Pensées de Jean Huss sur l’Église
15 avril 2020

Nous présentons ci-dessous quelques pensées choisies du pré-réformateur tchèque sur l’Église. Jean Huss y est cité et traduit d’après l’édition en tchèque moderne de David Loula (Kniha citátů Jana Husa, České studny, 2015).

L’Église, cohorte des saints

L’Église est en principe la cohorte des saints, et se divise en trois parties : l’Église combattante, l’Église dormante et l’Église victorieuse. Si le premier Tchèque avait été mieux averti, il n’aurait pas appelé l’Église kostel1 ni cierkew2, mais il l’aurait appelée rassemblement des saints ; les petites gens auraient ainsi pu comprendre plus aisément ce qu’est l’Église. Mais comme c’est le terme de kostel qui s’est imposé, ceux-ci n’ont compris l’Église que dans sa dimension visible (l’organisation, le bâtiment).

Il faut comprendre l’Église comme la communauté des saints depuis le commencement du monde jusqu’à la fin de l’Histoire, en n’y incluant que ceux qui seront sauvés en fin de compte. Certes, il y a aussi de mauvaises gens dans l’Église, qui sont dans la communauté des saints, mais sans y appartenir ; ils ne sont pas membres de l’Église, mais ressemblent plutôt à des excréments, à de la bave ou à des abcès du corps mystique du Christ, dont ils seront éliminés au moment où celui-ci sera purifié.

L’Église est appelée catholique, c’est-à-dire universelle, car le mot grec καθολικός signifie universel. Cette Église universelle a des ramifications spécifiques en fonction de la distribution géographique des saints ; par exemple, comme il y a ici à Prague quelques cent ou mille saints, ainsi l’Église se nomme sainte Église pragoise. Christ est la tête de l’Église (entière et universelle) qui est fondée sur lui. Tous les saints qui appartiennent à l’Église ont entre eux une communauté d’amour, car chacun aime autrui comme lui-même, et aussi une communauté de soutien, car tous se soutiennent mutuellement.

C’est pourquoi il faut croire qu’il y a entre les membres de l’Église un lien mutuel ; mais nous ne croyons pas à l’Église elle-même. C’est ce qu’expose saint Augustin dans son traité Super symbolo (Du Symbole) : « Il faut mesurer attentivement que nous n’avons pas à croire à l’Église, mais en l’Église, c’est-à-dire en son existence, car c’est Christ qui l’a fondée sur lui, et Pierre qui a eu la charge de la conduire pendant son absence, car il y avait déjà pris goût auparavant. »

(Sermon du 29 juin 1411)

L’Église, épouse du Christ

Tout chrétien doit croire en la sainte Église universelle. La raison en est que chacun doit aimer Christ, époux de cette Église, et aimer l’Église, parce qu’elle en est l’épouse. Nous devons reconnaître par le moyen de la foi notre mère spirituelle (l’Église) afin de pouvoir l’aimer, car on ne l’aime que lorsqu’on l’a connue spirituellement, par la foi (…). En effet, la méconnaissance de la sainte Église est sourcee de beaucoup d’erreurs et de confusions parmi les gens. Sache donc que le premier Tchèque, lorsqu’il a eu à traduire pour la première fois le mot grec pour « église », ἐκκλησία, a mal compris ce mot. Il a utilisé pour cela le mot kostel, ce qui a entraîné chez les petites gens de la confusion, car on s’est mis à penser que l’épouse du seigneur Jésus-Christ était une maison de pierre ou de bois. S’il avait rendu ekklesia par sbor3, les gens ne se seraient pas autant trompés. Les uns sont dans l’égarement et disent que la sainte Église, c’est le pape. D’autres, que c’est le pape avec ses cardinaux. D’autres encore, que tous les prêtres ensemble forment l’Église. Et d’autres, que ce sont tous les chrétiens. Sache donc que tous, depuis Adam jusqu’au dernier homme forment la communauté, et qu’elle est divisée par Dieu en deux parties : un groupe est constitué par les gens élus de toute éternité, l’autre groupe sont les gens réprouvés de toute éternité. Et Dieu sait quels sont les siens.

(Exposé de la foi, §18)

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La chapelle de Bethléhem (Betlémská kaple) à Prague,
principal lieu de la prédication de Jean Huss.

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Comme Christ, de même la sainte Église son épouse, formée de la totalité des élus, se moquera au jour du jugement de tous ses ennemis, les plus fous parmi les fous, qui ont aboyé comme des chiens contre Christ et son épouse sans en rien l’atteindre ; bien au contraire, ils ont plutôt rendu service à son épouse, et ils se sont blessés à mort en voulant s’opposer à la vérité, que personne ne peut vaincre.

(Exposé du Décalogue, §70)

L’Église, mère des croyants

Ayons la ferme assurance que tous ceux qui vivent dans l’amour de Dieu et sont sans péchés mortels sont comme des frères les uns pour les autres, nés d’un père unique, Jésus-Christ, et aussi d’un même sein, d’une seule et même mère, l’Église ; il s’agit d’une nouvelle naissance dans l’Esprit. Cette naissance-ci est supérieure à la naissance corporelle et les croyants qui sont ainsi nés de cette naissance spirituelle demeurent en une même maison de Dieu et seront souverains sur son héritage, le royaume des cieux éternel. Si les gens accordaient de l’importance à cette fraternité, ils ne regarderaient pas avec autant de convoitise et d’empressement la fraternité qui consiste à collaborer dans les mauvaises choses, ou même la fraternité avec les moines, sur lesquels ils s’appuient comme si ceux-ci étaient des médiateurs qui s’élèveraient au-dessus de leurs frères en Christ.

(Sermon du 17 mars 1411)

Le sang des martyrs, terreau de l’Église

Voici la sixième raison (pour laquelle les prêtres devraient combattre), et les prêtres y tiennent beaucoup : [ils affirment que] si les évêques n’avaient pas combattu avec le glaive physique, cela aurait nui à la sainte Église. Je désavoue cela et déclare que l’Église s’en serait au contraire mieux portée. Car sinon le Sauveur aurait manqué de sagesse en n’ordonnant pas aux prêtres de lutter physiquement, d’autant qu’il aurait su que l’Église s’en serait mieux portée.

Mais qu’il soit loué aux siècles des siècles de ce que, dans sa sagesse immense, il a ordonné aux prêtres d’étendre l’Église par leur supplice. Il l’a rachetée par son sang et leur a donné un exemple, pour qu’eux aussi l’étendissent en versant leur sang ; c’est ce que chante la sainte Église au sujet des apôtres : ils ont multiplié la sainte Église par leur sang.

Et c’est une chose curieuse que, sans une arme blanche, douze apôtres (avec un treizième, Paul) aient amené à la vraie foi le monde entier ou presque. De tous les évêques depuis celui qui a le premier brandi l’épée jusqu’au dernier, je ne sais même pas à présent s’ils ont converti ne serait-ce qu’un seul pays par le glaive et par leur hégémonie. Ce que je sais, c’est que pour leur quête de pouvoir ils ont énormément trompé, tout comme Mahomet, le moine Serge4 ou Julien l’Apostat, que le diable fit empereur ; c’est d’eux que provient le paganisme de toute espèce : les Sarrasins, Tatars, Turcs et tous les autres peuples qui prennent parti pour l’enseignement de Mahomet.

(Exposé du Décalogue, §48)

Face à la dépravation de l’Église

Il en découle ensuite que celui qui n’honore pas son père le Christ et qui n’honore pas sa mère la sainte Église pèche contre le quatrième commandement. C’est bien le cas lorsqu’il voit sa mère l’Église éclaboussée par le péché, et que non seulement il ne lave pas sa souillure, mais il y ajoute encore ou l’étale. Il y ajoute par la flatterie (une louange vaine), car ainsi il la plonge encore plus dans le péché. Et il étale ce péché car il la critique et l’offense, et aussi parce qu’il porte au dehors ces mauvaises choses, de sorte que les autres en répandent l’opprobre. Ou bien aussi parce qu’il se moque de ce que tel ou tel membre est souillé par le péché.

Ceux à qui Dieu a donné la capacité d’être fils de Dieu, et qui le reçoivent comme leur père, s’élèvent puissamment contre les fils du diable, pour séparer le mal de leur mère, l’épouse du seigneur Jésus-Christ. C’est pourquoi une sentinelle, voyant qu’un danger mortel menace un de ses frères endormi, qui pourrait s’y dérober en étant éveillé, commettrait un péché grave s’il ne le réveillait pas. Celui qui voit le danger mortel dans lequel se trouve un frère endormi dans le péché, mais ne le réveille pas, pèche d’autant plus.

(Exposé du Décalogue, §41)

  1. Le terme tchèque kostel désigne aujourd’hui le lieu de culte uniquement, mais le sens précis des différents termes désignant l’Église s’est fixé tardivement dans les langues slaves ; en polonais, le mot de même origine kościół désigne par exemple tant l’édifice que l’institution. Le terme a pour étymon le latin castellum, l’église médiévale étant souvent un édifice fortifié.[]
  2. Ce terme, qui provient ultimement du grec κυριακόν « maison du Seigneur », est celui qui désigne l’institution en tchèque (církev). Dans d’autres langues slaves, comme en polonais et en russe, le terme fait référence spécifiquement au culte orthodoxe, par opposition aux cultes catholique et protestant.[]
  3. Le terme de sbor « rassemblement » correspond d’ailleurs au russe собор « cathédrale, basilique », mais a un sens différent en polonais (sobór « concile ») ; les protestants tchèques ont effectivement utilisé ce terme pour désigner les paroisses, mais il a pu ensuite désigner également les lieux de culte.[]
  4. Serge ou Bahira, moine chrétien hérétique par l’intermédiaire duquel le prophète Mahomet a connu le christianisme.[]

Arthur Laisis

Linguiste, professeur de lettres, étudiant en théologie à la faculté Jean Calvin et lecteur dans les Églises réformées évangéliques de Lituanie. Principaux centres d'intérêts : ecclésiologie, christologie, histoire de la Réforme en Europe continentale. Responsable de la relecture des articles du site.

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