« Plein de grâce », mais pas tout à fait
24 septembre 2026

Nous avons déjà, il y a quelques mois, publié à propos des arguments fallacieux employés autour de l’expression « pleine de grâce » par les cathologètes.

Ce bref billet vient compléter la réflexion en signalant l’existence, au sein même du canon catholique romain, d’un autre emploi du même terme, qui ne désigne évidemment pas une personne conçue immaculée. En effet, voici ce que dit le Siracide au chapitre 18, verset 17 :

Ne vois-tu pas que la parole est meilleure que le don ? L’homme gracieux unit les deux ensemble.

L’homme gracieux ou, comme le traduit l’AELF, l’homme généreux, c’est l’homme κεχαριτωμένῳ, dans le texte grec. Il s’agit exactement du même terme qui est employé pour Marie : κεχαριτωμένη, simplement décliné au masculin. Pourtant, nul ne songe à le traduire ici « plein de grâce » ni à rapporter son sens à la conception de l’homme dont il est question. En réalité, il s’agit de l’usage commun du terme. Lorsque Clément d’Alexandrie veut faire référence à des femmes gracieuses, il les appelle γυναικὸς κεχαριτωμένης1, à nouveau le même terme, au féminin pluriel cette fois-ci.

On le voit, à la fois en Siracide 18,17 et chez Clément, l’usage du terme réfère à la beauté morale ou physique de la personne, une ambiguïté que le mot « grâce », en français, préserve. C’est d’ailleurs en référence à la beauté que Eugene Peterson traduit ce verset, et le bibliste Daniel Street a été en mesure de documenter d’autres occurences similaires. L’idée m’a paru étrange à première lecture, voire superficielle, mais elle n’est pas sans précédent biblique.

La beauté comme signe de faveur divine

Premièrement, il faut signaler que la beauté est employée, parfois avec grande insistance, comme un signe d’élection divine. En effet, la Bible, à trois reprises, signale par exemple que l’enfant Moïse était beau :

Cette femme devint enceinte et enfanta un fils. Elle vit qu’il était beau, et elle le cacha pendant trois mois (Exode 2,2).

À cette époque naquit Moïse, qui était beau aux yeux de Dieu. Il fut nourri trois mois dans la maison de son père (Actes 7,20).

C’est par la foi que Moïse, à sa naissance, fut caché pendant trois mois par ses parents ; car ils virent que l’enfant était beau et ne craignirent pas l’édit du roi (Hébreux 11,23).

La beauté de Moïse a été l’occasion pour les parents d’exercer leur foi, si bien que Étienne peut dire que Moïse était beau aux yeux de Dieu, ce que le texte de l’Exode n’explicitait pas.

De la même façon, la beauté de David est soulignée à plusieurs reprises :

Isaï l’envoya chercher. Or il était roux, avec de beaux yeux et une bonne apparence. L’Éternel dit (à Samuel) : Lève-toi, donne-lui l’onction, car c’est lui ! (1 Samuel 16,12)

L’un des serviteurs prit la parole et dit : Voici, j’ai vu un fils d’Isaï, le Bethléhémite, qui sait jouer ; c’est aussi un homme fort et vaillant, un guerrier, il parle bien, a une belle apparence et l’Éternel est avec lui. (1 Samuel 16,18)

Le Philistin regarda et, lorsqu’il aperçut David, il le méprisa, ne voyant en lui qu’un jeune garçon roux et de belle apparence. (1 Samuel 17,42)

Les belles femmes qui enfantent miraculeusement

Mais David et Moïse ne sont peut-être pas les exemples les plus proches du cas de Marie. En effet, les matriarches, dont les parallèles avec Marie sont fréquemment relevés par les exégètes, sont également décrites ainsi :

Lorsqu’il fut près d’arriver en Égypte, il dit à sa femme Saraï : Voyons donc, je sais que tu es une belle femme. (Genèse 12,11)

[Rebecca] était une très belle jeune fille ; elle était vierge, et aucun homme ne l’avait connue. Elle descendit à la source, remplit sa cruche et remonta. (Genèse 24,16)

Léa avait les yeux délicats, mais Rachel était d’une très grande beauté, (Genèse 29,17)

Les épouses successives d’Abraham, Isaac et Jacob sont toutes trois qualifiées de belles, mais sont également stériles, nécessitant donc une intervention miraculeuse de Dieu pour concevoir (Genèse 11,30, 25,21, 29,31). Il est ainsi vraisemblable que l’évangéliste ait rapporté le propos de l’ange en employant un terme désignant usuellement la beauté/la grâce (physique ou morale) afin de faire écho à ces types vétérotestamentaires de Marie. Du moins, je soumets l’idée à votre jugement. Mais quoi qu’il en soit de la traduction exacte du terme, il est indéniable que le terme est employé dans le grec koinè, au même temps verbal et à la même voie, pour d’autres personnes sans que cela ne fasse la moindre allusion à une perfection morale depuis leur conception. Les cathologètes doivent donc abandonner cet argument.


  1. Clément d’Alexandrie, Le Pédagogue, III, 11, 83.[]

Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

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