Un avertissement de saint Augustin aux traducteurs et éditeurs — Romel Quintero
13 août 2020

Article de Romel Quintero, publié en espagnol sur le blog de notre partenaire Agustinismo Protestante et traduit par mon épouse.

Cet article part d’un constat, celui d’un intérêt renouvelé pour la théologie réformée dans les milieux évangéliques latino-américains. Ce constat, à bien des égards, peut être fait dans les milieux francophones également. Cet engouement nous met en danger de vouloir hâter les choses et, dans notre précipitation, de proposer des traductions médiocres d’ouvrages de référence. Nous recevons aussi en tant que blog notre part dans cet avertissement.


Ces derniers mois, j’ai observé un intérêt accru pour la traduction de littérature chrétienne classique de la part de personnes qui, découvrant un nouveau monde théologique, veulent que chacun ait accès comme elles-mêmes à ce monde. Cette intention me semble noble ; cependant, je crois que la manière dont ces projets de traduction sont menés est précipitée et quelque peu maladroite, voire arrogante. C’est pourquoi je présente ici un avertissement adressé aux traducteurs chrétiens. Bien que l’on puisse aussi parler d’avertissement adressé aux éditeurs chrétiens.

Mais quel est le rapport avec Augustin ? Eh bien, Augustin, en son temps, a eu affaire à un grand nombre de traducteurs qui, ayant une certaine connaissance du grec et du latin, se sont audacieusement chargés de traduire l’Écriture sainte (Cf. De la doctrine chrétienne 2:11,16). Il en parle ainsi dans une lettre adressée à Jérôme :

Ce qui me fait souhaiter votre version des Septante, c’est que je voudrais me passer de cette foule de traducteurs latins dont la téméraire ignorance les a fait oser traduire1.

Cela préoccupait également Jérôme qui, dans une lettre à Damase, évêque de Rome, le supplia d’intervenir d’une manière particulière, considérant les dangers d’une multiplication du nombre de traductions déficientes et erronées. La préoccupation de Jérôme et d’Augustin était, à juste titre, qu’une mauvaise traduction du texte biblique conduirait à une mauvaise interprétation de celui-ci.

Nous sommes évidemment tous soucieux que la traduction de la Parole de Dieu soit fidèle aux manuscrits les plus anciens, et nous sommes tous conscients des dangers d’une mauvaise traduction de la Bible. Cependant, dans les milieux chrétiens d’Amérique latine, cette préoccupation et cette prise de conscience ne semblent pas s’étendre aux livres qui parlent de la Bible et qui influencent positivement ou négativement notre interprétation du texte sacré. Je constate que de plus en plus d’éditeurs publient de nouveaux livres d’un niveau théologique élevé en un temps record et avec des équipes d’expérience et de formation théologique douteuses. De plus, ils lancent ces livres sur le marché comme s’ils vendaient du pain, sans offrir le contexte et les outils théologiques et philosophiques dont le public a besoin pour s’y retrouver.

Ce n’est pas un appel à cesser de traduire, mais à faire preuve de sagesse, c’est-à-dire à choisir avec discernement le matériel à traduire, en fonction des besoins, des limites et des exigences de notre contexte latino-américain. C’est aussi un appel à la patience. Il vaut beaucoup mieux attendre le bon moment pour traduire tel grand ouvrage théologique, lorsque nous-mêmes et le public seront prêts, que de le traduire alors que personne ne l’est manifestement. De même, il est bien préférable de passer deux fois plus de temps à traduire tel livre d’édification, avec les recherches et les révisions nécessaires, que de le traduire à la sauvette. Enfin, c’est un appel à l’humilité. Si nous ne sommes manifestement pas préparés à la traduction de tel livre imposant, alors pourquoi entreprendre une tâche pour laquelle nous ne sommes pas qualifiés ? Ne vaut-il pas mieux se former et ensuite procéder à la traduction du livre, quelle que soit la quantité d’études nécessaires ? Mais pour ce faire, il faut reconnaître sa propre ignorance et son incapacité, et c’est quelque chose que nous détestons faire depuis le jardin d’Éden.

En conclusion, il ne s’agit pas d’un avertissement adressé à un traducteur spécifique, ni à un éditeur spécifique, mais au sujet d’une tendance inquiétante. Mon but est de susciter une réflexion. Les dangers sont réels. Il ne s’agit pas de contes pour enfants ou de romans d’amour. Nous travaillons avec des matériaux qui traitent du plus sublime, Dieu, et du plus délicat, l’âme humaine. La bêtise, l’impatience et l’orgueil peuvent avoir des conséquences très graves. Analysons mieux ce que nous lisons ; donnons-nous le temps de le digérer, et suivons les experts ; puis asseyons-nous pour traduire avec excellence. De cette façon, à long terme, les fruits seront plus abondants.

Illustration en couverture : Le Caravage, Saint Jérôme écrivant, huile sur toile, vers 1605-1606, Rome.


  1. AUGUSTIN, Lettre LXXXII, adressée à Jérôme, traduction de M. l’abbé Raulx, Bar-le-Duc, 1864-1872.[]

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

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