Les pères de l'Église et la papauté (5) : Eusèbe de Césarée (263-339)
6 septembre 2017

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Cet article est le cinquième de notre série sur les pères et la papauté, traduction de l’article de William Webster à ce sujet.


Eusèbe naquit à Césarée en Palestine aux environs de 263 après Jésus-Christ. Il emprunta ensuite le nom de Eusèbe Pamphile à son mentor et enseignant. Il fut ordonné évêque de Césarée aux environs de 313 et participa au Concile de Nicée. Il est connu comme le père de l’histoire de l’Église en raison de son oeuvre, l’Histoire Ecclésiastique. Il exprima très clairement son point de vue au sujet de la pierre de Matthieu 16 :

“Et Il envoya ses flèches, et les dispersa; il multiplia ses éclairs et les fit éclater. Le lit des eaux apparut, les fondements du monde furent découverts, par ta menace, ô Éternel, par le souffle de tes narines.” (Psaume 18:15,16)… Par “fondations du monde” nous devons entendre la force de la sagesse de Dieu, par laquelle, premièrement, l’ordre de l’univers fut établit et ensuite le monde lui-même fut fondé – un monde qui ne sera pas ébranlé. Toutefois, nous ne nous éloignerons pas de la vérité si nous supposons que “le monde” désigne ici l’Église de Dieu, et que sa “fondation” est avant tout cette indicible et solide pierre sur laquelle elle est fondée, selon que l’Écriture dit : “Sur cette pierre je bâtirai mon église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle”, et ailleurs : “et cette pierre était le Christ” (1 Corinthiens 10:4). Car, comme le dit l’Apôtre en ces mots : “aucune autre fondation ne peut être posée, si ce n’est le Christ”. Ensuite, après le Sauveur lui-même, vous pouvez aussi considérer comme fondations de l’Église les paroles des prophètes et des apôtres, selon ce qu’affirme l’Apôtre : “édifiés sur le fondement des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ lui-même étant la pierre angulaire”. Ces fondations du monde ont été posée car les ennemis de Dieu, qui jadis obscurcissaient nos yeux afin que nous n’arrêtions pas notre regard sur les choses divines, sont maintenant dispersés par les flèches de Dieu et se sont enfuis par la menace de l’Éternel et par le souffle de ses narines. Ainsi, étant sauvés de ces ennemis et ayant retrouvé l’usage de nos yeux, nous avons vu le lit des eaux et le fondement du monde. Et ceci eut lieu durant notre vie en de nombreux endroits du monde.

Commentaire sur les Psaumes, M.P.G., Vol. 23, Col. 173, 176).

Eusèbe enseigne sans ambiguïté que la pierre est Christ. Il établit un parallèle entre la pierre et les fondations de 1 Corinthiens 10:4 et 3:11. Il ajoute qu’il existe une fondation secondaire, selon Éphésiens 2:20, celle des apôtres et des prophètes, l’Église étant bâtie sur eux aussi et Christ étant la pierre de l’angle. Toutefois, il interprète cela en disant que l’Église est bâtie sur les paroles et enseignements des apôtres et des prophètes et non sur leurs personnes. C’est en ce sens que l’on peut dire que l’Église est bâtie sur Pierre et les autres apôtres. Il est clair que Christ seul est la vraie fondation et pierre de l’Église et que Eusèbe ne voit pas en Matthieu 16 l’affirmation d’une quelconque primauté de Pierre. Pierre est simplement un apôtre parmi d’autres qui sont les fondations de l’Église. Cela n’est pas lié à sa personne mais bien plutôt à ces paroles – à sa confession. Ceci nous aide à comprendre les autres références à Pierre que Eusèbe fait. Par exemple, quand il dit “Mais Pierre, sur qui l’Église de Christ est bâtie et contre laquelle les portes de l’enfer ne prévaudront pas, nous a livré une épitre indiscutée” (Histoire Ecclésiastique II, XXV), il ne veut pas dire que Christ a établi un office papal par Pierre et que l’Église est bâtie sur lui dans un sens personnel et sur ces prétendus successeurs. L’Église est bâtie sur Pierre en étant bâtie sur sa confession de foi. À la lumière de son Commentaire sur les Psaumes, nous pouvons conclure que Eusèbe n’interprète pas Matthieu 16:18 comme le fait l’Église catholique romaine. C’est Christ et Christ seul qui est désigné par ce passage dans la pensée de Eusèbe. Toutefois, cette citation est introuvable dans les travaux catholiques romains intitulés Jesus, Peter and the Keys. Ces travaux sensés donner de façon définitive la perspective patristique sur la pierre de Matthieu 16. Mais l’absence de certaines données sur ce que ce père a réellement écrit sur le sujet conduit les auteurs à présenter un point de vue biaisé et trompeur.

L’interprétation de Eusèbe, avec celle d’Origène, eut une immense influence sur les pères d’Orient et d’Occident. Nous verrons encore et encore que ceux-ci interprètent ce passage en se concentrant sur la personne du Christ. Les passages de 1 Corinthiens 3:11 et 10:4 seront utilisés pour justifier cela. Michael Winter décrit ainsi le point de vue de Eusèbe et son influence :

Dans son Histoire Ecclésiastique, Eusèbe dit sans plus d’explication : “Pierre sur qui l’Église de Christ est bâtie, et contre laquelle les portes de l’enfer ne prévaudront point…” Ailleurs, il parle de Christ comme de la fondation de l’Église de telle façon qu’il semble exclure Saint Pierre. Par exemple, dans son commentaire sur les Psaumes, en commentant la référence aux fondations du monde du Psaume 17, il aborde le sujet de la fondation de l’Église. Utilisant alors Matthieu 16, il déclare que la fondation est la pierre, qu’il identifie avec Christ en s’appuyant sur 1 Cor. 10:4. Cette interprétation de Matthieu qui semble si étrange au lecteur moderne révèle un problème qui plongea dans la perplexité plusieurs des premiers pères. Leur ecclésiologie était en effet, grâce à Paul, si christocentrique qu’il était difficile pour eux d’envisager une autre fondation que le Christ… Le troisième point de vue que Eusèbe présenta, fut d’interpréter la pierre de Matthieu 16 comme n’étant pas le Christ ni précisément Pierre lui-même, mais comme étant la foi qu’il manifesta dans sa confession du Christ. Ce dernier point de vue de Eusèbe, associée à son autre innovation, celle de considérer Christ comme la pierre, eut une influence considérable sur l’exégèse de ce texte, tant dans l’Église d’Orient que d’Occident.

(Michael Winter, St. Peter and the Popes (Baltimore: Helikon, 1960), p. 53).

 
 
 
 
 

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

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