Thomas d'Aquin: Qu'est ce que la béatitude?
29 juin 2019

Nous avons commencĂ© cette nouvelle saison du commentaire de la Summa par la question 2 de la Ia-IIae partie : « En quels bien se trouve la BĂ©atitude ? Â» Pour faire une rĂ©ponse courte, rappelons que la bĂ©atitude est dĂ©finie comme « le souverain bien Â» ou bien, selon Boèce « un Ă©tat parfait grâce au rassemblement de tous les biens Â». Ceux qui bĂ©nĂ©ficient de la bĂ©atitude sont les « bienheureux Â». Mais c’est un peu lĂ©ger. Aussi dans cette question 3, nous allons creuser ce qu’est rĂ©ellement le bonheur Ă©ternel qui nous est promis par Dieu.

  1. La bĂ©atitude est-elle une rĂ©alitĂ© Ă©ternelle ? Non
  2. Si la bĂ©atitude est une rĂ©alitĂ© créée, est-elle une activitĂ© ? Oui
  3. La bĂ©atitude concerne-t-elle les sens ou la partie spirituelle de l’âme ? La partie spirituelle
  4. La bĂ©atitude est-elle dans l’intellect ou la volontĂ© ? L’intellect
  5. Est-elle une activitĂ© spĂ©culative ou pratique ? PlutĂ´t spĂ©culative.
  6. Consiste-t-elle dans le savoir ? Non.
  7. Consiste-t-elle Ă  connaĂ®tre les anges ? Non.
  8. La bĂ©atitude est-t-elle la vision de Dieu ? Oui.

Et maintenant, place aux détails.

Article 1 : La bĂ©atitude est-elle une rĂ©alitĂ© incréée ?

Rien de ce qui est fait est incréé. Or la béatitude de l’homme est quelque chose qui se fait, comme on le voit dans les paroles d’Augustin : « Nous devons jouir de ces choses qui nous font bienheureux. » Donc la béatitude n’est pas incréée.

Pour comprendre l’enjeu de la question, nous allons rappeler une autre bĂ©atitude que la bĂ©atitude chrĂ©tienne : « l’illumination Â» bouddhiste, ou l’accès au Nirvana pour celui qui mĂ©dite et pratique droitement et parfaitement la doctrine du bouddha. Dans cette vision, le « souverain bien Â» est une rĂ©alitĂ© incréée, Ă©ternelle, Ă  laquelle le fidèle vient se greffer. Le « souverain bien Â» chrĂ©tien est-il de mĂŞme nature ? Non.

La bĂ©atitude, c’est la « fin suprĂŞme Â» de l’homme. Or Thomas fait la distinction entre deux types de fins :

  • La fin comme objet Ă  obtenir. Exemple : L’avare a pour fin l’argent.
  • La fin comme jouissance et usage d’une chose. Exemple : La vidĂ©o impure pour l’accro Ă  la pornographie. [En langage mĂ©diĂ©val : l’objet voluptueux est la fin de l’intempĂ©rant.]

Il est vrai que la fin ultime de l’homme est Dieu, qui est incréé. Mais ce n’est pas tout Ă  fait la bĂ©atitude humaine : c’est la cause ou l’objet de celle-ci. La bĂ©atitude humaine en elle-mĂŞme, c’est la jouissance de Dieu. Et cette chose-lĂ  est une rĂ©alitĂ© qui a un dĂ©but dans le temps, qui est créée.

Article 2 : Si la bĂ©atitude est une rĂ©alitĂ© créée, est-elle une activitĂ© ?

Le Philosophe [Aristote] assure que « la fĂ©licitĂ© est une activitĂ© procĂ©dant d’une vertu parfaite Â»

A ce point de notre exposition, on pourrait croire que la Béatitude est un état dans lequel on entre, une sorte de façon d’être. Mais non, c’est une action.

Nous venons de dire que la bĂ©atitude est une rĂ©alitĂ© créée dans l’homme, et donc une rĂ©alitĂ© humaine. Or la bĂ©atitude est « l’ultime perfection de l’homme Â». Donc il faut que cette ultime perfection soit la pleine rĂ©alisation de la nature humaine. Or, l’homme se rĂ©alise par son activitĂ©. Un homme en « stase Â» est mĂ©taphysiquement moins abouti qu’un homme en acte.

Donc la béatitude est une activité humaine.

Article 3 : La bĂ©atitude est-elle une activitĂ© de la partie sensible de l’âme, ou seulement de sa partie intellectuelle ?

Rappel : « partie sensible de l’âme Â», c’est la partie de votre âme qui s’occupe des signaux envoyĂ©s par les sens, et qui s’occupe de votre corps, de manière gĂ©nĂ©rale. « Partie intellectuelle Â», c’est la partie supĂ©rieure de l’âme, qui comprend votre intellect et votre volontĂ©, votre conscience en un mot.

Les bêtes ont en commun avec nous les activités sensibles, et non la béatitude. Donc la béatitude ne consiste pas en de telles opérations.

Selon Thomas :

  • La bĂ©atitude en elle-mĂŞme ne concerne pas les sens ou des signaux « physiques Â» : La bĂ©atitude Ă©tant la jouissance de notre union Ă  Dieu –qui n’est pas sensorielle- elle ne passe donc pas par les sens.
  • MAIS il y a besoin des sens dans ce qui prĂ©cède et prĂ©pare l’âme Ă  la bĂ©atitude : en effet, notre intellect a besoin des signaux sensibles pour bien fonctionner, nous rĂ©flĂ©chissons Ă  partir des rĂ©alitĂ©s senties.
  • Et les sens sont aussi impliquĂ©s dans ce qui suit la BĂ©atitude : la contemplation de Dieu « rejaillira Â» et transformera tout le reste de notre ĂŞtre, partie sensorielle comprise.

Ainsi, la bĂ©atitude concerne notre « esprit Â» (au sens trichotomiste), mais elle n’est pas dĂ©connectĂ©e de notre « Ă˘me Â».

Article 4 : Si la bĂ©atitude est une activitĂ© de la partie intellectuelle, est-elle une activitĂ© de l’intellect ou de la volontĂ© ?

Intellect : CapacitĂ© de connaĂ®tre et trouver ce qui est vrai. « L’œil Â» de notre esprit.

VolontĂ© : CapacitĂ© de choisir et mettre en action notre ĂŞtre vers un but identifiĂ© par l’intellect. Le « muscle Â» de notre esprit.

Le Seigneur dit : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu » (Jean 17.3) Or la vie éternelle est notre fin ultime, nous l’avons dit. Donc la béatitude de l’homme consiste dans la connaissance de Dieu, qui est un acte intellectuel.

Si la bĂ©atitude Ă©tait une activitĂ© de la volontĂ©, qui consistait Ă  vouloir et se porter Ă  l’union avec Dieu, alors nous ne possĂ©derions jamais la bĂ©atitude, de la mĂŞme façon que l’avare n’a jamais « assez Â» d’argent, et qu’il veut toujours plus d’argent. En effet, on cesse de vouloir une chose dès qu’on la possède. Or la bĂ©atitude est la perfection ultime de notre nature, donc par dĂ©finition stable.

Si donc elle est dans la partie intellectuelle de l’âme, mais pas dans la volonté, c’est qu’elle est dans l’intellect. Elle consiste à connaître.

Article 5 : La bĂ©atitude est-elle une activitĂ© de l’intellect spĂ©culatif ou de l’intellect pratique ?

Intellect spĂ©culatif : CapacitĂ© de connaĂ®tre orientĂ© vers le savoir en lui-mĂŞme. La physique est un savoir spĂ©culatif, parce qu’elle ne se donne pas pour but autre chose (sauf pour l’ingĂ©nieur qui en fait de la technologie).

Intellect pratique : CapacitĂ© de connaĂ®tre en vue d’autre chose. Par exemple, connaĂ®tre l’art de la menuiserie n’est pas un savoir spĂ©culatif : c’est un savoir pratique, en vue de construire une charpente.

