Nous n'avons pas inventé la musique
1 mai 2020

La musique a une place importante dans nos vies. Si l’on peut déplorer la pauvre qualité musicale de ce qui s’écoute sur certaines radios populaires, voire de ce qui a été produit pour les Églises ces dernières décennies, on ne peut certainement pas se plaindre d’une absence de musique dans notre quotidien !

Pourtant, eu égard au nombre de mélomanes, peu se sont intéressés à la théorie musicale, à ce qui fait qu’une musique sonne joyeuse, triste, agitée, mélancolique ou tout simplement belle.

La beauté est un équilibre entre les notions de simplicité, de multiplicité, d’harmonie et de proportion. Pensons à un simple bruit comme celui d’un réveil qui sonne sur une seule note. On ne saurait appeler cela une musique car, s’il y a bien une simplicité à ce son, il n’y a pas une multiplicité assez surprenante pour intéresser l’oreille humaine. En effet, l’équilibre entre ces notions produit une certaine prévisibilité qui permet de s’y retrouver, de parler la même langue et d’être compris. Mais elle produit aussi une imprévisibilité qui fait ressortir ce qu’un musicien veut communiquer. Lorsqu’un mouvement répète plusieurs fois un même phrasé dans une musique, ce qui va éveiller notre attention, ce sont les légères modifications du phrasé. Alors que l’oreille commence à s’habituer à telle succession de notes, le compositeur ajoute une note, change un rythme et l’oreille qui se croyait en terrain connu se dresse, attentive. Une musique trop répétitive agace et une suite imprévisible de sons est aussi illisible qu’un texte qui changerait de langue, de police et d’orthographe à chaque mot.

Mais la théorie musicale va bien plus en profondeur que ces grands principes. Nous parlons déjà de la façon dont un texte doit être écrit avant de parler de ce qu’est un mot ou même une lettre. Allons donc vers le fondamental de la théorie musicale : la gamme.

L’échelle des notes

Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do. Les notes qui composent la musique sont séparées entre elle d’un certain intervalle, comme les barreaux d’une échelle. Lorsque l’on joue plusieurs notes en même temps, il se crée un rapport mathématique entre elles.

Si je joue par exemple 3 notes, qui correspondent aux barreaux 1, 3 et 5 de l’échelle, on observe un certain rapport mathématiques entre ces sons.

Tout au long de l’histoire de la musique occidentale, il s’est construit un consensus autour du juste rapport entre les notes à utiliser. Certains accords, dits majeurs, sonnent plutôt joyeux ou complet tandis que d’autres accords, dit mineurs, sonnent plus tristes ou en tension.

L’oreille humaine est éduquée dès son jeune âge à ressentir ainsi les choses et au cours des films on peut ainsi susciter telle émotion chez le spectateur en couvrant la scène de telle musique ou de telle autre. Considérez cette vidéo pour constater l’influence que la musique a sur notre ressenti d’une scène.

Voici ce qu’on m’avait enseigné en solfège et c’est une partie de la vérité. Mais ce récit laisse l’idée que la musique est un consensus arbitraire, transmis ensuite dans l’éducation et la culture sans aucune base physique réelle.

Une échelle inscrite dans la réalité créée

Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do. Saviez-vous que le son était une onde ? Comme toute onde, elle peut être définie par une fréquence qui correspond au nombre d’oscillations que cette onde comporte par seconde.

Eh bien, le premier do sur ma suite ci-dessus a une fréquence égale à la moitié du deuxième do. Autrement dit, les deux points qui encadrent la gamme n’ont rien d’arbitraire physiquement. Imaginons que le premier do corresponde à une fréquence de 100 Hz, le deuxième aura une fréquence de 200 Hz et, vous l’aurez deviné, si je poursuis la gamme le do supérieur aura une fréquence de 400 Hz puis 800 Hz (ces valeurs sont inexactes, la vraie valeur d’un do est aux alentours de 260 Hz et de ses multiples).

Devinez quoi ? L’histoire de la musique manifeste que les hommes ont d’abord joué avec ce premier intervalle, le plus marquant pour l’oreille humaine. Le son se retrouve alors segmenté en différentes parties encadrées par des notes dont la fréquence est le double de la précédente. L’écart entre deux de ces notes s’appelle octave. Mais nous voyons ensuite apparaître dans l’histoire une autre note souvent utilisée dans les rapports musicaux que l’on appelle la quinte. Physiquement, elle ne consiste plus à multiplier par deux la fréquence mais par 1,5. A partir du do, en multipliant par 1,5, nous tombons sur un sol. Puis assez naturellement s’ajoute la quarte, qui correspond à une octave moins une quinte et ainsi de suite en multipliant, divisant, additionnant, en allant de quinte en quinte, nous retrouvons toute la gamme et ses rapports mathématiques.

