Les pères de l'Église et la papauté (2) : Tertullien (155/160—240/250)
30 août 2017

 
Tertullian.jpg
Cet article est le deuxième de la série sur les pères et la papauté, traduction de l’article de William Webster à ce sujet.


Tertullien est né à Carthage, en Afrique du Nord et a étudié le droit avant de se convertir au Christianisme vers 193 après Jésus-Christ. Chrétien, il fut un auteur prolifique et reçu le nom de “Père du Christianime Latin”. Il n’était pas membre du clergé mais ses écrits furent largement lus. Il eut une forte influence sur les pères de l’Église des générations suivantes, en particulier sur Cyprien. Il est le premier des pères occidentaux à commenter Matthieu 16. Dans un de ses écrits, Tertullien identifie la pierre comme étant la personne de Pierre sur laquelle l’Église est bâtie :

Pierre aurait ignoré quelque chose, lui qui fut appelé la pierre sur laquelle l’Église devait être édifiée, qui reçut les clefs du royaume des cieux et le pouvoir de lier et de délier dans les cieux et sur la terre?
Tertullien, Traité de la Prescription contre les Hérétiques, 22, P. De Labriolle, Paris, 1907.
(En anglais : Alexander Roberts and James Donaldson, Ante-Nicene Fathers (Grand Rapids: Eerdmans, 1951), Volume III, Tertullian, Prescription Against Heretics 22)

Bien que Tertullien dise que Pierre est la pierre, il ne le dit pas dans un sens pro-papal. Nous le savons grâce aux autres commentaires qu’il fit. Mais si nous isolions cet unique passage, il serait facile d’y lire une interprétation pro-romaine. Toutefois, dans d’autres commentaire sur Matthieu 16:18-19, Tertullien explique ce qu’il veut dire quand il affirme que Pierre est la pierre sur laquelle l’Église sera bâtie :

Si parce que le Seigneur a dit à Pierre: « Je bâtirai mon Eglise sur cette pierre; Je t’ai donné les clefs du royaume des Cieux, » ou encore : « Tout ce que lu lieras ou délieras sur la terre, sera lié ou délié dans les cieux; » tu t’imagines orgueilleusement que la puissance de lier et de délier est descendue jusqu’à toi, c’est-à-dire à chaque Église, comme à Pierre, tu fais preuve d’audace à pervertir et à ruiner la claire volonté du Seigneur, qui ne conférait ce privilège qu’à la personne de Pierre ! « C’est sur toi que je bâtirai mon Eglise,» lui dit-il; c’est à toi que je donnerai les clefs, » (…) « Tout ce que tu lieras ou que tu délieras; etc. » (…) C’est en lui, c’est-à-dire par lui que l’Eglise a été édifiée; c’est lui qui en reçoit la clef; et quelle est cette clef ? Ecoute: « Hommes d’Israël, entendez ces paroles: Jésus de Nazareth a été immolé par vous, etc. » En un mot, c’est lui qui, le premier, ouvrit par le baptême en Jésus-Christ l’entrée du royaume des Cieux, où sont déliés les péchés qui autrefois avaient été liés, et où demeurent liés ceux qui n’ont pas été déliés, selon le véritable salut…
(Alexander Roberts and James Donaldson, The Ante-Nicene Fathers (Grand Rapids: Eerdmans, 1951), Volume IV, Tertullian, On Modesty 21, p. 99)

Quand Tertullien dit que Pierre est la pierre et que l’Église est bâtie sur lui, il veut dire que l’Église est bâtie au travers de lui par la prédication de l’Evangile. Cette prédication est l’interprétation des clés selon Tertullien. Ces clés sont l’autorité déclarative par laquelle le pardon des péchés est annoncé au travers de l’annonce de l’Évangile. En recevant ce message, les hommes sont déliés de leurs péchés. S’ils le rejettent, ils demeurent liés. Et juste avant de dire cela, il a affirmé explicitement que cette promesse s’appliquait exclusivement à Pierre et ne voit donc pas dans ce verset l’affirmation d’une primauté transmissible à des successeurs sur le siège de Rome. De plus, le spécialiste de la patristique, Karlfied Froehlich, dit que bien que Tertullien écrit que Pierre est la pierre, il ne le dit pas dans le même sens que l’Église catholique romaine :

