Les pères de l'Église et la papauté (1) : Introduction
29 août 2017

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Cette série d’article est en fait une traduction de l’article de William Webster L’Interprétation de la Pierre de Matthieu 16:18 selon les Pères de l’Églisenous remercions les administrateurs du site The Highway pour l’autorisation à traduire accordée.

L’article original étant assez long, je vais le publier en plusieurs parties, voici la première. Bonne lecture.


Matthieu 16:18 est le passage décisif des Écritures pour établir ce que clame l’Église Catholique Romaine. C’est sur l’interprétation de la pierre et des clés que repose la structure de l’Église de Rome. Et Vatican I dit clairement que cette interprétation de Matthieu 16 est celle qui a été crue dans l’Église depuis le commencement, il ne s’agit donc pas d’un développement doctrinal. Le Concile dit même que cette interprétation repose sur l’accord unanime des pères. En disant cela, Vatican I clame un consensus de 2 millénaires appuyant son interprétation et son enseignement. Il est dit aussi que seule l’Église Catholique Romaine a l’autorité d’interpréter les Écritures et qu’il est proscrit de les interpréter différemment du “consensus unanime des pères”. Ce principe ne signifie pas que chaque père s’accorde sur l’interprétation de n’importe quel passage, mais qu’il y aurait un consensus général auquel Vatican I dit s’accorder. Il est donc important de considérer ce “consensus” car cela a des conséquence sur l’affirmation de l’Église Romaine, se disant établie par Christ, vraie Église, la même depuis le commencement.

Les apologètes catholique romains s’efforcent d’appuyer les affirmations de Vatican I en faisant appel à certaines affirmations des pères, affirmant que ceux-ci confirment sans ambiguïté l’existence d’une primauté papale dans l’Église primitive. On peut résumer leurs arguments ainsi :

  • Les pères emploient un langage honorifique au sujet de Pierre, ce qui implique une primauté de celui-ci.
  • De nombreux pères interprètent la pierre de Matthieu 16 comme étant la personne de Pierre.
  • Bien que certains pères interprètent la pierre comme étant la confession de Pierre, ils ne séparent pas sa confession de sa personne.
  • Les pères se réfèrent aux évêques de Rome comme étant les successeurs de Pierre.

Les apologètes romains ont souvent eu recours à l’utilisation de diverses affirmations d’importants pères de l’Église, les interprétant comme appuyant la primauté papale. Un exemple de ce type d’argumentation se retrouve dans les références aux écrits de Cyprien, Ambroise et Augustin par un apologète catholique romain :

Saint Cyprien de Carthage dans sa lettre à Cornelius de Rome parle de l’Église de Rome comme étant la “chaire de Pierre (cathedra Petri)” et “la première Église en laquelle l’unité sacerdotale a sa source” (Ep. 59, 14). Saint Ambroise dit que “là où est Pierre, là est l’Église” (Commentaire sur les Psaumes 40, 30). Saint Augustin reconnait  manifestement le Pape dans sa fameuse formule, saluant la décision du Pape : Roma locuta est; causa finita est – Rome a parlé, l’affaire est clause (Sermon 131, 6:10). Pourquoi croyait-il que l’évêque de Rome avait le dernier mot ? Parce que celui-ci est le successeur de Pierre, ce qu’il reconnait clairement dans sa Lettre à Generosus, dans laquelle il nomme tous les 34 évêques de Rome de Pierre à Anastasius (Lettre 53, 1,2).

