Chute et Raison : les non-croyants peuvent-ils connaître la vérité ? (Joseph Minich)
21 mars 2019

L’article qui suit est une traduction d’un extrait de la recension que Joseph Minich fait du livre sur l’apologétique de Scott Oliphint. Dans cet extrait, Joseph Minich explique un problème dans la méthode apologétique du Dr. Oliphint : il formule les conséquences noétiques de la chute d’une manière incorrecte. Pour Oliphint, une personne qui n’est pas régénérée et qui professe telle chose au sujet de Dieu professe nécessairement une idolâtrie. Joseph Minich explique qu’au contraire, les non-croyants peuvent même professer l’ensemble des vérités chrétiennes et que leur dépravation ne les empêche pas de faire cela. Par contre, ceux-ci n’aimeront pas ces vérités ou ne s’y reposeront pas par la foi.


Contre-intuitivement, l’un des aspects les plus problématiques de l’approche apologétique du Dr Oliphint est sa conflation entre les aspects épistémiques et éthiques d’être « en Adam ». Il répète sans cesse que ceux qui sont « en Adam » rejettent la vérité chrétienne à cause de l’autorité qu’ils ont choisi de croire. Même lorsqu’il s’agit d’autres religions qui ont vraisemblablement un certain degré de similitude avec la foi chrétienne, le Dr Oliphint soutient que chaque proposition qu’ils croient religieusement est une proposition idolâtre. Et pourtant, qu’en est-il du « réprouvé de l’alliance » ? Qu’en est-il, disons, de Judas ? Qu’en est-il de la personne qui affirme chaque proposition dans la Confession de Foi de Westminster, mais qui ne fléchit pas le genou en toute sincérité devant la Seigneurie rédemptrice du Christ ? Il existe certainement des personnes qui affirment les propositions de l’Evangile, mais qui les évaluent d’une manière fondamentalement idolâtre. C’est-à-dire que peut-être ils consentent à toutes les propositions de la foi chrétienne mais alors soit (a) ils construisent de manière incohérente la justice de soi sur l’édifice de leur connaissance en se faisant croire qu’ils ont une foi salvatrice ou (b) qu’ils ne n’aiment pas les choses qu’ils professent et restent obstinés malgré leur pleine et correcte connaissance. Un autre exemple de ce cas pourrait être celui des démons qui croient que Dieu (le Dieu chrétien, soit dit en passant !) est un, mais qui tremblent devant une telle réalité. Est-ce que tous ces gens croient en un « Dieu différent » ? Le péché les a-t-il rendus tels qu’ils ne peuvent conclure que le contenu propositionnel de l’évangile est (en tant que tel) correct, que l’Écriture est la parole de Dieu, etc. ? La réponse est évidemment « non ». L’alternative à notre point de vue déplace nécessairement la doctrine du péché de sa focalisation première et essentielle sur la volonté à la raison. Encore une fois, la première tend à corrompre la seconde, mais l’éthique demeure primordiale par rapport à l’épistémologie en la matière.

Ces situations peuvent être plus ou moins courantes, mais elles mettent en évidence l’essence de l’incrédulité. L’essence de l’incrédulité n’est pas épistémique mais évaluative : « pour moi. » Et l’essence de la suppression incrédule n’est pas de faire des propositions contraires aux faits, mais d’évaluer les faits d’une manière fausse et idolâtre, c’est-à-dire de les appliquer à des fins idolâtres à cause de la volonté coupable. Bien sûr, les êtres humains ont tendance à rechercher la cohérence et la symétrie, et donc cet acte irrationnel de la volonté tend certainement à corrompre la raison et à détourner nos facultés, mais le but ici est de souligner l’essence de l’incrédulité, de cette irrationalité presque fugitive, de la folie de la volonté qui peuvent même se manifester quand les faits ont été reconnus comme justes et véritables.

En effet, dans le christianisme biblique et traditionnel, l’incrédulité est d’autant plus mystérieuse que la structure même du désir humain implique un désir pour Dieu. L’homme, en tant que structure créée, est fait pour Dieu et Le désire en désirant toutes choses. L’homme connaît Dieu en connaissant toutes choses. En construisant des « citernes crevassées qui ne peuvent retenir l’eau » pour remplacer la « fontaine des eaux vives », nous révélons l’objet nécessaire de toute nos aspirations, et notre tragique dépendance dans la recherche de cet objet où il ne se trouvera jamais. En résumé, l’homme peut à la fois reconnaître Dieu comme Celui qui rend vraies toutes les vérités et comme l’objet ultime de tout désir, et pourtant ne pas évaluer Dieu comme son Dieu et son Sauveur. Ce niveau d’incrédulité ouvertement autoconsciente est inhabituel (bien que j’aie connu des personnes qui l’ont vécu), mais il représente le véritable cœur de son irrationalité et de son obscurité. Cela montre aussi que l’incroyant a le potentiel de reconnaître tout fait que le chrétien reconnaît. Le pouvoir de persuasion de la vision chrétienne de la réalité n’est pas simplement une fonction de notre prisme régénérateur, mais plutôt le témoignage de la réalité à chaque niveau.

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas d'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs deux enfants et sont moniteurs de la méthode Billings.

2 Commentaires

  1. Jean-Mikhaël

    Excellent !

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    • Maxime N. Georgel

      Oui, tout l’article de Minich est pertinent 🙂

      Réponse

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