La propriété privée – De Mercato 3
21 octobre 2026

Dans ce troisième article, nous allons quitter l’origine du marché pour nous concentrer sur quelques notions fondamentales, sans lesquelles la notion même d’un espace institué pour les échanges entre personnes privées n’a pas de sens. Aujourd’hui, nous nous concentrons sur la propriété privée.

1. Historique

Christina McRorie fait une histoire de la propriété privée dans la théologie chrétienne, dans le chapitre XIII du Routledge Handbook of Economic Theology. Elle propose en particulier ce qu’elle considère être la perspective théologique classique : la propriété privée est une invention du droit positif humain, une simple concession pragmatique pour contenir l’avidité et le chaos d’une humanité déchue. Elle attribue cette conception notamment à Augustin et Thomas d’Aquin. Il est à noter cependant que déjà au Moyen Âge, Thomas d’Aquin énonce une vision un peu plus positive qu’Augustin, en ce qu’il reconnaît que la propriété privée est tout simplement plus utile à l’homme. Mais il ne la reconnaît pas comme un bien de plein droit (cf. Somme théologique, II-II, q. 66, a. 2).

Par la suite, McRorie passe tout de suite à la perspective libérale moderne, notamment à travers John Locke, qui considère que la propriété est un droit naturel, une extension de la personne humaine par l’entremise de son travail. Loin d’être une source de concession historique, la propriété privée doit être vue comme un attribut inhérent à notre liberté.

Cependant, les scolastiques les plus tardifs ont grandement corrigé les scolastiques médiévaux, en ayant une vision plus positive de la propriété privée, et ceci dès que la modernisation économique de l’Occident a commencé après la Renaissance. À ce sujet, je renvoie vers le chapitre 3 (Private Property) de Alejandro A. Chafuen, Faith and Liberty: The Economic Thoughts of the Late Scholastics. Ma position est décrite par cette citation de Turretin :

On ne peut pas dire que la loi naturelle ait subi un changement par le partage des terres et la propriété des possessions et des biens introduits par le droit des gens. Aucune loi naturelle ne commande la communauté des biens ni n’en interdit la distribution. Si toutes choses sont dites avoir été communes dès le commencement, cela doit s’entendre non pas tant positivement (comme si Dieu avait promulgué une loi rendant toutes choses communes) que négativement (parce que rien n’était expressément déterminé à ce sujet, puisqu’il n’y en avait pas encore besoin). Par la suite, une distinction et une propriété des biens ont été légitimement introduites avec l’autorité de Dieu, pour prévenir les controverses, retenir la violence extérieure, assurer la certitude des héritages et établir une distinction des conditions (sans laquelle la société humaine ne pourrait subsister).

Avec les scolastiques de la modernité antérieure, j’affirme donc que la propriété privée est pleinement conforme à la fois à l’utilité de l’homme et à la volonté divine. On peut considérer que la propriété privée est même confessionnalisée dans les documents les plus normatifs de la foi réformée. Ainsi, on peut lire dans la Confession de La Rochelle :

Ainsi, nous réprouvons ceux qui voudraient rejeter toute hiérarchie, établir la communauté et le mélange des biens et renverser l’ordre de la justice. — Confession gallicane, article 40.

Et le Grand Catéchisme de Westminster prescrit non seulement d’admettre, mais d’activement promouvoir la propriété privée des autres comme la nôtre :

Q. 141. Quels sont les devoirs requis dans le huitième commandement ?
R. Les devoirs requis dans le huitième commandement sont : la vérité, la fidélité et la justice dans les contrats et le commerce entre les hommes ; rendre à chacun ce qui lui est dû ; la restitution des biens illégalement retenus à leurs légitimes propriétaires ; donner et prêter librement, selon nos capacités et les besoins des autres ; la modération de nos jugements, volontés et affections concernant les biens du monde ; un soin prévoyant et l’effort pour acquérir, conserver, utiliser et disposer des choses nécessaires et convenables pour le soutien de notre nature et adaptées à notre condition ; une vocation légitime et la diligence dans celle-ci ; la frugalité ; éviter les procès inutiles, les cautionnements ou autres engagements similaires ; et s’efforcer, par tous les moyens justes et légitimes, de procurer, préserver et accroître les richesses et la situation matérielle des autres, tout comme les nôtres.

