Bible,  Confessionnalisme

L’acide du biblicisme

Cet article est une traduction d’un article de Graham Shearer originalement publié sur son blog. Graham Shearer est un apologète qui étudie la théologie à l’Université Oak Hill dans le Minnesota.


J’ai récemment eu une interaction sur Twitter avec un autre chrétien évangélique sur la question de savoir si la vie humaine commence dès la conception. Mon interlocuteur a fait valoir que, puisque la Bible ne l’indique pas explicitement, la question devrait être laissée à la conscience de chaque chrétien. Ce n’est pas tant la problématique en question (aussi importante soit-elle) qui m’a interpellé que la méthodologie employée par mon interlocuteur, à savoir le biblicisme. Premièrement, il me demandait pour présenter mon argumentation de faire une proposition explicitement basée sur l’Écriture et deuxièmement, tout raisonnement déductif et par inférence à partir de l’Écriture était interdit, sans parler d’un recours à une quelconque tradition chrétienne. Je suppose que le motif justifiant l’utilisation d’une telle méthode, dans ce cas, était tout-à-fait louable : faire en sorte que nous nous soumettions à la Parole de Dieu et seulement à la Parole de Dieu. Cependant, au fur et à mesure de la discussion, j’ai réalisé à quel point le biblicisme est destructeur et à quel point son emprise sur l’esprit évangélique britannique est devenue problématique.

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La logique bibliciste menée à son terme

Premièrement, le biblicisme est comme un acide dans lequel aucun aspect de l’orthodoxie chrétienne, qu’il soit éthique ou doctrinal, ne peut survivre bien longtemps. C’est parce qu’au cœur du biblicisme se trouve le scepticisme. La Bible dit-elle vraiment cela ? Explicitement ? De façon assez claire pour qu’il n’y ait pas de place pour le doute ? Au départ, cela pourrait soulever des doutes sur ce qui pourrait être considéré comme des questions périphériques et inoffensives : la rédemption particulière, peut-être, ou l’application du quatrième commandement. Mais la méthode bibliciste, appliquée de manière cohérente, ne peut pas s’arrêter là. Très vite, des questions beaucoup plus centrales pour l’orthodoxie chrétienne se retrouvent sous le regard suspicieux du bibliciste. Peut-être que la persévérance des saints sera la prochaine doctrine à être remise en question, ou la christologie chalcédonienne, et la divinité du Christ lui-même suivra avant qu’on ait eu le temps de dire ouf. Après tout, « Jésus a-t-il vraiment dit explicitement qu’il était homoousios avec le Père ? demande l’Arien. Prouvez-le-moi ! » Je ne veux pas dire, bien sûr, que tous ceux qui ont des tendances biblicistes sont des proto-hérétiques. Ce que je dis, par contre, c’est qu’appliqué de manière cohérente, le biblicisme ne peut pas générer ou soutenir l’orthodoxie chrétienne. Cela signifie, ironiquement, que loin d’amplifier son autorité, le biblicisme rend les Écritures muettes. Une personne ne sera jamais entendue si elle ne parle que lorsqu’elle est sûre de ne pas rencontrer de malentendu. La barre de ce qui est considéré comme « explicite » peut toujours être placée plus haut, jusqu’à ce qu’aucune déclaration ne puisse la surmonter.

Une porte ouverte aux dérives affectant la vie de l’Église

La deuxième raison pour laquelle le biblicisme est si dangereux est qu’il crée un espace propice à la manipulation pour certains chefs d’Églises. En effet, les critères de ce qui est réellement « explicite » dans la Bible sont toujours arbitraires et peuvent donc être définis et redéfinis par des enseignants et des meneurs ayant une forte personnalité. Par exemple, j’ai récemment entendu un prédicateur influent déclarer que « les auteurs de la Bible sont nos théologiens » et que nous devrions être des « chrétiens de deuxième génération », ce qui implique, sans doute, que nous devrions déprécier les points de vue de tous les autres théologiens et de toutes les générations de chrétiens qui nous ont précédé. Le problème de ces conseils, c’est qu’ils ne mettent pas tant la Bible entre vos mains que votre personne entre les leurs. Car qui d’autre que le « professeur de Bible » peut vous dire quand et comment la Bible est si « explicite » que vous devriez l’écouter ? Coupés des voix des autres théologiens et des autres générations, nous n’avons guère de moyens de savoir si leur lecture des Écritures est orthodoxe ou excentrique. C’est pourquoi l’évangélisme conservateur contemporain est un mélange bizarre d’engagements, souvent en décalage flagrant avec la façon dont les générations précédentes ont compris les enjeux de l’Écriture. Nous sommes absolument sûrs que la Bible enseigne clairement une façon de prêcher (pas comme le faisaient les puritains ou Spurgeon) mais nous sommes plutôt agnostiques quant aux relations trinitaires ou à la nature de la Cène. La raison en est que, plutôt que de lire la Bible à la lumière de centaines de générations de réflexion chrétienne, nous la lisons à la lumière des réflexions de quelques personnes influentes. Et cela leur donne un pouvoir énorme.

Dans un fil Twitter très perspicace1, le théologien Grant Macaskill fait remarquer que dans les cultures biblicistes, « les dirigeants deviennent les ‘intermédiaires’ pour un ‘enseignement biblique solide’ qui ne sait pas à quel point il est moderne et préserve bien peu la théologie de sa propre tradition2 ». Ils ont, note Macaskill, « un capital social à investir sur leurs troupeaux3 », ce qui signifie, poursuit-il, qu’« une théologie diminuée [crée] un environnement dans lequel la manipulation et les abus peuvent prospérer4 ». Je ne dis pas un seul instant que tous les biblicistes sont des manipulateurs ; beaucoup de ceux qui encouragent une telle pensée sont des hommes et des femmes pieux, bien qu’ils soient mal avisés. Mais tout comme la moisissure prospère dans une pièce chaude et humide, les brutes manipulatrices peuvent s’épanouir dans une culture captive des principes du biblicisme. Bien sûr, la profondeur du péché dans le cœur humain est telle qu’aucune théologie ou culture n’est invulnérable aux abus, mais comme le dit Grant Macaskill, « l’expérience d’un leadership manipulateur et abusif se traduit souvent par des théologies déséquilibrées et diminuées5 ».

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Conclusion

Par conséquent, il est manifeste que le biblicisme corrompt tout ce qu’il touche. Aucune doctrine ou principe éthique n’est à l’abri de son effet érosif, car toute orthodoxie doctrinale et éthique chrétienne dépend d’un modèle de jugement sain qui ne saurait se réduire à l’extraction des déclarations « explicites » de l’Écriture. C’est pourquoi la récente discussion sur l’herméneutique biblique, aussi abstraite et ésotérique qu’elle puisse paraître, est en fait de la plus haute importance. La question qu’elle soulève, au-delà de toute sa terminologie compliquée, est la suivante : maintiendrons-nous la foi délivrée aux saints une fois pour toutes ou adopterons-nous une méthodologie qui la désintègre ? Grant Macaskill fait remarquer que « une grande partie [pas la totalité] de l’évangélisme contemporain est à la fois théologiquement diminuée et théologiquement suffisante ». Des mots difficiles à entendre, peut-être, mais qui méritent une réflexion approfondie. Je suis de plus en plus convaincu que la racine du problème que Macaskill identifie est notre biblicisme et que si nous continuons à le laisser grandir, nous continuerons à en manger les fruits amers.


  1. [traduction libre] https://twitter.com/GrantMacaskill/status/1211976869605720065?s=20.[]
  2. https://twitter.com/GrantMacaskill/status/1211976877625225216?s=20.[]
  3. [traduction libre] https://twitter.com/GrantMacaskill/status/1211976880531918851?s=20.[]
  4. [traduction libre]https://twitter.com/GrantMacaskill/status/1211976885766414336?s=20.[]
  5. [traduction libre] https://twitter.com/GrantMacaskill/status/1211976876249559040?s=20.[]

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