Augustin écrit : « Une contemplation nous est promise, qui est la fin de toutes actions et l’éternelle perfection des joies. »

Thomas d’Aquin n’est pas exclusif en disant que la bĂ©atitude est un acte de connaissance tout « thĂ©orique Â» ou tout « pratique Â». Il enseigne que la bĂ©atitude est plus spĂ©culative que pratique. Il utilise 3 arguments :

  1. La bĂ©atitude est l’activitĂ© la plus parfaite de l’homme, c’est-Ă -dire : « la facultĂ© la plus parfaite appliquĂ©e Ă  l’objet le plus parfait Â». La facultĂ© la plus parfaite de l’homme c’est l’intellect, et l’objet le plus parfait auquel l’intellect peut s’appliquer c’est Dieu. Or Dieu est l’objet d’un savoir plus spĂ©culatif que pratique. Donc la bĂ©atitude est plus spĂ©culative que pratique.
  2. La béatitude, c’est la fin ultime de l’homme. Or, l’intellect pratique se pratique en vue d’une autre fin (la menuiserie pour la construction de charpente par ex). Donc l’intellect pratique ne convient pas à la béatitude, et elle est davantage spéculative que pratique.
  3. Nous avons vu que seul l’homme peut être bienheureux au sens ultime. Or, si la béatitude demeure dans l’intellect pratique, alors il n’y a aucune raison qu’elle ne soit pas aussi possible aux animaux. C’est donc que la béatitude est davantage spéculative que pratique.

En conclusion : la BĂ©atitude –grand B est spĂ©culative. Mais pour ce qui concerne la bĂ©atitude « imparfaite Â» qui lui est liĂ©e, elle a aussi une part de pratique, puisqu’elle se rĂ©alise dans « les actions et passions humaines Â».

Article 6 : La bĂ©atitude consiste elle dans la considĂ©ration des sciences spĂ©culatives ?

On lit dans Jérémie « Que le sage ne se glorifie pas de sa propre sagesse » (Jérémie 9.22), et le prophète parle de la sagesse de sciences spéculatives. Ce n’est donc pas dans l’étude des sciences que consiste la béatitude ultime de l’homme.

Et ainsi meurt la gnose et le scientisme. –Pourquoi faire la distinction d’ailleurs ?-

Le problème des sciences spéculatives –mathématiques, physique, et tout savoir qui existe pour lui-même- c’est qu’elles sont limitées à la Création. En effet, même pour les mathématiques, les principes et objets à partir desquels sont tirés notre savoir sont tous des objets créés. Or, la béatitude a pour fin ce qui dépasse notre nature. Donc la Béatitude ne peut pas être dans la science.

Cependant, de la mĂŞme façon que nos sens seront touchĂ©s par le « dĂ©bordement Â» de bĂ©atitude qui nous est promis, notre science spĂ©culative aussi sera touchĂ©e et participera d’une certaine façon Ă  notre Bonheur ultime.

Article 7 : La bĂ©atitude consiste-elle dans la connaissance des anges ?

Jérémie nous dit : « Celui qui veut se glorifier, qu’il mette sa gloire dans ceci : avoir de l’intelligence et me connaître » (Jérémie 9.29) Donc la gloire suprême, la béatitude de l’homme ne consiste que dans la connaissance de Dieu.

Thomas considère que connaître les anges est supérieur à la connaissance des choses matérielles, mais malgré cela les anges restent des créatures finies. Ils ne peuvent donc pas être l’objet de notre béatitude qui n’est parfaite que si elle est en Dieu.

Article 8 : La bĂ©atitude consiste-elle en la vision de l’essence divine ?

On lit dans Jean : « Lorsque le Fils de Dieu paraîtra, nous serons semblables à lui et nous le verrons tel qu’il est. » (1 Jean 3.2)

Thomas dĂ©veloppe un argument encore diffĂ©rent de tous les prĂ©cĂ©dents : Il part de l’affirmation suivante : « L’homme ne saurait ĂŞtre parfaitement heureux tant qu’il lui reste quelque chose Ă  dĂ©sirer et chercher Â». Or cette recherche et ce dĂ©sir ne peuvent finir qu’en Dieu, puisqu’il est la Cause Première et la Fin Ultime de toute chose (en langage biblique « l’alpha et l’omĂ©ga, le Premier et le Dernier Â»). Donc le bonheur parfait –la bĂ©atitude- ne peut consister qu’en le fait de connaĂ®tre la RĂ©alitĂ© Ultime : Dieu notre Père.

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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