Pourquoi les Églises ont besoin d’artistes (3/3) – Micah Harris
24 mars 2020

Cet article est la troisième partie d’une traduction et édition d’un essai de Micah Harris publié sur Mere Orthodoxy. Harris est doctorant en théorie politique à l’Université catholique d’Amérique et auteur du roman Only Small Things Are Good. Il coordonne une communauté artistique à l’Église de la Résurrection au Capitole à Washington, DC.

Le visuel illustrant cet article est l’oeuvre d’une designer graphique au service de l’Église.


Jusqu’à présent, j’ai surtout parlé de l’art religieux : des peintures pour une série de sermons, des croix sculptées pour l’Église, et des artistes qui disent la vérité à l’Église. Et tout cela est très bien, mais qu’en est-il de tous ces arts profanes avec leur frivolité, leur obscurité, leur sacrilège, leur hérésie, leurs sous-entendus sexuels, leur appropriation fastidieuse et leurs moqueries des symboles religieux, et qu’est-ce que cela a à voir avec le contenu de la vie de Dieu ou de la vie vertueuse ?

Nous devons ici confronter la relation conflictuelle de l’Église avec la beauté et son impulsion à diriger ses artistes uniquement vers ce qui est beau ou révérencieux. Pour montrer le dîner sans le sang. Sauter légèrement sur la corruption de notre monde et s’attarder sur sa rédemption (et, surtout, exiger que toute œuvre se termine par une rédemption). S’attarder moins sur ce qui est et plus sur ce qui peut être. Placer Dieu, par son nom, dans chaque histoire.

C’est ainsi, avec cette impulsion, que nous nuisons à la fois à nos artistes et à la vérité. Car, rendre quelqu’un ou quelque chose visible est une bonne chose, même si nous ne pouvons pas le reconnaître maintenant comme beau ou comme pieux. Votre artiste peut simplement représenter une chose qui est corrompue et mauvaise. Il peut dépeindre une blessure qui ne guérit pas.

Mais il y a une raison à cela. Les ruines que vous ne comprenez plus ne peuvent plus être relevées. La réponse perd son pouvoir lorsque vous ne vous êtes pas attardé longtemps sur une question amère. Et il y a beaucoup de mensonges plus fructueux dans la réflexion qu’une vérité. Je ne sais pas comment les banquiers apprennent à reconnaître les faux billets. Mais je sais que c’est lorsque je suis malade que je perçois le plus vivement la santé.

[…]

Un portrait sans concession de notre monde nécessitera de nombreuses histoires sans rédemption apparente.

Pour citer le pape Jean-Paul II, dans sa lettre aux artistes de 1999, “aucun être humain, en un sens, ne se connaît lui-même. Non seulement Jésus-Christ révèle Dieu, mais il „manifeste pleinement l’homme à lui-même“”. Je crois que cette révélation d’homme à homme est une œuvre du Christ même lorsqu’elle n’est pas marquée de son nom – même lorsqu’elle est faite par quelqu’un qui ne se sait pas fait à l’image de Dieu. Si je n’y croyais pas, je ne serais ni artiste ni amoureux des artistes.

Un artiste comprend qu’il existe de nombreuses formes d’art différentes pour dire différentes sortes de vérité. Et il cherche des formes pour les vérités qui sont mûres pour être dites mais qui ne peuvent pas être dites sous la forme d’un culte, ou d’une école du dimanche, ou d’une étude de la Bible, ou d’un temps de témoignage à l’Église ; des vérités qui ne peuvent pas être dites en portant une cravate, une robe à fleurs ou des perles.

Une Église qui ne dit pas ces vérités ou ne les écoute pas est une Église plus petite que la vie, une Église qui laisse trop de vie à vivre au-delà de sa portée, où sa voix ne peut pas parvenir (car la voix de l’Église parvient rarement plus loin dans la culture que ce que ses oreilles peuvent entendre).

En aimant nos artistes, nous faisons l’expérience de quelque chose d’urgent en nous qui ne peut être obtenu d’aucune autre manière – quelque chose qui alimente une faim particulière de relations, de vérité et d’honnêteté qui constituent la privation caractéristique de notre époque et de notre monde. Et, en les aimant, nous nourrissons les membres vulnérables, souvent douloureux et hétérodoxes, de notre corps.

Ressources

Il existe un certain nombre d’écrits sur le rôle de l’art dans nos vies et dans nos Églises. Ils parlent de modes de connaissance non rationnels, de la valeur de la contemplation, de l’importance d’amener tous nos sens dans le culte, des utilisations de l’art dans l’évangélisation ou dans la guérison de traumatismes, de la théologie des créateurs d’art imitant le Créateur, etc. Plusieurs d’entre eux sont assez bons.

Certains par contre sont mauvais ; ils confinent, stigmatisent ou instrumentalisent l’art ; ils mettent en garde contre les influences corrompues de divers arts « profanes » et les condamnent en raison de leur désespoir caractéristique. Tout cela, je crois, participe au processus troublant qui consiste à aliéner les artistes et à ne produire qu’un art édulcoré ou un « art chrétien » didactique bien médiocre. De nombreux autres articles déplorent cette médiocrité (ou défendent l’art chrétien contre ces accusations) et font la leçon à l’Église sur sa nécessité de plus ou moins « faire de l’art » pour la culture au sens large.

Au milieu de tout cela – et dans cet essai aussi – se trouve la question comment ? Comment cultiver nos artistes ? J’ai trouvé peu de contenu qui apporte une bonne réponse à cette question. Un certain nombre de sociétés artistiques chrétiennes ont surgi et essayé quelque chose, mais elles ont tendance à parler d’art plutôt qu’à faire de l’art ou produire des artistes. C’est compréhensible. Après tout, les bons artistes naissent dans la douleur, grâce à une longue endurance et après une longue gestation. Mais je vais proposer cet article comme point de départ et recommander les magazines Image ou Christians in the Visual Arts comme des sources à observer et à associer avec d’autres qui explorent la question.

Jean-Mikhaël Bargy

Étudiant en M. Litt au Davenant Institute, ingénieur de formation, pèlerin de la vérité et mari d’une graphiste exceptionnelle. Court après une connaissance toujours plus grande de son Sauveur et de la réalité dans laquelle il l’a placé.

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