Le son et l’oreille

Ce qui me fascine dans toute cette histoire n’est pas seulement le fondement objectif et réel de la musique, et donc de sa beauté, exprimé par ces rapports mathématiques. Ce qui est fascinant est que l’oreille humaine, bien avant que les hommes aient su effectuer ces calculs de rapport et découvrir le fondement physique de la gamme, soit immédiatement capable de reconnaître ces rapports.

L’oreille humaine est formée de telle sorte qu’elle trouve beaux, harmonieux et appropriés certains rapports de notes et non d’autres, et nous découvrons après coup que cela n’a rien d’arbitraire.

Les musiciens ont su jouer savamment avec cette réalité en utilisant des accords dissonants pour introduire une tension et des accords avec une belle proportion mathématique pour la résoudre.

Comment expliquer cette merveilleuse entente entre ce que l’oreille trouve beau et a trouvé beau dans l’histoire et ces rapports physiques, si ce n’est par une commune intelligence derrière le son et derrière l’oreille ? L’oreille semble avoir été formée pour s’émouvoir de certaines réalités dans la structure même du son. Une structure qui transcende les cultures et les âges. Quel avantage a l’oreille à trouver beau certains rapports ? Cela ne permet pas de nous avertir mieux d’un danger, ni de mieux comprendre la voix de ceux qui nous parlent. Mais cela nous permet d’apprécier la musique.

La musique apparait alors comme une exploration de tout ce que permet le son et non pas comme une simple invention humaine. Je ne nie pas ici la place primordiale de la créativité dans l’édification d’une œuvre musicale mais cette créativité s’exprime dans un cadre objectif et bien réel, préexistant à la créativité humaine. La réalité physique du son contient en puissance toute la créativité des musiciens.

Les Variations Goldberg de Bach

Les bons compositeurs ont vite été conscients de cette réalité mathématique que la partition de musique rend visible. Et c’est ainsi que certaines oeuvres ont une structure très mathématique et sont réputées des chef-d’oeuvres de beauté.

Les Variations Goldberg de Bach, par exemple, jouent autour du nombre 32. Elles sont composées d’un aria au début, d’un aria à la fin et de 30 variations entre les deux. Elles ont donc 32 parties. Chaque partie suit la même suite de notes de base sur 32 mesures de longueur. La majorité des mesures ont 3 temps et la plupart des autres mesures en ont 2. Le rapport du nombre de mesures qui ont 3 temps sur celui de celles qui en ont 2 est exactement de 3/2. Le génie de Bach derrière cette belle pièce est très mathématique.

Le mystère ne se situe pas simplement dans la structure mathématique du son. Le mystère est que ce que nous trouvons beau correspond à un rapport réel et objectif. Comment expliquer un tel accord ?

Conclusion

Il me semble raisonnable de penser que lorsque deux choses s’accordent si bien c’est qu’elles ont été pensées ensemble ou l’une en rapport avec l’autre. Notre culture a tendance à définir la beauté en terme subjectifs alors que pendant des siècles de philosophie la tendance était à la recherche des critères objectifs derrière le beau. Pour ce qui est de la musique, en tout cas, il existe un fondement très réel à nos codes et consensus historiques. La meilleure explication n’est-elle pas qu’un même artiste se trouve derrière l’oreille humaine, derrière sa capacité à juger du beau et derrière la structure du son lui-même ?

Pour les intéressés qui veulent creuser ce sujet, voici une conférence qui compare la musique tonale que nous avons décrite et les tentatives modernes de s’en affranchir :

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

3 Commentaires

  1. ERIC KAYAYAN

    Merci pour cet article, ça nous change un peu du “rap” chrétien sans aucun structure mélodique, harmonique, contrapuntique, ni même rythmique au sens propre du terme (bref le vide musical par excellence). Cela dit, l’histoire des oeuvres musicales en Occident démontre que la notion de dissonance a énormément varié au cours des époques, c’est tout sauf une constante. Les tensions harmoniques avec leur résolution générées par les accords de septième de dominante (introduite notamment par Claudio Monteverdi dans ses madrigaux à 5 voix au début du 17e siècle) reposent sur l’intervalle de triton (fa-si) qui, tout au long de la polyphonie médiévale, était considéré comme “diabolus in musica” “le diable en musique”, et à ce titre strictement interdit. Les bases arithmétiques sur lesquelles reposent les lois de l’acoustique ne sont qu’une toute petite partie du phénomène de la création musicale. Et si on peut considérer J-S Bach comme “le Moïse de la musique” dans notre tradition occidentale, n’oublions pas que les traditions musicales extra-européennes n’ont que très peu à voir avec nos échelles musicales (gammes pentatoniques, micro-intervalles etc.) Il suffit d’écouter la musique traditionnelle coréenne ou japonaise pour s’en rendre compte de manière très empirique. Lorsque David et les psalmistes chantaient les psaumes en s’accompagnant d’instruments de musique, ils n’avaient pas recours aux échelles et modes musicaux développés en Europe occidentale tout au long des siècles à partir de la cantillation du plain chant d’église. Peut-être faut-il écouter la musique des bédouins de Jordanie ou d’Arabie Saoudite aujourd’hui pour retrouver un rapport à cette musique aujourd’hui disparue (car elle n’était pas notée).

    Réponse
    • Maxime N. Georgel

      Bonjour,
      Je faisais remarquer à une autre personne que mon argument, pour fonctionner, n’a pas besoin d’être universel. Que l’oreille occidentale se soit fixé sur telle gamme qui se trouve correspondre, comme on l’a découvert plus tard, à une réalité physique est une réalité assez étonnante pour que l’argument soit formulé ou du moins que la question soit posé.
      Pour ce qui est du rap, je pense qu’il faut l’évaluer comme d’autres styles (rock, pop, jazz, etc.) et tenir compte de cette réalité : il y a un grand écart entre ce qui est produit sur les radios populaires et la musique de qualité. Certains rappeurs ont une maitrise de la langue très poussée ainsi qu’un sens du rythme qu’on retrouve peu ailleurs. Personnellement, je suis capable d’apprécier une grande variété de styles de musique. J’aime Bach par dessus tous les autres et je l’écoute plus que tous. Mais j’aime le jazz, le rap et bien d’autres styles et j’y vois une structure, pour peu qu’on regarde aux bons talents !

      Réponse
  2. Daniel Comeau

    Merci pour cer article Maxime,
    Je fus moi‐même émerveillé de la création de Dieu dans un cours à côté de ma formation musicale (en enseignement collégial) qui était la physique de la musique. Où on a pu remarquer en lien avec ce que l’on apprenait en développement historique de la musique…que la gamme du système tonale s’est créé peu à peu dans l’histoire comme ce qui était physiquement vérifiable plus tard par la science.
    Depuis Bach, le système est le même musicalement parlant, le jazz,le blues ,le pop,le heavy,le rap, les cantiques chrétiens le country opèrent dans et par ce système….
    Et j’en déduit à la base que ce n’est pas dans les notes,les sons où les instruments utilisés que L’on doit qualifier une musique du monde ou chrétienne
    ….mais par les textes,les sujets,l’intention en fait tout ce qui est autre que musicale…
    Imaginez si on déduisait que tout les cantiques, psaumes etc ne doivent plus être chanté sur le système du monde (tonale)…..et bien notre recueil de cantiques vient pratiquement de se volatilisé
    Si tel notes ou tel harmonie ou tel rythme est bien ou maléfiques…..tout les psaumes auraient été transmis soit avec une partition où un modèle de création, une méthode…..
    Heureusement cela n’est pas et l’harmonie musicale est créationnel….cela permet à chaques cultures avec des styles différents et qui n’utilise des fois pas où peu le système tonale ( car on pourrait tomber dans l’extrême et dire que tout ceux qui n’utilise pas le système tonale sont dans l’erreur où du monde où jugé tout ceux dans l’histoire qui n’avaient pas la gamme comme nous)….comme je le disait plutôt cela permet de s’approprier les psaumes dans leurs cultures et couleurs….Luther a pris des chants communs du peuples er mis des paroles spirituelles dessus….
    Une musique “mondaine” serait devenu spirituelle…non la musique est la même mais le chant est devenu par son texte un hymne à la vie
    Merci pour votre article

    Réponse

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *