Notre projet néo-calviniste de développer une vision réformée du marché se poursuit. Nous sommes toujours dans l’exploration des fondamentaux : après avoir exploré le terminus a quo de l’autonomie du marché, nous regardons le terminus ad quem de l’intérêt personnel, pour lequel nous participons, directement ou indirectement, aux marchés mondiaux.
1. Historique
La théorie économique chrétienne du Moyen-Âge n’accordait aucune attention particulière au moteur de l’intérêt personnel, car elle était surtout préoccupée par l’équité générale des échanges. Cependant, avec la révolution commerciale de la fin du Moyen-Âge, et avant la régression de la Réforme Catholique, l’école de Salamanque avait commencé à intégrer le facteur de l’intérêt personnel dans la conduite normale et naturelle des marchés. Seulement à ce stade, cette recherche d’intérêt personnel, légitime, doit céder aussi à la justice distributive (=donner à chacun ce qu’il convient) et la loi naturelle.
Le véritable départ du concept de l’intérêt personnel comme moteur de l’économie et du marché vient d’Adam Smith, Causes de la richesse des nations, 1779. Par son célébrissime concept de Main invisible, il défend que si l’on laisse faire la recherche d’intérêt personnel de chacun, une main invisible vient coordonner toutes ces initiatives chaotiques en un seul ordre harmonieux et sain.
Plusieurs nuances sont ici importantes à saisir :
- Adam Smith écrit au XVIIIe siècle, en pleine apogée du rationalisme. Il n’écrit donc pas depuis une position confessionnelle, et s’en garde bien, mais il reste attachée à la recherche d’une loi naturelle objective pour guider les comportements.
- Cette main invisible n’est pas écrite selon une vision théiste, mais déiste. Cela veut dire qu’il attribue (correctement) l’harmonie du monde à Dieu, mais pas à l’action directe de Dieu. C’est seulement que Dieu, comme un habile horloger, a créé le mécanisme de la recherche d’intérêt personnel, et que notre tâche consiste à activer ce mécanisme désormais bien identifié.
- En cela, il a une théologie et une doctrine de la providence qui est stoicienne plutôt que chrétienne. [1] Ce point est important : Adam Smith a une théologie qui n’est ni athée, ni chrétienne.
Le concept s’est depuis développé, mais n’a pas connu non plus de mutation majeure. Encore aujourd’hui, il est soit soutenu par les libéraux qui considèrent que laisser faire le chaos (jusqu’à peut être certaines limites, selon les écoles) est la meilleure chose pour l’harmonie maximale, et les marxistes qui dénoncent une mystification des riches pour mieux endormir les classes opprimées. L’Eglise chrétienne s’est plutôt répartie entre les deux camps, jusqu’à la sécularisation de l’économie faite par l’archévêque anglican Whately[2]. Nous avons raconté cela dans notre article : « Comment l’Economie s’est séparée de la Théologie »
Je cherche maintenant à faire ce que je disais en 2020 : il nous faut aussi une doctrine économique compatible avec la doctrine chrétienne.
2. Reconfessionaliser la main invisible.
Considérant les orientations que nous avons suivi jusqu’ici, et la ligne ordolibérale que j’ai proposé, ce ne sera pas une surprise que je souhaite défendre l’opinion suivante : la recherche spontanée de l’intérêt personnel engendre par la providence de Dieu un ordre économique optimal pour les hommes.
Cependant, il est évident que le déisme d’Adam Smith ne peut pas être reçu en l’état, aussi faudra-t-il modifier cette doctrine.
2.1 Quel intérêt personnel ?
Commençons par souligner la différence entre l’égoïsme et l’intérêt personnel, une distinction qui nous vient d’Adam Smith lui-même :
| Concept | Égoïsme (Selfishness) | Intérêt personnel (Self-love / Self-interest) |
|---|---|---|
| Nature | Vice moral asocial. | Disposition naturelle neutre ou positive. |
| Rapport à l’autre | Exclut autrui, recherche son gain au détriment des autres. | Nécessite autrui, s’accomplit par l’échange avec les autres. |
| Limites | Condamné par la conscience sociale. | Canalisé par la Sympathie et le droit. |
Adam Smith n’enseigne donc pas qu’il faut être maximalement égoïste, bien au contraire. Sa notion d’intérêt personnel suppose des agents rationnels qui recherchent leur gain proportionné et rationnel et non de façon débridée et agressive. On notera cependant que sa théorie s’appuye sur une théorie éthique (détaillée dans la Théorie des sentiments moraux) qui est rationaliste, et non basée sur la Loi naturelle comme notre héritage réformé en a besoin.
Je propose qu’il faut l’ancrer dans la symbiose d’Altusius, Dieu a créé l’homme pour la coopération et l’a rendu incapable de pourvoir à tous ses besoins par lui-même. C’est pourquoi la coopération nous est naturelle. Lorsque nous agissons selon notre intérêt personnel, nous fonctionnons bien selon une disposition naturelle, mais une disposition naturelle orientée et voulue par Dieu afin d’obtenir la symbiose. C’est ainsi qu’il faut comprendre la parole de Jésus-Christ Aime ton prochain comme toi-même (Lev 19.18 ; Mt 22.39). Ainsi qu’on le voit, il n’y a pas d’opposition entre l’amour du prochain et l’amour de soi, parce que l’amour de soi naturel conduit au bien-être du prochain par symbiose.
Bien entendu, le péché aujourd’hui régnant nous empêche de pouvoir distinguer clairement l’égoïsme et l’amour de soi naturel. Les deux sont entremêlés et ambigüs du point de vue de notre expérience. Mais l’égoïsme n’est qu’un des abus possibles de l’amour de soi, et l’abus ne supprime pas le bon usage.
Il y a donc un usage naturel et légitime à l’intérêt personnel, que ce soit dans la sphère du marché ou dans toutes les autres sphères de notre vie. Lorsque Dieu nous as prescrit d’aimer notre prochain comme nous-même, il nous as aussi prescrit l’amour de soi, dans la limite de sa loi naturelle.
2.2 Quelle providence ?
Maintenant que nous avons une définition suffisamment confessionnelle de l’intérêt personnel, il reste à reconfessionnaliser aussi le mécanisme qui rend harmonieux toutes ces contributions individuelles. A la place de la main invisible, il faut ici affirmer la providence de Dieu comprise selon les confessions classiques de la foi réformée[3]. Cela se fait selon deux principes:
(1) Genèse 50.20 Vous aviez médité de me faire du mal, Dieu l’a changé en bien : Je ne défends pas ici que les transactions commerciales sont mauvaises, mais que même lorsqu’elles sont mêlées de péchés ou ouvertement égoïstes, Dieu est capable en toutes circonstances d’orienter la multitude de transactions et de décisions humaines chaotiques en un ordre unique convergeant vers le bien de ceux qui aiment Dieu. (Rom 8.28) Comme l’expriment nos confessions de foi, nous n’opposons pas l’action humaine à l’action de Dieu, nous disons que Dieu agit à travers des actions humaines pourtant distinctes. Il y a donc bien une main divine derrière toutes nos actions.
(2) La distinction entre droit ordonné et droit absolu de la part de Dieu. Si je reprends les éléments que j’avais donné dans ce que disais Turretin sur la souveraineté de Dieu
- Le droit absolu de Dieu est la souveraineté totale que Dieu a sur ses créatures, sans aucune limite ni contrainte d’aucune sorte.
- Le droit ordonné est la souveraineté que Dieu exerce à l’intérieur des promesses et alliances qu’il fait, ou de l’ordre normal de la création qu’il a lui-même établi (Actes 17,25). Dans ce droit là, il est « contraint » en quelque sorte par l’ordre qu’il s’est lui-même imposé.
Le droit absolu n’est pas opposé au droit ordonné. Il est plutôt au-delà, au-dessus du droit ordonné. « Je ferai ce que je veux, mais je le ferai toujours de telle façon ». Cette distinction nous permet de récupérer les mêmes conclusions que Adam Smith, mais sans ce stoïcisme détestable et ce déisme hautain qu’il a cru bon d’utiliser.
Ainsi, la main visible n’est pas un mécanisme inerte créé par Dieu, c’est sa puissance ordonnée qui l’accomplit personnellement, au même titre que n’importe quel miracle qui relève de son droit absolu. La main invisible des marchés est donc bien une main, elle est bien invisible, mais elle est aussi beaucoup plus personnelle que ce que Adam Smith concevait.
C’est par ces deux modifications sommes toutes assez simples que l’on peut rethéiser la main invisible d’Adam Smith et l’intégrer dans une vision confessionnelle des marchés : il y a bien des « lois » économiques, mais ces lois ne sont pas des mécanismes morts, ce sont simplement des habitudes du Créateur.
2.3 Réponses aux objections
2.3.1 L’impossibilité d’une science économique
Mon interlocuteur artificiel propose :
En qualifiant les lois économiques d’« habitudes du Créateur » et en suggérant que la main visible agit « au même titre que n’importe quel miracle qui relève de son droit absolu », vous rendez l’analyse économique imprévisible, voire arbitraire. Si le marché fonctionne par des interventions relevant du droit absolu ou par des modifications continues de la volonté divine, la science économique perd son objet de « lois régulières » stables. On verse dans un occasionnalisme radical où le prix d’une marchandise ou l’équilibre de l’offre et de la demande ne relèvent plus de causes secondes créées, mais d’une volonté divine immédiate et inconstante.