Ces arguments sont très courants. Ce sont précisément les mêmes citations que l’on retrouve dans The Faith of the Early Fathers par le spécialiste de la patrisique catholique William Jurgens. Et Karl Keating utilise les mêmes référence à Augustin dans son livre Catholicism and Fundamentalism. Mais est-ce que ces affirmations des pères appuient réellement les revendications de primauté papale ? Est-ce qu’ils affirment dans ces textes ? Les faits contredisent cette opinion. Ces affirmations sont données complètement en dehors du contexte du reste des écrits de ces pères, ce qui déforme et voile la vraie signification de leurs paroles. Et, dans le cas d’Augustin, comme nous le verrons, ses paroles sont en fait déformées. Bien trop souvent, des citations des pères sont isolées et citées sans une interprétation propre, donnant souvent l’impression que tel père tenait à tel point de vue. Mais pour ceux qui ne sont pas familiers des écrits des pères de l’Église, de tels arguments peuvent paraître convaincant. Un exemple d’une telle méthodologie se retrouve dans les récents travaux catholiques romaines intitulés Jesus, Peter and the Keys. Ces travaux nous sont présentés par les catholiques romains comme donnant une preuve définitive au sujet des enseignement des pères sur la signification de la pierre de Matthieu 16 et sur le rôle de Pierre. Mais les références utilisées dans ces travaux sont strictement sélectionnées, omettant d’importantes citations de l’ensemble de leurs écrits qui appuient une vue contraire à ce qui est affirmé. Ce que nous découvrirons ici, en donnant les affirmations des pères dans leur contexte et en les corrélant avec l’ensemble de leur oeuvre, est que leur véritable perspective est souvent opposée à ce qui est clamé par Vatican I et ses apologètes.

Dans son livre, Catholicism and Fundamentalism, Karl Keating affirme que les réformateurs ont inventé une nouvelle exégèse de Matthieu 16 afin d’appuyer leur rébellion envers la papauté. C’est une véritable déformation. Comme le dit l’historien Oscar Cullmann, le point de vue des réformateurs n’était pas une nouvelle interprétation, mais qu’il s’appuyait sur la tradition des pères :

Nous voyons donc que l’exégèse que les Réformateurs ont utilisé n’a pas été inventée lors de leur lutte contre la papauté; elle repose sur une ancienne tradition patristique
Oscar Cullmann, Peter : Disciple-Apostle-Martyr (Philadelphia : Westminster, 1953), p. 162).

Une analyse des écrits des pères révèle en effet l’expression d’un point de vue consistent, mais ce n’est pas celui de l’Église Catholique Romaine, comme le montrera cette article en analysant les principaux pères de l’Orient et de l’Occident. Cet article est purement historique. Son but est de présenter l’interprétation patristique de la pierre de Matthieu 16:18. Et cela démontrera que l’interprétation Protestante et Orthodoxe de ce texte est basée sur le consensus patristique. D’un point de vue strictement scripturaire, l’interprétation catholique romaine de Matthieu 16:18 est séparée de son contexte propre. l’Eglise Romaine affirme que Matthieu 16 enseigne que l’Eglise est bâtie sur Pierre et donc sur l’évêque de Rome de façon exclusive. Ce que l’on ne mentionne guère est le fait qu’Éphesiens 2:20 utilise précisément les mêmes mots qu’en Matthieu 16 en disant que l’Eglise est bâtie sur les apôtres et les prophètes, Christ étant la pierre angulaire. Le même mot grec est utilisé dans ces deux passages. Cela montre que même dans une perspective biblique, en interprétant Matthieu 16 comme faisant référence à la personne de Pierre, le Nouveau Testament ne donne pas ici un rôle unique à Pierre. Christ est la fondation de l’Eglise et celle-ci est bâtie sur tous les apôtres et les prophètes, sur leurs enseignements. Bien plus, l’interprétation catholique romaine importe dans le texte un sens qui en est complètement absent. En effet, le texte ne dit rien au sujet de l’infaillibilité ou de la succession.

Les pères de l’Église n’isolent pas des versets particuliers de leur contexte large et ont ainsi une perspective biblique de la fondation de l’Église, qui n’est pas romaine. L’analyse de l’interprétation des pères sera complétée par les commentaires des principaux historiens catholique, protestants et orthodoxes afin de présenter le consensus académique des pères analysés. Nous examinerons ainsi les écrits de Tertullien, Origène, Cyprien, Eusèbe, Augustin, Ambroise, Jean Chrysostome, Théodoret, Cyrille d’Alexandrie, Hilaire de Poitiers, Jérôme, Épiphanius, Basile de Séleucie, Paul d’Èmèse et Jean Damascène.


Nous posterons donc demain l’analyse des écrits de Tertullien.

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

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