Tertullien considérait le Pierre de Matthieu 16:18-19 comme représentant toute l’Église ou plutôt ses membres “spirituels”.
(Karlfried Froehlich, Saint Peter, Papal Primacy, and Exegetical Tradition, 1150-1300, pp. 13. Taken from The Religious Roles of the Papacy: Ideals and Realities, 1150-1300, ed. Christopher Ryan, Papers in Medieval Studies 8 (Toronto: Pontifical Institute of Medieval Studies, 1989)

Il est courant, pour les apologètes catholiques romains, d’omettre une partie de la citation de Tertullien ci-dessus pour faire penser qu’il était partisan de la primauté papale. Nous retrouvons cela, par exemple, dans la récente défense de la papauté intitulée Jesus, Peter and the Keys. L’auteur y donne cette citation partielle de Tertullien :

Maintenant, je prends acte de ta déclaration, pour te demander à quel titre tu usurpes le droit de l’Eglise. Si parce que le Seigneur a dit à Pierre: « Je bâtirai mon Eglise sur cette pierre; Je t’ai donné les clefs du royaume des Cieux, » ou encore : « Tout ce que lu lieras ou délieras sur la terre, sera lié ou délié dans les cieux; » tu t’imagines orgueilleusement que la puissance de lier et de délier est descendue jusqu’à toi, c’est-à-dire à chaque Église, comme à Pierre, tu fais preuve d’audace à pervertir et à ruiner la claire volonté du Seigneur, qui ne conférait ce privilège qu’à la personne de Pierre ! « C’est sur toi que je bâtirai mon Eglise,» lui dit-il; c’est à toi que je donnerai les clefs, » non pas à l’Église « Tout ce que tu lieras ou que tu délieras; etc. »
(Scott Butler, Norman Dahlgren, David Hess, Jesus, Peter and the Keys (Santa Barbara: Queenship, 1996), pp. 216-217)

Quand nous comparons cette citation à celle donnée ci-dessus, nous voyons clairement que les auteurs ont ici coupé la dernière partie. Cette partie où Tertullien précise ce qu’il entend par l’édification de l’Église sur Pierre et l’autorité qui lui est donnée. Encore une fois, ce qu’il veut dire par là est que Christ bâtit son Église sur Pierre au travers de sa prédication de l’Évangile. Cela s’oppose clairement à la perspective catholique romaine. Et omettre cela revient à tordre l’enseignement de Tertullien. Ainsi, bien que Tertullien dise que Pierre est la pierre, il ne le dit pas dans le même sens que l’Église catholique romaine. Pierre est la pierre parce qu’il est celui à qui le privilège a été donné d’ouvrir pour la première fois le royaume de Dieu aux hommes. Cela rejoint le position exprimée par Maxime de Tours dans ces mots : “Il est appelé pierre car il est le premier à poser les fondations de la foi parmi les païens” (Ancient Christian Writers (New York: Newman, 1989), The Sermons of St. Maximus of Turin, Sermon 77.1, p. 187).

Nous ne voyons pas seulement sa négation de la primauté papale dans l’exégèse qu’il fait de Matthieu 16, mais aussi dans la pratique de Tertullien. En effet, dans ses dernières années, celui-ci s’est séparé de l’Église Catholique pour rejoindre une forme de Montanisme. Il n’adhérait certainement pas à l’opinion de Vatican I selon laquelle la communion avec l’Evêque de Rome est le critère ultime de l’orthodoxie et de l’inclusion dans l’Église de Dieu.