Je ne suis pas choqué par cette idée, étant donné que les récents développements économiques, notamment depuis l’avènement de la finance comportementale initié par Kahneman, insistent sur l’aspect humain, instable et irrégulier des marchés. Cette approche académique s’oppose à la théorie de l’équilibre des marchés dont la fausseté a fait la richesse des spéculateurs comme George Soros.
2.3.2 L’amour de soi est toujours un péché
Votre propre texte admet que, « le péché aujourd’hui régnant nous empêche de pouvoir distinguer clairement l’égoïsme et l’amour de soi naturel. Les deux sont entremêlés et ambigus ». Si cette distinction est empiriquement et psychologiquement impossible à opérer dans le cœur de l’homo œconomicus déchu, on se demande bien comment un système économique de marché peut s’ériger sur cette base « saine ». Si l’intérêt personnel du capitalisme réel est irrémédiablement contaminé et hybridé par l’orgueil et la cupidité (concupiscentia), alors faire de cet intérêt personnel le moteur d’une harmonie voulue par Dieu revient à institutionnaliser théologiquement le péché comme rouage structurel de la création.
Tout d’abord, il faut remarquer que cette objection n’est pas orientée seulement contre la théologie des marchés, mais contre toutes les actions humaines. Toutes les actions humaines sont marquées incurablement par le péché, et pourtant Dieu est souverain à travers elles. C’est la doctrine de la providence réformée que je pose dans cet article comme un axiome. Elle a été défendue ailleurs dans notre site. Cela ne veut pas dire qu’il faut protéger le péché ou l’institutionnaliser. Comme le disait Genèse 50.20, que j’ai cité, Dieu ne vise pas le mal en lui-même, il vise le bien dont le mal n’est qu’un accident. Nous avons donc toujours le devoir de réprimer le péché autant que possible, tout en sachant que le péché n’est pas un obstacle à l’action de Dieu.
2.3.3 Une incompatibilité entre Althusius et Smith
Chez Althusius, l’association humaine n’émerge pas de la maximisation rationnelle de l’intérêt de soi par l’échange (comme chez Smith), mais d’un pacte de concorde et d’obligation mutuelle (la consociatio). Tenter de greffer la main invisible — même convertie en « habitudes du Créateur » — sur une matrice althusienne risque de créer un monstre théorique : d’un côté, une vision organique et holiste de la société ; de l’autre, le moteur libéral de l’individu calculateur.
S’il faut choisir entre Adam Smith et Johannes Althusius, je laisse tomber Adam Smith. L’objectif n’est pas de récupérer le plus de rationalisme possible de la part d’Adam Smith, mais seulement de conserver l’intérêt personnel comme moteur économique. L’amour de soi est donc lié à l’expression de l’amour pour les autres, la coopération sociale et la contribution ultime au bien commun, contrairement à la version strictement individualiste d’Adam Smith, et plus proche de la compréhension scolastique de l’École de Salamanque. C’est un choix que j’assume, mon objectif n’est pas d’être libéral, mais d’être chrétien.
Conclusion
En résumé, j’ai « rethéisé » l’économie de marché en la détachant du déisme impersonnel des Lumières pour l’ancrer dans une vision réformée et organique de la société. En s’appuyant sur l’anthropologie d’Althusius et sur l’École de Salamanque, j’ai redéfini l’intérêt personnel comme une disposition naturelle orientée vers la coopération et le bien commun. Les deux ne s’opposent pas, ils se conjuguent. Enfin, j’ai décrit que la « main invisible » n’est pas un mécanisme mort ou un hasard aveugle, mais l’exercice permanent de la providence divine à travers les causes secondes : les lois économiques ne sont rien d’autre que les habitudes du Créateur.
- Lisa Hill, « Invisible Hand » chapitre 35, in Routledge Handbook of Economical Theology, Schwarzkopf (éd.), Routledge éditions, 2020↩︎
- WATERMAN A.M.C., Theology and the rise of political economy in Britain in the eighteenth and nineteenth centuries (chapitre 6), dans OSLINGTON P., Oxford Handbook of Christianity and Economics, page 94↩︎
- Confession de foi de Westminister, chapitre 7 ; Confession de foi de la Rochelle, article 8 ; Catéchisme de Heidelberg QQ27 et 28 etc.↩︎





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