Q. 142. Quels sont les péchés interdits dans le huitième commandement ?
R. Les péchés interdits dans le huitième commandement, outre la négligence des devoirs requis, sont : le vol, le brigandage, le kidnapping et la recel de tout ce qui est volé ; les transactions frauduleuses ; les faux poids et fausses mesures ; le déplacement des bornes ; l’injustice et l’infidélité dans les contrats entre hommes ou dans les affaires de confiance ; l’oppression ; l’extorsion ; l’usure ; la corruption ; les procès vexatoires ; les enclos injustes et les dépopulations ; l’accaparement des marchandises pour en augmenter le prix ; les métiers illicites ; et toutes les autres voies injustes ou pécheresses de prendre ou de retenir à notre prochain ce qui lui appartient, ou de nous enrichir nous-mêmes ; la convoitise ; l’estimation et l’attachement immodérés aux biens temporels ; les soucis et préjudices défiants et distrayants pour les acquérir, conserver et utiliser ; l’envie de la prospérité d’autrui ; de même que la paresse, la prodigalité, les jeux d’argent gaspilleurs ; et toutes les autres manières par lesquelles nous portons indûment préjudice à notre propre situation matérielle et nous privons nous-mêmes de l’usage légitime et du confort des biens que Dieu nous a donnés.

2. Argumentation

Cette section est entièrement recopiée de mon article « Plaidoyer biblique pour le distributisme » datant de 2019. Il n’y a pas de raison de réinventer l’argumentation que j’ai déployée à l’époque :

2.1 Le modèle du Deutéronome

Premièrement, nous voyons que Dieu agrée la propriété privée par le fait que son alliance de grâce commence par le don d’une propriété privée à Israël :

Regarde, j’ai mis le pays devant vous ; entrez-y et prenez possession du pays que le Seigneur a juré à vos pères, Abraham, Isaac et Jacob, de leur donner, à eux et à leur descendance après eux ! — Deutéronome 1.8

Cette propriété privée n’est pas un accident, mais un élément essentiel de l’alliance de grâce qui devait nous amener Jésus-Christ, et elle est conçue comme un élément de l’ordre naturel retravaillé pour Israël. Cette lecture est confirmée par le fait que les bénédictions et les malédictions qui scellent l’alliance touchent spécialement à la propriété privée à la fin du Deutéronome.

Tu seras béni dans la ville, et tu seras béni dans la campagne. Le fruit de ton ventre, le fruit de ton sol, le fruit de ton bétail, la portée de tes bovins et les portées de ton petit bétail seront bénis. Ta corbeille et ta huche seront bénies.

Un peuple que tu ne connais pas mangera le fruit de ton sol, tout le produit de ton travail, tu seras toujours opprimé et écrasé. […] Tu planteras des vignes et tu les cultiveras, mais tu n’en boiras pas le vin ; tu n’en amasseras pas la récolte, car les vers la mangeront. Tu auras des oliviers dans tout ton territoire, mais tu ne t’enduiras pas d’huile, car tes olives tomberont. — Deutéronome 28.3-5, 33, 39-40

Objection : C’est une disposition de l’alliance de grâce du Sinaï, donc elle ne s’applique qu’à Israël. Elle relève de l’ordre de grâce et non de l’ordre de nature.
→ La grâce perfectionne la nature et ne l’annule pas. Elle parachève l’ordre de nature, elle n’est pas un ordre alternatif à celui-ci. Donc l’ordre donné dans l’alliance du Sinaï présuppose que les éléments de propriété privée enseignés et défendus dans cette alliance sont présents aussi dans l’ordre naturel. On le voit par ailleurs dans le fait que Dieu n’institue pas la propriété privée dans le Deutéronome, mais l’organise simplement d’une façon spécifique à Israël. En agissant ainsi, il est montré que le concept même de propriété privée précède la propriété d’Israël dans la pensée de Dieu.

Objection : L’administration de Moïse est obsolète, puisque le modèle actuel de propriété dans la nouvelle alliance est plutôt : « Tous les croyants étaient ensemble et avaient tout en commun. Ils vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit entre tous, selon les besoins de chacun. » (Actes 2.44-45)
→ Des livres entiers étant écrits sur le sujet, il suffira de répondre :

  1. Ce passage est descriptif et non prescriptif : il décrit ce que l’Église de Jérusalem faisait, pas ce qui doit être fait par l’Église universelle.
  2. Même dans l’Église de Jérusalem, ce n’était pas une règle absolue. L’apôtre Pierre ne reproche pas à Ananias d’avoir retenu de sa propriété, mais d’avoir menti sur son don : « Lorsque celui-ci était encore à toi, ne pouvais-tu pas le garder ? Et même quand il a été vendu, son prix ne restait-il pas sous ton autorité ? » — Actes 5.4
  3. Il y a l’exemple de Lydie, qui était marchande de pourpre (et donc propriétaire) et la première croyante de Philippes.

