Régénération, rites de mise à l'épreuve et baptême dans les liturgies antiques (Meredith Kline)
12 novembre 2018

Cet article fait suite à Régénération, nouvelle naissance et baptême chez les pères apostoliques (J.I. Packer).


Les rites de mise à l’épreuve étaient des cérémonies au cours desquelles un individu s’en remettait symboliquement à une divinité afin qu’elle prononce un verdict sur sa vie. Pour expliquer un peu plus ce en quoi cela consistait et comment de tels rites sont présents dans la Bible, voici un extrait de notre article sur le baptême de Jean inspiré des travaux de Meredith Kline :

Dans la seconde loi du Code d’Hammurapi, l’accusé devait se jeter dans la rivière (qui était désignée comme une divinité). Symboliquement, cela signifiait qu’il se jetait dans les mains de cette divinité et s’en remettait à elle pour son sort. S’il ressortait sauf de la rivière, dit le Code, alors il est innocent ; sinon, son accusateur a raison.

Le déluge est l’archétype de ce genre de mise à l’épreuve. Les principaux éléments qui constitueront les autres mises à l’épreuve divines par l’eau s’y retrouvent : une révélation directe du verdict, l’utilisation de l’eau, la destruction du condamné et la délivrance du justifié, l’accès de ceux qui sont sauvés par l’arche aux propriétés et aux biens autrefois possédés par les impies (ici, la terre).

Les autres mises à l’épreuve comme la traversée de la Mer Rouge ont encore mis en lumière le caractère à double tranchant de ces procédés : le peuple d’Israël justifié en ressort délivré, les Egyptiens en ressortent détruits, ou plutôt n’en ressortent pas ! Pour ce qui est de la traversée du Jourdain, elle a certes résulté en l’entrée dans le pays des Israélites mais cela signait aussi la condamnation des Cananéens. Au travers de la mise à l’épreuve du Jourdain, tout comme lors du déluge, certains en ressortent héritiers de la terre, d’autres reçoivent la condamnation. Tout cela pointe évidemment vers la mise à l’épreuve ultime, le Jugement Dernier, où les justifiés « hériteront la terre » (Mat 5 :5) tandis que les condamnés subiront une ruine éternelle. C’est par ce verdict prononcé au Jourdain que la guerre d’Israël est devenue une sainte guerre, puisque Dieu avait prononcé son jugement. Les Cananéens ont été terrifiés par les épisodes du Jourdain et de la Mer Rouge, non pas uniquement parce que la puissance de Dieu s’y manifeste, mais parce que leur arrière-plan culturel leur permettait de comprendre clairement que Dieu les avait déclaré condamnés par ces mises à l’épreuve (cf. Jos 5 :1, Ps 37 :9ss, 22, 33s).

Considérer le baptême de Jean à la lumière de l’histoire biblique et de son message nous permet de comprendre qu’il fonctionnait comme un rite de mise à l’épreuve. La phrase « pour la rémission des péchés » qui est souvent comprise comme symbolisant la purification spirituelle est d’autant plus compatible avec la conception forensique et judiciaire d’une mise à l’épreuve mettant en lumière un verdict.

Le temps était venu pour Yahvé, dans la rivière où il avait déclaré les Israélites dignes du pays, d’annoncer désormais son verdict. Les Israélites devaient confesser leurs échecs à l’alliance et leur soumission à la colère à venir. Mais le message de Jean était une « bonne nouvelle » (Lc 3 :18) car c’était une invitation pour le repentant à anticiper le jugement messianique qui allait tomber par cette mise à l’épreuve symbolique, résultant à l’avance en un verdict de rémission des péchés lors de la colère à venir (Mat 3 :7). Sceller un reste saint par le baptême pour le royaume du Messie était le but de ce messager de l’ultimatum.

Des arguments supplémentaires en faveur de notre interprétation du baptême se trouvent dans la façon dont les autres rites de mise à l’épreuve sont appelés dans la Bible. Paul dit que les Israélites ont été baptisés quand ils sont passé dans la Mer Rouge (1 Cor 10 :2) et Pierre nous dit que le déluge était comme un baptême (1 Pi 3 :21). Je m’arrêterai plus en détail sur ces textes plus tard. Il est pertinent de relever que Jean-Baptiste lui-même utilise le verbe baptiser pour parler de la mise à l’épreuve au cours de laquelle Celui qui est plus fort que lui maniera son van, fera le tri dans son aire, amassera son blé et brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteint pas ; “il vous baptisera de Saint-Esprit et de feu” (Mat 3 :11-12, Lc 3 :16-17, Mc 1 :8). Jean établit une comparaison entre son rite baptismal symbolique et le jugement final qu’opérera le Messie dans le feu et qui n’aura rien de symbolique.

Le baptême que Jésus a connu se comprend mieux à la lumière de notre interprétation. Jésus n’avait pas besoin d’être purifié. Jean a senti qu’il n’était pas digne de mettre à l’épreuve le Messie mais que c’est le Messie qui devrait prononcer son verdict sur Jean. Jésus s’est soumis au jugement divin, annonçant ainsi la Croix dont il parlera plus tard comme d’un « baptême dont je dois être baptisé » (Lc 12 :50), c’est-à-dire qu’il devait y subir le jugement. En sortant des eaux, le verdict est prononcé du ciel : Jésus est déclaré juste, Dieu prend plaisir en lui, il reçoit l’Esprit, cet Esprit qui est le gage de l’héritage que le Messie remporte (Mat 3 :16,17, Mc 1 :10, Lc 3 :22, Jn 1 :32,33, Ps 2 :7,8). Jésus, comme Agneau de Dieu, se soumet au jugement de l’alliance, il subit la malédiction mais en ressort justifié avec un héritage glorieux. Par son baptême, Jésus s’est consacré pour la Croix.

