Somme Théologique

Thomas d’Aquin sur comment la Trinité pouvait s’incarner

Dans le traité sur l’Incarnation nous avons vu qu’il n’y avait pas d’obstacles à l’incarnation, et ce qu’elle était. Maintenant, Thomas se concentre sur ce que cela signifie pour Dieu de s’incarner, et comment cela joue sur la Trinité : Dieu le Père pouvait-il s’incarner aussi ? etc… Ce processus « d’en-incarnation » a un nom particulier : l’assomption, et le verbe assumer. D’où le titre plutôt technique de la question 3 traitée aujourd’hui : « Le mode d’union du Verbe Incarné quant à la personne qui assume ».

  1. Assumer convient-il à une personne divine ? Oui.
  2. Assumer convient-il à la nature divine ? Oui.
  3. La nature peut-elle assumer, abstraction faite de la personnalité ? Oui.
  4. Une personne divine peut-elle assumer sans une autre ? Oui.
  5. N’importe quelle personne divine peut-elle assumer ? Oui.
  6. Plusieurs personnes divines peuvent-elles assumer une seule nature ? Oui.
  7. Une seule personne peut-elle assumer deux natures ? Oui.
  8. Convenait-il à la personne du Fils, plutôt qu’à une autre personne divine, d’assumer la nature humaine ? Oui.

Exposons.

Article 1 : Assumer convient-il à une personne divine ?

Personne divine : le Père, le Fils ou le Saint-Esprit.

D’après Augustin, le Fils unique de Dieu  » a pris en sa personne la forme, c’est-à-dire la nature, de l’esclave ». Or le Fils unique de Dieu est une personne. Il revient donc de façon tout à fait propre à la personne de prendre la nature, c’est-à-dire de l’assumer.

Tout au long de cette question, Thomas parlera des deux parties de l’assomption (ou « en-incarnation » si vous préférez) : 1. L’acte d’assomption et 2. Le résultat (ou terme) de cette assomption.

Pour ce premier article, il dit que ce sont des personnes divines qui peuvent s’assumer, pour les raisons suivantes :

  • Ce n’est pas la nature divine (abstraite) qui agit, mais les personnes concrètes. Donc l’acte « d’en-incarnation » – appelé assomption- est fait par une personne divine.
  • De même, du point de vue du résultat, à la question précédente, nous disions que l’union entre la nature divine et la nature humaine se réalisait dans la personne de Jésus. C’est donc que l’assomption est faite au niveau de la personne divine.

Article 2 : Assumer convient-il à la nature divine ?

Pour rappel, la nature divine c’est le « un seul dieu » de la formule « un seul dieu en trois personnes ».

Augustin dit : « Cette nature qui demeure toujours engendrée par le Père », c’est-à-dire qui est reçue du Père par la génération éternelle,  » a pris notre nature sans le péché ».

C’est vrai d’un côté parce que la puissance qui a permis à Dieu le Fils de s’incarner est celle de Dieu et non pas tant du Fils. Par contre, on ne peut pas dire directement et simplement : « La nature divine a assumé la nature humaine ». Ce n’est que par l’intermédiaire d’une personne qu’elle l’a fait. Si donc nous disons « Dieu est devenu humain », il faut faire attention à bien comprendre « Une des personnes ayant la nature divine est devenue humaine ».

Article 3 : La nature divine peut-elle assumer sans la personne ?

La personne seule peut s’incarner, la nature peut s’incarner… la nature seule peut-elle s’incarner ?

La personnalité, en Dieu, représente une triple propriété personnelle, à savoir la paternité, la filiation et la procession, comme on l’a vu dans la première Partie. Or, si l’on abstrait par l’intelligence ces trois propriétés, il reste encore la toute-puissance de Dieu, par laquelle s’est faite l’Incarnation, selon cette parole de l’Ange (Lc 1, 37) : « Il n’est rien d’impossible à Dieu. » Il semble donc que, même si l’on enlève la personnalité, la nature divine peut assumer.

Dans la méthode scolastique, on distingue la distinction réelle de la distinction de raison pure. La distinction réelle, c’est celle qui existe dans la chose même : par exemple, il y a une distinction réelle entre le corps et l’âme. La distinction de raison pure, c’est une distinction « virtuelle », qui est faite par abstraction intellectuelle, mais n’est pas dans l’objet. Ainsi, quand on fait la distinction entre Charles Ingalls en tant que père et Charles Ingalls en tant que fermier, dans le genre : « quel bon père mais quel mauvais fermier », c’est une distinction de raison pure, car Charles Ingalls n’est pas père sans être fermier ou fermier sans être père en réalité.

Retour à la nature divine. Faire cette abstraction entre nature et personne n’a pas de sens en réalité : la nature divine c’est déjà une personne particulière. Donc au sens réel, la nature divine ne peut pas s’incarner sans la personne.

Mais si on fait une distinction de raison pure, et que par l’abstraction on sépare la nature divine de la personne, alors il est possible de dire que la nature peut s’incarner sans la personne, puisque la toute-puissance qui permet cette incarnation est dans la nature divine. Seulement, c’est une distinction purement virtuelle.

Article 4 : Une personne divine peut-elle assumer sans une autre ?

Si une des personnes divines devait s’incarner, est ce que le Fils seul pourrait s’incarner sans que le St Esprit et le Père soient incarnés avec lui ? Comment l’ordre de la Trinité permet-il cela ?

[Le Pseudo-]Denys enseigne que le mystère de l’Incarnation appartient à cette théologie selon laquelle on fait une distinction entre ce qui se dit de chacune des personnes divines.

Thomas répond oui selon une seule des deux parties de l’assomption –« en-incarnation » :

  • Du point de vue de l’acte, c’est selon la puissance commune aux trois personnes qu’elles agissent et donc cet acte est commun aux trois personnes.
  • Du point de vue du résultat, il n’y a qu’une seule personne incarnée, puisque l’incarnation est une union faite au niveau de la personne.

Article 5 : N’importe laquelle des personnes divines peut-elle assumer ?

Tout ce que peut le Fils, le Père peut le faire également. Autrement les trois personnes ne posséderaient pas la même puissance. Or le Fils a pu s’incarner. Donc pareillement le Père et le Saint-Esprit.

Le sed contra est assez clair. Comme la puissance de l’acte est commune aux trois personnes, il n’y a pas lieu que les relation inter-personnelles empêchent le Père par exemple de s’incarner.

Article 6 : Plusieurs personnes divines peuvent-elles assumer une seule nature (humaine) ?

Est-ce que le Père peut s’incarner en un homme en même que le Fils s’incarne dans cette même nature humaine ?

La personne incarnée subsiste en deux natures, la divine et l’humaine. Mais les trois personnes subsistent en une seule nature divine. Elles peuvent donc aussi subsister en une seule nature humaine, de telle sorte qu’une seule nature soit assumée par les trois personnes.

L’Incarnation, c’est Dieu le Fils qui prend une nature humaine. C’est un acte de Dieu vers la nature humaine. Le sens du raisonnement ne doit donc pas être : « la nature humaine peut-elle être incarnée par plusieurs personnes divines ? » mais « plusieurs personnes divines peuvent-elle s’incarner dans une même nature humaine ? » Et au vu de ce que nous avons dit dans les articles 4 et 5, c’est oui, mais uniquement si l’on parle de la nature humaine abstraite.

Cependant, il serait impossible qu’elles assument une seule hypostase ou personne humaine; comme dit Anselme : « Plusieurs personnes ne peuvent assumer un seul et même homme. »

Article 7 : Une seule personne divine peut-elle assumer deux natures ?

Dieu le Fils, une fois incarné, pourrait-il revenir sur terre dans la personne d’Emmanuel Macron ? Contre les macronistes, nous réfutons.

Tout ce que le Père peut faire, le Fils le peut aussi. Mais le Père, après l’incarnation du Fils, peut assumer une nature humaine autre numériquement que celle assumée par le Fils; par l’incarnation du Fils, la puissance du Père ou du Fils n’a été diminuée en rien. Il semble donc qu’après l’incarnation, le Fils puisse assumer une nature humaine en dehors de celle qu’il a déjà prise.

De la même façon que la Toute-Puissance de la nature divine permet à plusieurs personnes de s’incarner dans une seule nature humaine, cette même Toute-Puissance permet à une seule personne divine de s’incarner dans plusieurs natures humaines.

Comme pour l’article précédent, ce n’est pas selon les limites de la nature humaine qu’il faut réfléchir, mais selon les limites des personnes divines, puisque ce sont elles qui s’incarnent. Or leur puissance est sans-limite. D’où la conclusion.

Article 8 : Convenait-il à la personne du Fils, plutôt qu’une autre personne divine d’assumer la nature humaine ?

Ben oui : puisque le Père et le Saint-Esprit aussi pouvaient s’incarner, pourquoi seul le Fils l’a-t-il fait ?

Jean Damascène écrit : « Dans le mystère de l’Incarnation ont été manifestées la sagesse et la puissance de Dieu; sa sagesse, car il a su donner la solution la meilleure à la situation la plus difficile; sa puissance, car d’un vaincu il a fait un vainqueur. » Mais la puissance et la sagesse appartiennent par appropriation au Christ, puisque S. Paul écrit (1 Co 1, 24) : « Le Christ puissance de Dieu et sagesse de Dieu. » Il était donc convenable que la personne du Fils s’incarnât.

En plus de cela, Thomas d’Aquin donne trois arguments :

  • C’est le Fils qui a le plus d’affinités avec la nature humaine, pour commencer
    • En tant que Créateur, c’est lui spécifiquement qui a créé et établi l’ordre de la création, nature humaine comprise.
    • En tant que Sagesse de Dieu, il est le plus apte à enseigner et transformer la sagesse humaine qui nous enseigne l’obéissance et la foi en Dieu.
  • Le but du salut, c’est que nous devenions « fils et héritiers » de Dieu. Il est donc plus logique que ce soit le Fils et Héritier Naturel de Dieu qui s’incarne et sauve l’humanité.
  • Adam a chuté parce qu’il a désiré une fausse sagesse et une fausse connaissance. Il est donc juste que ce soit la Vraie Sagesse et la Connaissance même de Dieu qui vienne s’incarner pour nous sauver.

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