2.2 L’interdiction des atteintes à la propriété privée

Ensuite, nous voyons que Dieu ordonne la propriété privée par l’interdiction des atteintes aux biens et à la propriété privée :

Tu ne commettras pas de vol. — Deutéronome 5.19

Maudit soit celui qui déplace la borne de son prochain ! — Et tout le peuple dira : Qu’il en soit ainsi ! — Deutéronome 27.17

S’il t’arrive de voir le bœuf de ton ennemi ou son âne égaré, tu le lui ramèneras. — Exode 23.4

Si Dieu ordonne aussi explicitement que l’on ne porte pas atteinte aux biens des autres, il commande aussi implicitement que l’on défende et préserve leur propriété matérielle, selon le principe « Les préceptes négatifs contiennent les positifs ; les positifs contiennent les négatifs ».

Le huitième commandement — Tu ne voleras pas — est ici particulièrement pertinent, car en plus d’être donné à Israël, il est aussi une expression fidèle de la loi naturelle, qui est d’application universelle. Il est donc possible de prouver la propriété privée à partir du huitième commandement seul.

2.3 L’interdiction de l’accumulation des richesses

Cet argument montre que non seulement la propriété privée est prescrite par Dieu, mais plus encore qu’il s’agit de la petite propriété privée, répartie dans l’ensemble des familles d’Israël. En effet, dans la logique biblique, la propriété privée est si essentielle à l’homme qu’il faut absolument conserver sa répartition jusque dans les plus humbles familles et ne pas laisser les gros propriétaires accaparer la terre au détriment des petits. Ce n’est pas une critique de la propriété privée, mais au contraire un mouvement de protection.

Premièrement, l’accumulation des richesses au-delà d’un certain point est condamnée par l’Écriture :

Quel malheur pour ceux qui ajoutent maison à maison et qui joignent champ à champ, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’espace ! Il n’y a de place que pour vous seuls dans le pays ! — Ésaïe 5.8

[Jésus] leur dit une parabole : La terre d’un homme riche avait beaucoup rapporté. Il raisonnait, se disant : Que vais-je faire ? Car je n’ai pas assez de place pour recueillir mes récoltes. Voici, dit-il, ce que je vais faire : je vais démolir mes granges, j’en construirai de plus grandes, j’y recueillerai tout mon blé et mes biens, et alors je pourrai me dire : « Tu as beaucoup de biens en réserve, pour de nombreuses années ; repose-toi, mange, bois et fais la fête. » Mais Dieu lui dit : Homme déraisonnable, cette nuit même ta vie te sera redemandée ! Et ce que tu as préparé, à qui cela ira-t-il ? Ainsi en est-il de celui qui amasse des trésors pour lui-même et qui n’est pas riche pour Dieu. — Luc 12.16-21

À vous maintenant qui dites : « Aujourd’hui ou demain nous irons dans telle ville, nous y passerons une année, nous y ferons des affaires et nous réaliserons des gains » — vous qui ne savez pas ce que votre vie sera demain ! Vous êtes en effet une vapeur qui paraît pour un peu de temps et qui ensuite disparaît. Vous devriez dire, au contraire : « Si le Seigneur le veut, nous vivrons et nous ferons ceci ou cela. » Mais maintenant vous mettez votre fierté dans votre présomption. Toute fierté de ce genre est mauvaise. — Jacques 4.13-16

À vous maintenant, les riches : Pleurez, hurlez à cause des misères qui viennent sur vous ! […] Il crie, le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont moissonné vos champs ; et les clameurs des moissonneurs sont parvenues jusqu’aux oreilles du Seigneur Sabaoth. Vous avez vécu sur la terre dans le confort et le luxe, vous vous êtes repus au jour de la tuerie. — Jacques 5.1, 4-5

Dans ces passages, on remarque deux choses :

  1. Ce n’est pas la propriété qui est condamnée dans ces versets, mais l’abus par l’orgueil qui motive l’accumulation de richesses.
  2. Le modèle vertueux opposé à ces condamnations est celui d’une petite propriété et d’une grande sobriété dans la recherche de gains.

Ensuite, on peut citer aussi la loi lévitique du jubilé, qui annule tous les achats de terre tous les cinquante ans, rendant ainsi impossible la constitution de grandes propriétés transmissibles par héritage.

Vous consacrerez la cinquantième année et vous proclamerez la libération dans le pays, pour tous ses habitants ; ce sera pour vous le jubilé ; […] c’est le jubilé, il sera sacré pour vous. Vous mangerez le produit des champs. En cette année de jubilé, chacun de vous reviendra dans sa propriété. […] La terre ne se vendra pas à titre définitif : le pays m’appartient, et vous êtes chez moi des immigrés et des résidents temporaires. — Lévitique 25.10, 12, 23

Ainsi, on voit par ces deux arguments que l’accumulation infinie de richesses n’est pas convenable aux yeux de Dieu.

Objection : Le socialisme tend justement à corriger cette infraction, en donnant au magistrat le pouvoir de répartir les richesses plus justement. Le socialisme est donc conforme à la doctrine biblique.
→ Non, bien au contraire, il remplace une infraction unique par une infraction multiple :

  1. Il abolit la grosse propriété privée pour la remplacer par une propriété étatique. Ce dernier modèle n’est pas du tout conforme à la Parole de Dieu.
  2. L’accent biblique n’est pas sur la répartition des richesses, mais sur la répartition des moyens de production de richesse. L’objectif est que toutes les familles aient des biens personnels, pas que toutes les familles participent à une propriété publique complètement fictive.
  3. Le magistrat a pour tâche de préserver la loi divine, y compris le huitième commandement. En confisquant les propriétés pour les mettre en commun au niveau national, il enfreint le commandement même qu’il est censé garder.

2.4 La propriété n’est pas seulement prescrite, mais agréable à Dieu

Les livres de sagesse décrivent la propriété privée comme non seulement conforme à la loi, mais agréable à Dieu et conforme à la sagesse divine.

L’homme de bien transmet à ses petits-fils un patrimoine ; les ressources du pécheur sont réservées pour le juste. — Proverbes 13.22

Une maison et des biens, voilà le patrimoine qu’on reçoit des pères ; une femme qui a du bon sens est un don du SEIGNEUR. — Proverbes 19.14

Un patrimoine trop vite acquis dès le début ne sera pas béni par la suite. — Proverbes 20.21

De même, l’exemple de la femme vertueuse est celui d’une femme qui est propriétaire de ses biens :

Qui trouvera une femme de valeur ? Son prix dépasse de loin celui des coraux. […] Elle pense à un champ et elle l’acquiert ; du fruit de ses mains elle plante une vigne. — Proverbes 31.10, 16

On remarquera d’ailleurs que le modèle de propriété privée décrit dans les Proverbes est celui de la petite propriété familiale et non de la grande propriété.

C’est donc que la petite propriété privée est conforme à la volonté de Dieu, et agréable à sa sagesse.

3. Objections

3.1 La terre appartient à Dieu et non aux hommes

Pour plusieurs Pères de l’Église (notamment Jean Chrysostome, Basile le Grand et Ambroise de Milan), la Terre a été créée par Dieu pour être le domaine commun de toute l’humanité. L’appropriation privée des ressources fondamentales (terres, eau, vivres) est perçue non pas comme un droit naturel, mais comme un acte d’accaparement découlant de la cupidité consécutive à la Chute.

« Ce n’est pas ton bien que tu donnes au pauvre ; tu lui rends ce qui lui appartient. Car ce qui a été donné en commun pour l’usage de tous, tu t’es approprié cela seul. La terre appartient à tous, non aux riches. » — Saint Ambroise (De Nabuthae)

« La possession en commun est une forme de vie plus naturelle que la propriété privée. […] Mon mot et ton mot, ces paroles glaciales, sont la cause de toutes les guerres. » — Saint Jean Chrysostome (Homélie sur la 1ère aux Corinthiens)

Réponse : Avec tout le respect dû aux Pères de l’Église, la réflexion théologique ultérieure — notamment développée par saint Thomas d’Aquin — a su étendre sans trahir.

Thomas d’Aquin établit en effet une distinction fondamentale entre la gestion des biens et leur usage. La propriété privée est légitime au niveau de la gestion : l’homme prend un soin plus attentif de ce qui lui appartient en propre que de ce qui est laissé au soin de tous, ce qui favorise la création de richesses et l’ordre social. À l’inverse, une gestion exclusivement commune tend vers la négligence, illustrée par le proverbe traditionnel : « Âne de tous, le loup le mange » (ce dont tous sont responsables en théorie, personne ne s’en occupe en pratique). En revanche, la destination finale de l’usage des biens demeure commune : la propriété oblige son détenteur à partager en cas de stricte nécessité.

Enfin, concernant la remarque de saint Jean Chrysostome attribuant à la propriété l’origine des guerres, on peut observer que des droits de propriété clairs et garantis agissent souvent comme un rempart contre le conflit. D’une part, des frontières claires évitent les querelles d’appropriation arbitraire ; d’autre part, la peur légitime de perdre ses possessions ou de détruire ses propres ressources constitue un puissant frein économique à l’engagement armé.

3.2 L’idéal évangélique de pauvreté

Au XIIIe et XIVe siècle, les Franciscains spirituels (puis la ligne théologique défendue par Guillaume d’Ockham) soutiennent que le dominium (la propriété / le pouvoir légal de posséder et d’exclure) est une structure légale humaine déchue. Le Christ et les Apôtres n’ont rien possédé en propre, ni individuellement ni collectivement, mais ont vécu selon le simple « usage de fait » des choses. Dès lors, la propriété privée n’est pas le sommet de la vertu sociale chrétienne, mais une concession inférieure ; l’état d’innocence primitive et la perfection évangélique exigent le renoncement au dominium.

Réponse : Premièrement : la tradition catholique médiévale a condamné cette position dans la bulle de Jean XXII Cum inter nonnullos, en faisant remarquer notamment que l’usage de fait de la propriété n’est pas détachable de la propriété même : si je construis une cabane sur le champ de quelqu’un, il ne pourra pas y faire pousser du blé.

Ensuite : nous avons déjà répondu dans le corps du texte sur l’état apostolique de pauvreté : c’est une description et non une prescription. Mais je dois à présent y rajouter une critique réformée sur le concept même de perfection évangélique. Je m’appuie ici sur François Turretin, Instituts de Théologie Elenctique, Locus 11, Q. 4 : « Nous rejetons la distinction entre loi et précèptes évangéliques – Turretin (11.4) »

Il n’y a pas deux niveaux de standard éthique dans le christianisme, entre d’un côté les exigences éthiques ordinaires et de l’autre la perfection évangélique. Pour l’argumentation détaillée, je renvoie à l’article mis en lien. En ce qui concerne la renonciation à la propriété privée, nous nions tout simplement que ce soit un commandement de Dieu. Il n’y a pas d’appel universel à la pauvreté (Mt 19.21, 27), à moins de tenter Dieu (Mt 4.7) et de manquer de charité envers son voisin en étant à sa charge (Éph 4.28).

Cela répond aussi aux anabaptistes qui prônaient le mélange des biens sur l’exemple de l’Église de Jérusalem.

3.3 L’hostilité des Évangiles envers les riches

Le Nouveau Testament contient des paroles du Christ qui semblent condamner la possession matérielle elle-même ou en faire un obstacle insurmontable au Salut.

  • L’épisode du Jeune Homme Riche (Matthieu 19.21) : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres… »
  • La parabole du chameau et du trou d’aiguille (Matthieu 19.24).
  • Le Sermon sur la montagne (Matthieu 6.19) : « Ne vous amassez pas de trésors sur la terre… »

Si la possession privée de capitaux ou de terres est intrinsèquement liée à la séduction des richesses (mamon), comment une théologie du marché peut-elle soutenir que la propriété privée est une bénédiction et une institution agréable à Dieu sans tomber dans un « évangile de la prospérité » ?

Réponse : Précisément en définissant quel est le bon usage des richesses données par Dieu. C’est ce que nous avons fait en ancrant non seulement la théologie du marché, mais toute la vie économique dans le mandat créationnel. Comme nous l’avons dit lors de l’article précédent l’avarice trouve un refuge naturel dans le marché, mais cela ne veut pas dire que le marché est la cause de l’avarice, pas plus qu’un membre du corps est mauvais parce qu’une tumeur peut s’y développer. Si les avares aiment le marché, le marché en lui-même n’a rien à faire de l’avarice.

3.4 L’objection du Christianisme social / Socialisme chrétien (XIXe – début XXe siècle)

Développé par des théologiens protestants comme Frederick Denison Maurice en Angleterre, ou Walter Rauschenbusch et Karl Barth à ses débuts en Europe continentale, le socialisme chrétien affirme que le Royaume de Dieu est une réalité sociale et communautaire. La propriété privée des moyens de production engendre inévitablement la division des classes, l’exploitation du prolétariat et l’aliénation de la fraternité humaine. Pour cette tradition, le capitalisme et la propriété privée sacralisée par le droit bourgeois sont incompatibles avec le commandement de l’amour du prochain (agapé). Ainsi que le dit Karl Barth :

« Le christianisme est le mouvement social le plus révolutionnaire qui ait jamais existé. […] La propriété privée est le principe du péché dans la vie sociale. » — Karl Barth, Justice sociale et Évangile, 1911

Réponse : Je renvoie le lecteur vers mon article précédent, qui propose comme histoire des origines non pas la domination d’une classe par une autre, mais le développement naturel du mandat créationnel que Dieu nous a donné

Par ailleurs, plusieurs catégories marxistes syncrétisées par le christianisme social sont abordées dans mon premier article . C’est ici que sont les réponses.

Pour apporter une réponse exégétique directe au christianisme social, il faut observer comment les Apôtres conçoivent la prise en charge des pauvres et de la cité. L’apôtre Paul ne prescrit aucunement un système d’assistance publique ou d’expropriation collective pour exercer la charité. Au contraire, il compte explicitement sur la propriété privée des familles et des individus pour soutenir le corps social et secourir les nécessiteux :

  • Paul renvoie les veuves ayant des enfants à la charge prioritaire de leur propre famille, qui doit les entretenir sur ses ressources privées afin de ne pas grever la communauté : « Si quelqu’un n’a pas soin des siens, et principalement de ceux de sa famille, il a renié la foi et il est pire qu’un infidèle » (1 Tim 5.8, voir aussi 5.16).
  • Paul ordonne à chacun de travailler de ses mains afin d’exercer la charité par ses propres moyens matériels : « Que celui qui volait ne vole plus ; mais plutôt qu’il travaille […] pour avoir de quoi donner à celui qui est dans le besoin » (Éph 4.28).

Paul fait ainsi bien plus que simplement « concéder » la propriété privée : il la présuppose comme la condition de possibilité du devoir moral et de l’amour du prochain. Cette dépendance structurelle envers la propriété individuelle et familiale est fondamentalement incompatible avec la grille de lecture du christianisme social.

3.5 La Théologie de la Libération (XXe siècle)

Les théologiens de la libération (Gustavo Gutiérrez, Leonardo Boff, Hugo Assmann, Enrique Dussel) articulent la critique marxiste de l’économie politique avec la théologie biblique de l’Exode et de la justice prophétique. Ils ont développé en particulier les deux concepts suivants, que l’on retrouve parfois dans l’éthique catholique :

  1. Péché structurel : Le droit absolu de propriété privée (tel qu’établi par le droit libéral et le système capitalistique mondial) est une « structure de péché » qui produit la misère de la majorité au profit d’une minorité.
  2. Priorité de la praxis et option préférentielle pour les pauvres : L’évaluation théologique de la propriété ne doit pas se faire à partir d’abstractions sur le droit naturel (jus gentium), mais à partir des effets réels subis par les opprimés. La propriété privée des grands moyens de production doit être subordonnée, voire abolie ou collectivisée, pour permettre la libération historique des pauvres.

Réponse : Cette position constitue la radicalisation de l’Évangile social déjà discuté (voir section 3.4), en y intégrant cette fois les catégories du syncrétisme marxiste (lutte des classes, matérialisme historique, théorie de la dépendance). Elle tombe donc sous les mêmes critiques.

Mais pour répondre plus spécifiquement à cette objection, nous faisons deux distinctions :

  1. Nous ne défendons pas une conception absolutiste et athée de la propriété privée, qui en ferait un droit individuel sans bornes ni devoirs envers Dieu. La propriété privée découle de la nécessité pour les hommes de coopérer, de pourvoir à leurs besoins et de gérer les ressources face à la rareté. La propriété n’est pas une fin en soi : elle est un outil au service de l’obéissance à Dieu pour la propagation progressive de son règne sur la terre.
  2. Bien que le péché originel ait perverti cette mission et ses outils confiés par Dieu, le mandat créationnel demeure. Dieu ne nous a pas retiré le mandat créationnel : en Jésus-Christ, Il l’a racheté. L’Évangile ne libère pas l’humanité en abolissant les structures de la Création (travail, famille, propriété privée), mais en régénérant les cœurs pour qu’ils s’en servent à la gloire de Dieu et au service du prochain, usant enfin droitement du travail, de la famille et de la propriété privée.

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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