Encore deux éléments d’arrière-plan peuvent éclairer la question. Nous pouvons mentionner premièrement les Psaumes comme le Psaume 69 qui annonce les souffrances du Christ en disant être submergé par les eaux (v. 2). Le Psalmiste est accusé par des adversaires et prie que Dieu le délivre des eaux (v. 4-5). C’est-à-dire, il prie que Dieu prenne son parti et le déclare innocent de toutes ces accusations (v. 14-22). Il prie que cette mise à l’épreuve amène à sa justification. Bref, il plaide son innocence en des termes rappelant les mises à l’épreuve par l’eau du Moyen-Orient. L’autre élément est le fait que les mises à l’épreuve par l’eau sont aussi comparées à une grande bataille entre Dieu et un monstre marin, le Leviathan (Ps 74 :12-15, par exemple où vaincre le Léviathan est mis en parallèle avec « mettre les eaux à sec » c’est-à-dire à la Mer Rouge et au Jourdain). Le Nouveau Testament applique typologiquement ces éléments à la mort du Christ en en parlant comme d’un combat entre lui et le vrai Léviathan, Satan. Après le baptême du Christ, Satan a contesté le verdict divin « Si tu es vraiment le Fils de Dieu… », mais le baptême était déjà le signe que Christ sortirai victorieux de sa mort à la Croix. Le grand dragon allait être écrasé sous ses pieds. Cela nous invite à reconsidérer les liturgies de l’Église ancienne qui parlent de Jésus écrasant la tête du dragon en descendant dans la rivière pour son baptême [1]. Les prières baptismales anciennes rappelaient en effet les œuvres extraordinaires de Dieu dans la création, le déluge, la Mer Rouge et le Jourdain. Ces actes de Dieu étaient accompagnés d’une apparition ensuite de la terre sèche, là où l’homme aurait son héritage tout comme la mort du grand monstre dans les mythologies antiques était le prélude nécessaire pour que l’ordre du monde puisse apparaître. Ces liturgies antiques illustraient bien mieux que les modernes la direction eschatologique du baptême. Bien-sûr, ces éléments éclairent grandement les textes anciens des pères associant nouvelle création, nouvelle naissance et baptême. Il faut relire ces textes, non pas à la lumière de la théologie médiévale, mais des rites de mises à l’épreuve aboutissant à l’émergence de la terre sèche, la nouvelle création, l’héritage. Rappelons-nous que le Saint-Esprit est le gage de notre héritage (Eph 1 :13,14). Je ne m’étends pas sur ce sujet, il pourrait faire l’objet d’un autre travail dédié au baptême chez les pères, mais vous pouvez discerner la direction que je prends.

[1]Per Lundverg, La typologie baptismale dans l’ancienne Église, Leipzig and Uppsala, 1942.

À l’époque où cet extrait a été écrit, je disais que je pourrai m’étendre sur le sujet à un autre moment, je le fais donc maintenant !

Comme nous l’avons dit dans un précédent article, le langage autour de la régénération et de la nouvelle naissance était plus souple pour les pères (et la Bible !) que dans la théologie réformée tardive (car il était aussi plus souple chez les Réformateurs, je pense en particulier à Jean Calvin et à la Confession Gallicane où conversion, repentance et sanctification sont comprises dans ce terme). Il ne s’agit pas d’un terme technique. Nous avons aussi suggéré que son sens, chez les pères en tout cas, était plutôt forensique (ou judiciaire, relationnel) : il dénote un statut objectif et extérieur plutôt qu’un changement ou une infusion d’un habitus ou d’une grâce ; statut qui appelle à un changement de conduite, comme le faisait la circoncision.

En considérant le baptême comme un rite de mise à l’épreuve, nous pouvons apporter un élément supplémentaire pour comprendre les pères. Quand ceux-ci, en particulier dans les liturgies, parlent de nouvelle naissance par le baptême, ils veulent parler de l’héritage promis suite au verdict du baptême, de la victoire remportée sur le vrai Léviathan, le Satan et non pas d’une régénération au sens moderne du terme. Nous naissons de nouveau en ce que l’héritage de la nouvelle création nous y est promis. Le baptême d’eau est avant-tout un rite extérieur, allianciel, objectif, forensique et judiciaire. Ils ne parlent précisément pas d’un changement de nature.

Ces deux premiers articles permettent de voir plus clairement la continuité qui peut exister entre une conception fédérale du baptême, comme dans la théologie réformée et la compréhension patristique qui utilise un langage dit “réaliste” mais non pas dans son sens technique. Meredith Kline dans ses recherches sur les traités d’alliance du Moyen-Orient indique lui-même que celles-ci permettent de mieux comprendre les liturgies antiques (Cf. For You and Your Children, Oath and Ordeal Signs, Westminster Theological Journal).

 
 
 

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas d'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs deux enfants.

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