 

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

4 Commentaires

  1. Nicolas

    Article intéressant dans le sens qu’il me pousse à approfondir mes recherches sur les Pères de l’Eglise et plus généralement les figures historiques importantes du christianisme.
    L’article fait référence à deux travaux de Tertullien, « Traité de la Prescription contre les Hérétiques » qui est en accord avec la vision Catholique en ce qui concerne la place de Pierre. Il fut écrit lorsque Tertullien était alors Catholique.
    En revanche, le second extrait de « On Modesty/ De Puditicia » où il commente Matthieu 16 est lui écrit bien plus tard lorsque Tertullien est alors un Montaniste (qui rejette donc l’autorité papale) https://en.wikipedia.org/wiki/Tertullian
    Il s’agit donc du commentaire d’un hérétique à ce point. Bien que l’auteur reconnaisse à la fin de l’article que Tertullien ait quitté l’Eglise Catholique pour le Montanisme, il aurait aussi pu indiquer que le commentaire de Matthieu 16 fut écrit après qu’il eut quitté le Catholicisme.
    On peut donc penser que la vision de Pierre lorsqu’il était Catholique était sincère et différente de la vision qu’il a eue en tant que Montaniste (Tertullien n’étant pas infaillible il peut se contredire). Donc dire que Tertullien ne serait pas d’accord avec Vatican I est vrai dans le sens qu’il ne faisait plus partie de l’Eglise (on ne peut pas être hérétique si on est en accord avec tout ce qu’enseigne l’Eglise évidemment^^)
    Juste pour info, l’Eglise Catholique reconnait que Matthieu 16-18 a un sens majeur (Pierre est la pierre sur laquelle Jésus bâtît son Eglise, il a donc une primauté) et un sens mineur comme écrit dans le catéchisme au paragraphe 424 :
    CCC 424 « Mûs par la grâce de l’Esprit Saint et attirés par le Père nous croyons et nous confessons au sujet de Jésus : ” Tu es le Christ, le Fils du Dieu Vivant ” (Mt 16, 16). C’est sur le roc de cette foi, confessée par S. Pierre, que le Christ a bâti son Église ».
    Ces deux sens ne sont pas mutuellement exclusifs pour l’Eglise Catholique, ce n’est donc pas l’un ou l’autre mais plutôt l’un avec l’autre.

    Réponse
    • objectifpacesblog

      Oui mais en déduire que Tertullien a changé d’avis peut difficilement être prouvé, surtout quand on considère que l’opinion des pères subséquents qui se sont inspirés de Tertullien et qui, eux, sont resté catholiques…
      Mais je prends note pour le Catéchisme, très intéressant. Ce n’est pas exclusif pour l’Église catholique romaine actuelle. C’est autre chose que de prouver que ça ne l’était pas pour les pères 😉

      Réponse
      • Nicolas

        Oui, tout ce qu’a dit Tertullien n’est pas faux, donc il n’y a pas de mal à s’inspirer de lui. D’ailleurs, dans le Youcat (le catéchisme pour les jeunes) il y a même des citations de Martin Luther (des propos non hérétiques évidemment). On ne peut pas entrer dans la tête de Tertullien, mais s’il a quitté l’Eglise c’est qu’il y a dû avoir un changement quelque part. Mais je voulais surtout souligner, puisque l’auteur ne l’a pas fait, que son commentaire de Matthieu 16 était écrit lorsqu’il avait quitté l’Eglise Catholique, après à partir de là on peut imaginer tous les scénarios possibles.

        Réponse

Trackbacks/Pingbacks

  1. Les pères de l’Église et la papauté (3) : Origène (185—253/254) – PAR LA FOI - […] et Tertullien sont les premiers pères, d’Orient et d’Occident respectivement, à donner une […]
  2. Les pères de l'Église et la papauté (3) : Origène (185—253/254) - Par la foi - […] et Tertullien sont les premiers pères, d’Orient et d’Occident respectivement, à donner une […]

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *