Le pasteur est un prêtre pour l’assemblée
23 septembre 2020

Le débat sur le pastorat féminin est incorrectement conçu comme un débat sur la définition de l’homme et de la femme. Mais en réalité, c’est la définition du pastorat qui est en jeu. Nous défendons l’inclusion ou l’exclusion des femmes du pastorat sans même définir ce qu’est le pastorat. Est-il une simple fonction d’animation ecclésiale ? Alors nous n’avons pas de raison d’exclure les femmes. Est-il un office dont les critères exigent que l’on soit un homme ? Alors notre réponse doit être différente.

Dans la tradition chrétienne, et même protestante, on a développé l’argument de la prêtrise en faveur du pastorat exclusivement masculin. C’est ce que je vais présenter dans cet article: nous allons voir que le pasteur est un prêtre pour son assemblée, dans la lignée de l’Ancien Testament. Les prêtres de l’Ancien Testament étant exclusivement des hommes, cette logique est prolongée dans la nouvelle alliance. Enfin, nous dialoguerons avec les objections apportées par Stanley Grenz dans sa contribution à Discovering Biblical Equality.

Le plan est le suivant:

  1. Le pasteur est une sorte de prêtre pour son assemblée.
    1. Parce que le pasteur enseigne la Parole de Dieu comme le prêtre de l’Ancien Testament, c’est le même office.
    2. Parce que le pasteur est dans un rôle de prêtre lorsqu’il administre les sacrements.
  2. Les prêtres sont exclusivement masculins depuis l’Ancien Testament.
    1. Il n’y a pas de raisons de croire que cela ait changé, sauf théologie de la substitution.
  3. Donc le pastorat est exclusivement masculin.
  4. Réponses aux objections.
    1. « La prêtrise universelle s’oppose à la prêtrise spécifique défendue ici. »
    2. « Ce n’est pas la tradition évangélique. »
    3. « La vision du pasteur comme représentant de Dieu dans l’administration des sacrements est fausse. »
    4. « Si le pasteur représente le Christ, alors une femme pourrait tout aussi bien administrer les sacrements, puisque Christ était humain et pas seulement mâle. »

Le pasteur est un prêtre pour son assemblée

Par le ministère de la Parole

La définition de prêtre ici: « Représentant du peuple devant Dieu, et représentant de Dieu devant le peuple ». Le pasteur accomplit la première mission en assumant l’intercession et l’administration de l’Église, ainsi qu’en conduisant le peuple et organisant la liturgie du culte. Il accomplit la seconde mission par la discipline d’Église, la prédication et l’administration des sacrements. 

En effet, l’office de la prédication est la charge essentielle des prêtres depuis l’institution du tabernacle. C’est ainsi que le prophète Malachie dit: « Car les lèvres du sacrificateur doivent garder la science, et c’est à sa bouche qu’on demande la loi, parce qu’il est un envoyé de l’Éternel des armées. » (Malachie 2:7). C’est un reproche courant de la part des prophètes que de s’adresser aux prêtres qui font mal leur travail d’exposer la parole de Dieu. Les prophètes eux-mêmes ne font que rappeler la Loi, ils ne l’exposent pas comme le fait Esdras au retour de l’exil (Néhémie 8). On remarquera d’ailleurs que l’Alliance de Dieu, le cœur de notre religion, est associée dans Néhémie 8 à la prédication d’Esdras. 

La prédication n’est pas la simple exposition du texte. C’est une tâche surnaturelle dans lequel le pasteur est le représentant de Dieu pour le peuple. En lisant et expliquant la Parole de Dieu, ce n’est pas seulement le pasteur qui parle : il est l’occasion pour le Saint-Esprit de parler de façon audible, vivante et agissante. 

Par le ministère des sacrements

De même, l’administration des sacrements (baptême et Sainte-Cène) n’est pas le reliquat d’une tradition médiévale que l’on continue de faire sans trop savoir pourquoi. Selon la tradition réformée, les sacrements sont dans la même catégorie que les sacrifices, et celui qui les présente est donc dans la catégorie sacerdotale, en tenant compte bien entendu des changements d’administration.

Ainsi, Zacharias Ursinus, dans son commentaire de la question 18 du Catéchisme de Heidelberg, soutient que le baptême et la Sainte-Cène sont la continuité des sacrifices de l’Ancien Testament :

[L’ancienne et la nouvelle alliance diffèrent] dans les rites ou signes ajoutés à la promesse de grâce. Dans l’ancienne alliance il y avait d’autres sacrements, qui étaient variés et laborieux comme la circoncision, la pâque, les offrandes et les sacrifices. Dans la nouvelle alliance il y a d’autres sacrements, en petit nombre et simples, comme le baptême et la sainte cène. 

Dans le commentaire de la question 65, Ursinus dit:

Les sacrements de l’ancienne et de la nouvelle alliance sont pareils dans le sens où Dieu est leur auteur, et les choses qu’ils signifient, à la fois dans l’Ancien et le Nouveau Testament, signifient, promettent et offrent les mêmes bénédictions, à savoir : le pardon des péchés, le don du Saint-Esprit à travers Christ seul […]. Sans Christ, qui est la chose signifiée par les sacrements de l’ancienne et de la nouvelle alliance, personne n’a jamais été sauvé, ou ne peut être sauvé. Il s’ensuit donc que les pères qui ont vécu dans l’Ancienne alliance ont la même communion au Christ que nous avons, et qu’elle ne signifie rien de moins pour eux, à travers la Parole et les sacrements, que ce qu’elle signifie pour nous aujourd’hui.

Certes, mais les pasteurs sont-ils pour autant les administrateurs privilégiés des sacrements ? Oui, c’est ce qu’enseigne la confession de foi helvétique postérieure, écrite par Bullinger, au §149:

L’apôtre, afin d’expliquer plus clairement ce qu’est le ministère, ajoute que les ministres de l’Eglise sont intendants ou administrateurs des mystères de Dieu. Or Paul, en parlant en plusieurs endroits des mystères de Dieu (Cf. surtout Éph 3:3), désigne l’Évangile du Christ. Et les Pères ont appelé du nom de mystères les sacrements du Christ. Voici donc à quoi sont appelés les ministres de l’Église : à la proclamation de l’Évangile du Christ aux fidèles, et à l’administration des sacrements.

On peut bien entendu objecter à cette tradition, et nous examinerons les objections plus tard. Pour l’instant, retenons simplement que le pasteur remplit la fonction très sacerdotale de l’administration de la Parole et des sacrements. Le pasteur est donc bien un prêtre pour son assemblée.

La prêtrise est exclusivement masculine

Il n’est contesté par personne que la prêtrise de l’Ancien Testament était exclusivement masculine (Lévitique 21). Ce que l’on pourrait contester en revanche, c’est que cette disposition soit translatée dans la nouvelle alliance. 

L’essentiel de cette objection a déjà été traitée dans ma réponse à Gordon Fee qui proposait la primauté du charisme sur le genre comme critère d’autorité. Dans cet article j’ai notamment exposé et défendu le principe suivant : Il faut présupposer une continuité entre Ancienne Alliance et Nouvelle Alliance, sauf quand des éléments sont explicitement rejetés.

Cette continuité est exprimée dans la Confession helvétique postérieure au paragraphe 121 :

Deux peuples principaux y sont habituellement comptés, à savoir Israël et les nations, rassemblés tous deux dans l’Église (on distingue aussi deux Testaments, l’ancien et le nouveau). Cependant, ces peuples ont été faits, et sont, une seule société ; ils ont un seul salut par l’unique Messie en qui, comme membres d’un seul corps, ils sont tous conjoints sous un seul chef. Et ils ont une seule foi, participant à une même nourriture et à un même breuvage spirituels.

Zacharias Ursinus explique cela en disant qu’il y a un seul et même salut entre l’Ancien et le Nouveau Testament. L’alliance de Dieu a une seule substance, mais est double dans ses circonstances. Ou bien : elle est unique en ce qui concerne les conditions principales, qui stipulent ce que Dieu nous doit et ce que nous devons à Dieu ; et double en ce qui concerne les conditions moins centrales, ou dit autrement : selon le mode d’administration.

Unique dans sa substance : 

1. Parce qu’il y a un seul Dieu, un seul médiateur entre Dieu et les hommes le Christ Jésus, un mode de réconciliation, une seule foi, une seule voie de salut pour tous ceux qui sont sauvés et seront sauvés, depuis le commencement. La grande question est : « Les croyants de l’Ancien Testament sont-ils sauvés différemment de nous ? » Tant qu’on n’y répondra pas correctement, l’Évangile est voilé par de grandes ténèbres. Or il est écrit à ce sujet : « Jésus–Christ est le même hier, aujourd’hui et pour toujours » ; « il a tout mis sous ses pieds et l’a donné comme tête, au–dessus de tout, à l’Église » ; « c’est par lui que le corps tout entier, bien coordonné et uni grâce à toutes les jointures qui le desservent, met en œuvre sa croissance dans la mesure qui convient à chaque partie, pour se construire lui–même dans l’amour » ; « personne n’a jamais vu Dieu ; celui qui l’a annoncé, c’est le Dieu Fils unique qui est sur le sein du Père » ; « le salut ne se trouve en aucun autre, car il n’y a sous le ciel aucun autre nom donné parmi les humains par lequel nous devions être sauvés » ; « tout m’a été remis par mon Père » ; « Jésus lui dit : C’est moi qui suis le chemin, la vérité et la vie. Personne ne vient au Père sinon par moi. » (Hébreux 13.8 ; Ephésiens 1.22 ; Ephésiens 4.16 ; Jean 1.18 ; Actes 4.12) Il veut dire : je suis la seule voie par laquelle Adam parvient au Salut. « Beaucoup de prophètes et de rois ont voulu voir ce que, vous, vous regardez, et ils ne l’ont pas vu » ; « Abraham, votre père, a été transporté d’allégresse à la perspective de voir mon jour. » (Luc 10.24 ; Jean 8.56) Donc tous ceux qui sont aussi bien sous la Loi que sous l’Évangile doivent être sauvés par la foi tournée vers Christ l’unique médiateur, qui est le seul par qui sont sauvés ceux qui sont réconciliés à Dieu. L’alliance est donc unique.

2. Elle est seulement une, parce que les conditions principales qui sont attribuées à la substance de l’alliance, sont les mêmes avant et après Christ. Car dans les deux testaments avant et après que Christ s’est produit, Dieu promet la rémission des péchés à ceux qui croient et font leur repentance ; et les hommes sont astreints à avoir foi en Dieu, et à faire leur repentance 1.

Donc à moins que l’exclusivité masculine de la prêtrise ait été annulée dans le Nouveau Testament, nous devons maintenir celle-ci, surtout à la lumière des interdictions très claires de Paul.

En conséquence, le pastorat est exclusivement masculin.

Le fait que nous ayons changé d’administration, passant d’une lignée de prêtre d’Aaron à la prêtrise de Melchisédek (Hébreux 7), change-t-il quelque chose à cela? Il n’y a pas d’indices dans Hébreux 7 qui justifie un changement si profond. Le texte mentionne que la tête de la prêtrise a changé, et qu’il n’y a plus de succession, ni d’expiation à renouveler. Mais en dehors de ces changement administratifs, la définition de la prêtrise ne semble pas affectée. Au contraire, une continuité est assumée entre les deux, puisqu’elles sont comparées.

Réponses aux objections

« Cela s’oppose à la prêtrise universelle. »

Contre cela, 90% des réponses consistent à dire que depuis le Nouveau Testament, nous avons la prêtrise universelle. Sauf que c’est faux. Elle existait déjà sous l’Ancien Testament.

Vous serez pour moi un royaume de sacrificateurs et une nation sainte. Voilà les paroles que tu diras aux enfants d’Israël.

Exode 19:6

Vous, au contraire, vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis, afin que vous annonciez les vertus de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière, vous qui autrefois n’étiez pas un peuple, et qui maintenant êtes le peuple de Dieu, vous qui n’aviez pas obtenu miséricorde, et qui maintenant avez obtenu miséricorde.

1 Pierre 2:9-10

À celui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang, et qui a fait de nous un royaume, des sacrificateurs pour Dieu son Père, à lui soient la gloire et la puissance, aux siècles des siècles !

Apocalypse 1:6

Comme vous le voyez, les preuves scripturaires de la prêtrise universelle ne font que reprendre Exode 19:6, qui est l’instititution de l’Ancienne Alliance. Il n’y a donc pas de raison d’exclure une prêtrise spécifique au pastorat dans la Nouvelle Alliance, tout comme il y avait la prêtrise spécifique d’Aaron au sein de la prêtrise universelle d’Israël dans l’Ancienne.

« Ce n’est pas la tradition évangélique. »

Dans sa contribution à Discovering Biblical Equality, Stanley Grenz rappelle notre tradition ainsi:

Les Évangéliques ne considèrent pas que leur clergé soit un médiateur entre Dieu et le peuple. Les pasteurs ne sont pas une classe spéciale de chrétiens qui sont les intermédiaires de la grâce de Dieu pour le peuple. Le clergé n’est pas non plus l’intermédiaire de l’autorité du Christ pour l’Église. Ils sont là pour assister le peuple à savoir ce qu’est la volonté du Seigneur ressuscité pour son Église.

Grenz, Stanley J., « Biblical Priesthood and Women in Ministry », in Discovering Biblical Equality, IVP Academic, 2012, p. 277.

C’est effectivement une vision répandue parmi nos rangs : le pasteur n’est guère plus qu’un gentil animateur dans notre église. Mais cette vision est fausse, et je vous renvoie vers ma présentation de la tradition réformée plus haut : les pasteurs sont une classe spécifique (plutôt que spéciale) de chrétiens qui ont la charge de la discipline d’Eglise, de la prédication de la Parole (qui n’est pas une simple «aide à la détermination personnelle») et de l’administration des sacrements (absents dans la vision de Grenz). Pourquoi la tradition évangélique serait-elle vraie au juste ?

« Le pasteur n’est pas le seul administrateur des sacrements. »

Ces dernières années, la pratique s’est répandue d’ouvrir l’administration de la Cène aux laïcs. Cela vient de la perte de sens de ce geste, qui fait qu’ayant oublié ce qu’il est, il peut être accompli par qui on veut. Or, cette vision est fausse, parce que la Cène n’est pas un simple rituel de mémoire : elle est spirituellement efficace.Si la Cène est réellement un moyen de grâce, et qu’elle est portée à l’assemblée de façon profane ou légère, alors c’est un dommage qui est fait à l’assemblée, qui perd de vue l’extraordinaire réconfort qu’apporte la prise de la Cène.

C’est à cause de cette compréhension que nos pères réformés réservaient l’administration de la Cène aux pasteurs, et même si le rituel est simplifié et volontairement austère, il reste plus élaboré que les services évangéliques.

Si le pain de la Cène est vraiment le corps du Christ, alors celui qui le distribue a de l’importance, non pas lui personnellement, mais son office.

« D’accord, le pasteur est représentant de Christ. Mais comme Christ est humain avant d’être mâle, cela signifie que les femmes peuvent elles aussi être pasteur »

C’est l’argument de Stanley Grenz en réponse à C.S Lewis. Mais il y a deux réponses:

  1. D’abord l’argument même de Lewis : les égalitariens renversent la logique de la représentation en admettant des femmes à la prêtrise. À la représentation concrète de l’humanité de Jésus, qui est soit masculine soit féminine (et Jésus est masculin), ils préfèrent une représentation abstraite de l’humanité de Jésus : peu importe si c’est un homme ou une femme qui est en situation de prêtrise, je suis censé voir un objet platonique qui s’appelle humanité.
  2. Un qui m’est plus personnel : oui, hommes et femmes sont également à l’image de Dieu, et on ne peut pas dire directement que Dieu est mâle. Néanmoins les hommes sont plus analogues à Dieu que les femmes, ce que je traiterai dans un article à venir. Pour l’heure, je me contenterai de faire remarquer qu’il n’est pas dit des femmes quelque chose de semblable à “Dieu le Père, de qui toute paternité tire son nom” (Éphésiens 3:15). Plus de détails viendront dans un autre article consacré à ce sujet.

Conclusion

Nous avons vu que le pasteur est un prêtre pour son assemblée, parce qu’il remplit les fonctions d’un prêtre dans la prédication de la parole et l’administration des sacrements. Cette prêtrise n’ayant pas changé dans sa substance, mais seulement dans son administration, il est cohérent que seul les hommes soient qualifiés pour remplir cet office.

Nous avons aussi vu que la tradition évangélique a une fausse conception de la fonction de pasteur, qui explique pourquoi nous avons du mal à concevoir cette option. Et pourtant le témoignage de la Bible et de la Tradition sont suffisamment clairs : le pasteur n’est pas qu’un gentil animateur. Il est le représentant de Dieu pour l’assemblée.

  1. Z. Ursinus, Commentaire du catéchisme de Heidelberg, Q18[]

Etienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

5 Commentaires

  1. Pepscafe

    Bonjour Etienne, merci pour le partage de ton analyse sur le sujet.
    En fin de compte, tu plaide pour la restauration d’un clergé ?

    Si je puis me permettre, je trouve que tu y gagnerais, dans ton analyse, à t’appuyer d’avantage – et premièrement – sur les Ecritures, plutôt que sur des confessions de foi (et donc les traditions, pour contrebalancer “une tradition évangélique”), certes utiles mais à ne pas mettre sur le même plan que les Ecritures. Ainsi, dans ton argumentation, tu écris : “les pasteurs sont-ils pour autant les administrateurs privilégiés des sacrements ? Oui, c’est ce qu’enseigne la confession de foi helvétique postérieure, écrite par Bullinger, au §149”. Hum. Ensuite, tu anticipes les objections “à cette tradition”, et te propose de les examiner dans ton développement, d’une façon qui ne m’a, personnellement, pas parue convaincante.

    Or, où, dans le NT, voit-on l’instauration d’un “pasteur” équivalent de “prêtre”, “ministre du culte” ? Et où voit-on dans le NT l’institution d’un “pasteur par église” (cela remonte à Ignace d’Antioche, 2e siècle ap JC, non ?)
    Où voit-on, dans le NT (notamment les épîtres où le déroulement du culte est décrit) que la Cène doit être distribuée et le Baptême délivré par “un ministre consacré” ?
    Où voit-on, dans le NT, une distinction entre “pasteurs/clercs” et “non pasteurs”/”laïcs” ? Où voit-on encore, par exemple, qu’un “non-pasteur” ne pourrait pas prêcher mais simplement lire un sermon écrit par un pasteur ?…
    Ce nouveau clergé, « médiateur entre Dieu et les hommes », pose un problème : vers qui finissent par se tourner les regards, pendant le culte ? Qui est au centre ? Je suis d’accord : les prédications type “développement personnel” n’ont rien à faire dans l’Eglise pour édifier le peuple de Dieu. Mais quid d’une prétention à l’infaillibilité de l’enseignement/la Parole dudit clerc, même si ce n’est pas sa prétention première ? Or, cf 1 Cor.14, le prophète délivre son message et “les autres (l’assemblée) jugent”.

    Il est d’ailleurs interpellant que le Nouveau Testament ne contienne pas tellement de descriptions détaillées d’une organisation “religieuse”/cultuelle, contrairement à l’Ancien Testament qui décrit longuement le déroulement du culte ou l’organisation du service des lévites. En comparaison, voir les métaphores du corps humain en 1 Cor. 12 et l’image de de la construction avec la métaphore des pierres vivantes posées sur la pierre d’angle en 1 Pie.2… Autant de métaphores pour dire que “l’organisation idéale” est celle qui sert la communion des chrétiens unis à leur Seigneur, qui ne se prend pas pour « le bon modèle », qui ne se sert pas elle-même, et qui rend à Dieu toute gloire et toute autorité.
    Ce type de questions (sur l’organisation religieuse idéale, « le bon modèle biblique ») était bien présent dans le judaïsme du temps de Jésus, comme c’est le cas pour l’Eglise d’aujourd’hui. Notre défi est le même que du temps de Jésus : nous pouvons nous cacher derrière des organisations humaines quand Dieu nous appelle à chercher sa face.

    Sinon, la relecture (et l’étude) attentive de l’épître aux Hébreux n’invalide-t-elle pas cette thèse du retour du clergé ?

    Ainsi :
    1 : Jésus, notre « grand prêtre » (Hébr.4v14). Cette épître nous invite à lire Lévit.16, dont elle est le commentaire, en considérant que tout ce qui est dit d’Aaron concerne Jésus et le concerne de manière parfaite. Alors qu’Aaron [puis ses successeurs] doit vivre chaque année le jour des expiations, Jésus l’a vécue une fois pour toutes par son sacrifice à la croix (9v12). Notre place est alors celle du peuple, en accomplissant tout ce qui lui est demandé et en nous mettant au bénéfice de tout ce que vit pour nous notre souverain sacrificateur.
    2 : Nous sommes tous des « grands prêtres », parce que « Jésus est entré pour nous au-delà du voile comme notre précurseur » (6v20). Nous pouvons alors y entrer après lui. Ce n’est pas le propre d’une classe/caste spécifique/spéciale.
    Quel est le rôle d’un prêtre, dans l’AT ? Cf 1 Chron.23v13, leur service consiste en la prière/l’intercession dans le temple, à approcher le Dieu saint dans le lieu saint sans mourir et « pour bénir (dire le bien de Dieu et non « mal dire ») à jamais en son nom ». Pour cela, il faut être saint. C’est pour une vie de prière devant Dieu que les prêtres sont sanctifiés (par contraste, le rôle du diable consiste à accuser continuellement les saints). Jésus, en tant que souverain sacrificateur, prie et intercède pour nous, pour toi et ton frère. Que prie-t-il ? (« Père, pardonne-lui, car il ne sait ce qu’il fait… »)
    Parmi tous les serviteurs de Dieu (rois, prêtres, prophètes…), les seuls à être mis à part sont les prêtres et les Lévites (2 chron.23v6), A noter que la Bible dit que tout le peuple est saint (Deut.14v2), « un peuple de prêtres » (Ex.19v6, 1 Pie.2v9), sanctifié par Dieu. C’est ce que les protestants appellent « le sacerdoce universel » : qui n’a rien à voir avec le pouvoir, la gouvernance de l’église (confiée aux Anciens, avec une charge pastorale), ou le privilège, mais qui signifie que tout membre du peuple de Dieu (et pas seulement « un homme de Dieu », un lieu, ou un objet) est considéré comme saint et peut s’approcher de Dieu dans la sainteté.

    En Christ, nous sommes donc tous “laïcs”, c’est à dire tous membres du peuple (laos) de Dieu, et tous prêtres (c’est à dire à son service). Et tous appelés à pardonner et à attester à notre prochain, à nos frères et soeurs, le pardon du Père.

    3 : Les sacrifices offerts : En Hébr.9v25-26, Jésus n’a offert aucun animal sa vie entière mais il a offert sa propre vie. Et nous ? (Hébr.13v15, Rom.12v1). Le sacrifice saint et parfait a été offert une fois pour toute par Jésus seul. Nous, nous entrons en Christ, avec lui et en même temps que lui, au-delà du voile, avec nos vies offertes (« un sacrifice vivant » cf Rom.12) à Dieu. C’est le propre d’un “ministre” ? D’un “clergé” ?

    4 : Le sanctuaire : Sachant qu’il n’y a plus de temple depuis 70 ap JC, il existe un autre temple, encore plus grand et plus parfait que celui de Jérusalem, « non construit de main d’homme » (9v11), mais par Dieu lui-même(8v2). Un autre temple est décrit en Jer.31v31-34 (La loi de Dieu y est déposée, comme elle l’était dans l’arche) et en Jean 2v19-21, 1 Cor.3v16-17 (là où Dieu est) : il s’agit d’un sanctuaire intérieur. Notre corps est appelé par Jésus et par Paul « un temple », celui du Saint-Esprit. L’Eglise dans son ensemble est le corps de Christ.

    Je termine par ces citations :
    Hébr.7 (notamment vv11-12 : « Si donc la perfection avait été possible par le sacerdoce Lévitique, -car c’est sur ce sacerdoce que repose la loi donnée au peuple, -qu’était-il encore besoin qu’il parût un autre sacrificateur selon l’ordre de Melchisédek, et non selon l’ordre d’Aaron? Car, le sacerdoce étant changé, nécessairement aussi il y a un changement de loi. »
    Et Hébreux 8 (notamment vv 10-13) : « Mais voici l’alliance que je ferai avec la maison d’Israël, Après ces jours-là, dit le Seigneur: Je mettrai mes lois dans leur esprit, Je les écrirai dans leur coeur; Et je serai leur Dieu, Et ils seront mon peuple. Aucun n’enseignera plus son concitoyen, Ni aucun son frère, en disant: Connais le Seigneur ! Car tous me connaîtront, Depuis le plus petit jusqu’au plus grand d’entre eux; Parce que je pardonnerai leurs iniquités, Et que je ne me souviendrai plus de leurs péchés. En disant: une alliance nouvelle, il a déclaré la première ancienne; or, ce qui est ancien, ce qui a vieilli, est près de disparaître ».

    C’est un peu long. Désolé.
    Merci pour ta lecture attentive.

    Bénédictions.
    Fraternellement,
    Pep’s

    Réponse
    • Maxime Georgel

      On ne peut pas s’appuyer sur le fait qu’on est tous prêtres pour rejeter le sacerdoce spécial, puisque c’était déjà le cas dans l’AT. Autant s’appuyer sur “tous me connaîtront” et “personne n’enseignera son prochain” pour refuser l’établissement de docteurs.

      L’argument exégétique est simple : la mission fondamentale du pasteur, l’enseignement, est une fonction du prêtre tant dans l’AT que pour le judaïsme du premier siècle.

      Les confessions citées renvoient à de nombreux textes bibliques.

      Sinon, en Phi 4 et ailleurs nous voyons que Paul et les apôtres voyaient leur fonction comme celle-ci : purifier l’Eglise pour la présenter au Fils. C’est aussi le rôle des pasteurs. Les prières des saints sont des encens selon Apocalypse et l’offrande de notre vie est un sacrifice de bonne odeur à Dieu, auquel les pasteurs nous exhortent.

      Apocalypse 1-3, en s’adressant au messager de chaque église, peut témoigner de cette réalité pasteur unique/église sans que cela n’empêche la collégialité presbytérale.

      Le Nouveau Testament est aussi plus détaillé qu’on ne le pense. Il mentionne des diacres et anciens. Il nous explique comment ils ont été établis. Quels sont les critères. Il nous donne l’exemple d’un synode (Actes 15) et décrit l’Eglise comme étant organisée par ville (saints qui sont à Rome) mais aussi par région (Eglise d’Achaïe). Les cérémonies de la loi ne sont plus mais la structure du peuple reste claire. Comme je le développerai dans un article bientôt, la liturgie aussi est livrée dans le NT.

      Que les sacrifices lévitiques et le lévirat ait pris fin n’implique pas que les fonctions jadis rattachées aux lévites ne soient pas rattachées à d’autres qui, analogiquement, peuvent être appelés prêtres.

      Réponse
  2. Pepscafe

    Bonjour Maxime,

    je te remercie pour ta réponse et d’avoir pris le temps de le faire, en attendant celle d’Etienne (à qui je m’adressais initialement, vu qu’il est l’auteur de ce texte, ainsi que d’autres sur le sujet).
    Sinon, j’ai très bien compris la position défendue ici : “L’argument exégétique est simple : la mission fondamentale du pasteur, l’enseignement, est une fonction du prêtre tant dans l’AT que pour le judaïsme du premier siècle”. Mon intervention tend à souligner en quoi cet argument de base me paraît poser un problème et en quoi je ne vous rejoins pas sur cette thèse.

    “Les confessions citées renvoient à de nombreux textes bibliques”. Je n’en doute pas. C’est aussi le cas des commentaires. Mais, je ne vous l’apprends pas, les confessions de foi, pas plus que les commentaires, certes utiles, ne sont pas à mettre sur le même plan que les Ecritures bibliques, lesquelles sont censées faire autorité en matière de foi et de vie pour le chrétien (du moins le chrétien dans son expression protestante qui revendique “sola scriptura”). Nous sommes d’accord sur ce point, je pense.
    Ma remarque est donc la même : si je veux étudier un sujet, je pars d’abord des textes bibliques et non d’abord des confessions de foi ou des commentaires, que nous pouvons privilégier parce qu’ils abondent dans notre sens de départ. Voir cet article à ce sujet sur ce qui fait autorité https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2019/02/20/quest-ce-qui-fait-autorite-dans-ta-vie-les-ecritures-ou-les-commentaires/

    “On ne peut pas s’appuyer sur le fait qu’on est tous prêtres pour rejeter le sacerdoce spécial, puisque c’était déjà le cas dans l’AT”. Le problème vient sans doute des formulations.
    Il est essentiel de considérer ce qu’implique la venue de Jésus-Christ, plutôt que de considérer une continuité entre l’AT et le NT comme si Christ n’était pas venu (je caricature, mais c’est le risque exégétique).

    Ainsi, si, en partant de l’épître aux Hébreux (un commentaire du Lévitique), nous considérons que Jésus-Christ est notre « grand prêtre » (Hébr.4v14), alors nous devons lire Lévitique en considérant que tout ce qui est dit d’Aaron concerne Jésus et le concerne de manière parfaite. Notre place est alors celle du peuple, en accomplissant tout ce qui lui est demandé et en nous mettant au bénéfice de tout ce que vit pour nous notre souverain sacrificateur. cf mon commentaire plus haut.
    Nous sommes tous des « grands prêtres »(et pas exclusivement ou de “manière spéciale” un clergé, (ce qui contredirait aussi que Christ est le seul médiateur entre Dieu et les hommes), parce que « Jésus est entré pour nous au-delà du voile comme(je souligne) notre précurseur » (6v20). Nous pouvons alors y entrer après lui. Ce n’est plus limité à une seule personne, une fois l’an. Ce n’est pas le propre d’une classe/caste spécifique/spéciale.
    De même qu’un prêtre, dans l’AT Cf 1 Chron.23v13, prie/intercède dans le temple, peut approcher le Dieu trois fois saint dans le lieu saint sans mourir et bénit à jamais au Nom du Seigneur (pour cela, il faut être saint. C’est pour une vie de prière devant Dieu que les prêtres sont sanctifiés), nous aussi aujourd’hui, le peuple, nous sommes saints(Deut.14v2), « un peuple de prêtres » (Ex.19v6, 1 Pie.2v9), sanctifié par Dieu.

    C’est donc, comme je le disais plus haut, ce que les protestants appellent « le sacerdoce universel » : qui n’a rien à voir avec le pouvoir, la gouvernance de l’église, ou le privilège, mais qui signifie que tout membre du peuple de Dieu (et pas seulement « un homme de Dieu », un lieu, ou un objet) est considéré comme saint et peut s’approcher de Dieu dans la sainteté sans mourir.

    Ainsi, si chaque protestant n’est “pas un pape, Bible en main”, chaque protestant (et plus largement chaque chrétien, racheté, appartenant à Dieu, confessant que Christ est Seigneur) est donc “un prêtre, une Bible à la main », conformément aux paroles bibliques d’Exode 19,5-6 et 1 Pierre 2,9. De là l’idée du sacerdoce universel du croyant, relu par la Réforme. D’où mon étonnement de lire ici, sur ce site s’affichant réformé, un argumentaire en faveur d’un retour au clergé, ce qui me parait encore une fois contredire le fait qu’il y ait « un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ ».
    D’ailleurs, un aspect pratique de l’accompagnement spirituel et pastoral des croyants consistent à les encourager à revenir à Christ en accès direct, et non à leur donner à penser qu’ils ne pourraient le faire qu’en passant par des « médiateurs », les accompagnants.

    Mais – et c’est peut-être ce que vous essayez de dire ici – la théologie du sacerdoce universel va de pair avec une théologie du ministère. Et c’est peut-être là la confusion de départ.

    La prêtrise est un sacerdoce, donné à tous, selon ce que nous lisons dans les Ecritures.
    Le ministère est pour ceux qui sont appelés à cela, mais ensuite reconnu par l’Eglise pour un temps. Nous sommes tous appelés à un ministère spécifique, qui n’est pas que pastoral ou épiscopal.

    Donc, peut-être faudrait-il changer nos formulations ?

    “Le Nouveau Testament est aussi plus détaillé qu’on ne le pense. Il mentionne des diacres et anciens. Il nous explique comment ils ont été établis. Quels sont les critères. Il nous donne l’exemple d’un synode (Actes 15) et décrit l’Eglise comme étant organisée par ville (saints qui sont à Rome) mais aussi par région (Eglise d’Achaïe). Les cérémonies de la loi ne sont plus mais la structure du peuple reste claire”.

    Je ne dis pas que l’Eglise n’est pas structurée, puisqu’il existe des ministères(services)dans l’Eglise (je faisais plus haut allusion aux Anciens).
    Les ministères sont des formes de reconnaissance et de valorisation par l’Eglise, d’aptitudes pour le service commun. Plus exactement, cela illustre la façon dont Dieu organise et structure la valorisation des ressources de son Eglise, ainsi que la façon dont Dieu donne à son église un ordre et une structure qui a de l’autorité, cad la capacité pour sa mission.
    Le ministère n’est pas directement donné par Dieu. Dieu nous appelle tous au ministère, mais c’est l’Eglise qui reconnaît et confirme cet appel. L’appel doit donc être reçu à la fois par la personne, et par les autorités de l’Eglise. Dieu inspire à la fois celui qui aspire au ministère et il inspire aussi ceux qui viennent reconnaître que cette aspiration vient bien du Seigneur et non de la chair, pour avoir “une position” en vue dans l’Eglise. Lire, par exemple : Actes 6v1-6, Actes 13v2, Héb.5v1-5 (avec l’exemple du Seigneur), 1 Tim.4v14…
    Le ministère n’est donc pas un honneur ou une responsabilité. Sinon, on l’appellerait “magi-stère”. C’est une position, de service (c’est ce que signifie le mot “ministère”) : ni en haut, ou devant (au centre), ou derrière, mais en dessous, au niveau des pieds de ceux que nous servons. C’est bien un “mini-stère”, à la suite et selon le modèle du Seigneur Jésus, le parfait serviteur.

    Je dis seulement que le Nouveau Testament ne contient pas plus(je souligne) de descriptions détaillées d’une organisation “religieuse”/cultuelle, même dans des passages comme 1 Cor.12-14,, contrairement à l’(et en comparaison avec) Ancien Testament qui décrit longuement, dans le détail, le déroulement du culte ou l’organisation du service des lévites.
    Comme je le disais plus haut, les métaphores du NT pour dire que “l’organisation idéale” (“idéal” : même racine que “idole”) de l’Eglise est celle qui sert la communion des chrétiens unis à leur Seigneur, qui ne se prend pas pour « le bon modèle », qui ne se sert pas elle-même, et qui rend à Dieu toute gloire et toute autorité.
    Ce type de questions (sur l’organisation religieuse idéale, « le bon modèle biblique », le « bon format ») était bien présent dans le judaïsme du temps de Jésus, comme c’est le cas pour l’Eglise d’aujourd’hui. D’où mon point de vigilance souligné plus haut, qui est le même que du temps de Jésus : nous pouvons nous cacher derrière des organisations humaines (comme derrière l’obsession de parvenir à une organisation « parfaite ») quand Dieu nous appelle à chercher sa face et à vivre une relation d’amour et de confiance avec Lui, et donc les uns avec les autres.
    Pour l’anecdote, même dans la construction du temple, on n’entendait aucun outil tailler les pierres (pour les rendre “conformes” à un “idéal” ?) cf 1 Rois 6v7 et Ex.20v4.

    Bien fraternellement en Jésus-Christ,
    Pep’s

    Réponse
    • Etienne Omnès

      Je vais surtout répondre à la deuxième contribution, vu qu’il est difficile de combiner les deux en une seule fois. Il y aura je l’espère d’autres tours pour clarifier et préciser ce que j’ai mal traité ici.

      Maxime a bien résumé mon argument exégétique. Apparemment c’est plus une différence de méthode qu’il y a entre nous. Sur ce point, je rejette catégoriquement que nous puissions nous approcher de la Bible “simplement” et “sans filtre philosophique/théologique”. C’est un mensonge moderniste. En réalité, il y a toujours entre le texte et nous un filtre philosophique justement, et la meilleure chose que nous puissions faire n’est pas de “faire sans”: ce serait se contenter de l’ignorer. C’est au contraire de revendiquer clairement quelle est la tradition qui nous guide, pour mieux savoir s’en détacher ensuite (par exemple, en comparant les traditions).
      D’autre part, nous n’argumentons jamais “une tradition” contre la Bible. En réalité, c’est toujours entre deux interprétations (et donc deux traditions). Cela est la conséquence du premier point: s’il n’est pas possible de se passer de tradition, alors on peut au mieux jouer une tradition contre l’autre, pour voir laquelle interprète mieux le texte. Voilà pourquoi je suis franchement honnête sur mes références à la tradition: le pur contact avec la Bible est très exagéré.

      Dans ces conditions, les arguments exégétiques dépendent beaucoup de notre tradition de départ: qu’entends nous par prêtre? Une organisation horizontale est-elle meilleure qu’une organisation verticale? La première question peut être corrigée par la Bible, mais la deuxième non: notre réponse dépendra beaucoup de la culture de notre époque. Dans une époque amoureuse d’horizontalité, nous aurons une tendance naturelle à ne pas aimer les hiérarchies, et chercher à les éviter. Ainsi donc, en approchant notre bible, le faire “directement” et “sans commentaire” est juste la meilleure façon de faire de l’eiségèse, de rajouter des choses dans le texte.

      Bref. Je ne plaide pas pour une restauration du clergé, tout simplement parce qu’il n’est jamais parti. Je pense même que ma position est moins forte que celle des pentecôtistes des années 80. De même, je ne me prononce pas sur l’organisation particulière: je défends simplement le principe que le clergé est virtuellement distinct de l’assemblée.
      L’argument consiste surtout à dire que les ministères concentrent entre leurs mains plusieurs tâches de nature sacerdotale (administration des sacrements, enseignement de la Parole, tâche de représentant dans l’Intercession) et la discipline d’Eglise, qui est en fait une conséquence de l’administration des sacrements. Tous les chrétiens peuvent prier, mais tous ne sont pas mes représentants. Tous les chrétiens peuvent prendre la Cène (comme les prêtres de l’AT pouvait prendre part au sacrifice!) mais tous ne peuvent pas présenter le corps et le sang de Christ à la fois. Tous les chrétiens ont le devoir d’enseigner la Parole de Dieu à leurs enfants, mais tous n’ont pas autorité pour le faire depuis la chaire.

      Je n’ai pas associé la prêtrise des pasteurs à la grande-prêtrise de Jésus-Christ. En aucune façon. Cette grande-prêtrise est incommunicable et incessible. Elle relève bien de la prêtrise universelle des croyants, que les pasteurs ont simplement de façon plus intense, sans exclure le reste de l’assemblée.

      Je réponds un peu au désordre, mais la remarque Magi/ministère frappe à côté: Magistère et Ministère caractérise la relation des enseignants à la Parole de Dieu, pas la relation des enseignants à l’Eglise. Dans l’église catholique aussi on peut dire que le prêtre est un chien de berger qui est à côté des brebis pour les mener jusqu’à Christ. Il n’empêche que quand vient le moment d’établir la doctrine, il est le “maître” (magister) de la Doctrine. Dans le sens contraire, un pasteur est un serviteur (minister) de la parole de Dieu, et ne peut enseigner que ce qu’elle admet. On peut donc avoir des ministres et une hiérarchie, et des magistères sans hiérarchie. (même si intuitivement ce ne va pas facilement ensemble)

      Sur la distinction entre sacerdoce et ministère: J’admets tout à fait que tous sont prêtres, et que seuls certains sont ministres. Cependant, si tous sont amenés à faire vivre et transmettre les dispositions de l’Alliance (comme les pères de familles d’Israël dans l’AT) tous ne sont pas amenés à gérer les sacrifices et la vie religieuse. Il y a donc des chrétiens qui appliquent leur sacerdoce universel dans l’application de leur christianisme au sein de leur environnement professionnel (par exemple, en faisant des écoles chrétiennes 😉 ) et d’autres qui appliquent leur part du sacerdoce universel dans la tenue des cultes et l’administration des sacrements (qui justifie qu’on les distingue des autres croyants, sans les séparer).

      Enfin sur la continuité entre Nouveau Testament et Ancien Testament: je suis assez impressionné par le niveau de “coupure” que l’on impose entre ancienne et nouvelle alliance. On dirait qu’il s’est passé une reconstruction, et que les apôtres ont quitté le Judaïsme en suivant Jésus. Pourtant, le Nouveau Testament aussi bien que les Pères de l’Eglise montre bien que les premiers chrétiens, jusqu’à au moins l’époque de Nicée, se considéraient comme des juifs, les vrais porteurs du judaïsme. Il me semble que le danger d’aujourd’hui soit bel et bien d’exagérer la séparation, plutôt que la continuité.

      Je peux comprendre d’ailleurs que l’on insiste sur cette séparation: influencés par notre culture post-moderne, nous imaginons que l’Eglise première était un réseau d’églises de maisons informel et bénévole, sans structure particulière, ni tradition forte, et une insistance sur la praxis plus que sur la doctrine.
      A côté de ça, les pères de l’Eglise, les études archéologiques des églises anciennes et l’histoire de la doctrine montrent qu’au contraire l’Eglise a développé en fait son propre réseau de synagogue, formel, structuré, avec une liturgie très marquée (bah hé, tu as vu comme les liturgies juives sont extrêmement ritualisées?) une attention super pointilleuse quant à la doctrine, et très peu de lignes de conduite sur la praxis.

      Désolé pour le relatif désordre de la réponse, j’espère avoir répondu de façon suffisante.
      Etienne

      Réponse
  3. Pepscafe

    Bonjour Etienne,

    merci également à toi pour avoir pris le temps de me répondre et de clarifier ta démarche en toute honnêteté, ce qui est très appréciable.

    Sinon, “lire sans filtre” ?
    Clairement, nous avons tous nos lunettes (théologiques, traditionnelles, culturelles) et il nous faut le savoir.
    “Qui parle, quand nous lisons la Bible” est une question permanente que nous devons nous poser ensemble et pas seulement individuellement, ce qui nous permet d’aller au-delà du seul (et sécurisant) débat dogmatique/doctrinal.

    Ainsi, qui parle”, quand nous lisons la Bible ? « Nous », quand nous la faisons parler et dire ce que nous voulons qu’elle (nous) dise ? Ou « elle », quand nous la laissons (nous) parler et faire autorité dans nos vies ?

    Quand nous la lisons, nous l’interprétons certes différemment. Comment retourner aux Écritures en repérant et levant ensemble les obstacles à l’accueil de la Parole de Dieu ?

    En étant conscient que, lorsque je lis la Bible, je peux résister à la Bible face à des textes estimés obscurs, incompréhensibles, choquants…. quand ce n’est pas la Bible qui me résiste (face à nos interprétations aberrantes, contradictoires et aux remises en cause de son autorité….). Comment veiller à “ne pas annuler la Parole de Dieu par (nos)traditions” ? (Matt.15v6) Sachant que le risque d’eiségèse, de rajouter des choses dans le texte, est tout aussi grand avec que sans commentaire. Comment gère-tu, personnellement, ce double défi ?

    D’autre part, si nous voulons dépasser le seul (et sécurisant) débat dogmatique/doctrinal, nous nous poserons également la question suivante : dans une dogmatique chrétienne, où placer la Parole de Dieu ? Dans les « prolégomènes » ? Dans la pneumatologie ? Sachant que les prolégomènes traitent des méthodes de la dogmatique, présentent l’Écriture Sainte comme critère de la dogmatique, étudient la relation Parole-Écriture et proposent une réflexion herméneutique. La pneumatologie parle de l’Esprit Saint comme un sujet agissant qui opère ses œuvres dans le croyant.

    C’est ainsi qu’avant d’être un objet de connaissance et de recherche, la Parole est un sujet agissant. Elle examine avant d’être examinée, elle nous interprète avant d’être interprétée. Cette perspective inclut le caractère du don : la parole est avant tout une grâce, un don qui ne demande point d’œuvres de notre part. Cette efficience ne saurait dépendre de nos œuvres, … pas même de nos œuvres herméneutiques. La Bible est avant tout un sujet agissant qui nous interroge, interpelle, console ; c’est par elle [et pas par les commentaires, les traditions ou les confessions de foi, mêmes utiles et pédagogiques] que Dieu nous fait découvrir nos limites, donne naissance à la foi et nous oriente dans nos choix de vie (Voir mon article “loi orale vs loi écrite” https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2019/02/20/quest-ce-qui-fait-autorite-dans-ta-vie-les-ecritures-ou-les-commentaires/ : je suis intéressé par un retour de ta part après lecture)

    Comment vivre alors ce principe scripturaire des protestants – « sola scriptura » (L’Ecriture seule) ? Ainsi, par exemple, l’introduction de la « Formule de Concorde » (1577, publiée dans le « Livre de Concorde » en 1580) affirme la confession suivante : « Nous croyons, enseignons et confessons que les livres prophétiques et apostoliques de l’Ancien et du Nouveau Testament constituent la seule règle ou norme selon laquelle toutes les doctrines et tous les docteurs doivent être appréciés et jugés. »

    Et puisque nous sommes ici sur un site réformé, il me paraît opportun de rappeler la double rupture fondamentale instaurée par la Réforme : La première donnant naissance à une exégèse critique, dépassant l’interprétation allégorique (“le nez de cire” dénoncé par Luther), avec la recherche du sens historique renforçant l’autorité de l’Écriture. La seconde étant que L’Église en tant qu’institution n’a plus le privilège de la juste interprétation de la Bible. Certes, nous ne pouvons écarter d’un revers de main le rôle de l’Église dans la tâche d’interprétation, comme nous ne pouvons non plus rejeter les traditions herméneutiques et toutes les interprétations du passé, mais la vérité ne doit pas être vue dans l’interprétation de la Bible par l’Église (cf les confessions de foi, les commentaires…), mais dans la Bible elle-même, quand elle est lue dans le témoignage intérieur du Saint-Esprit. C’est la Parole de Dieu qui forme et réforme l’Église. C’est l’Ecriture (et non les commentaires, les traditions) qui nous invite à “nous réformer sans cesse” dans notre foi et nos pratiques ecclésiales.

    Ma remarque concernant le magistère/ministère[qui ne se limite pas à “ministre du culte” ou “ministre de la Parole”), n’est donc pas si “à côté que cela”, bien au contraire, comme en témoignent d’ailleurs les réactions des disciples (“qui est le plus grand ?”) aux annonces de la mort de Jésus.

    A ce propos, on se souvient que la dispute de Leipzig (à l’été 1519) avait pour but d’établir le fondement de la doctrine chrétienne : le théologien catholique Jean Eck défendant la primauté et l’infaillibilité du Pape, Luther défendant le “Sola Scriptura”, les Ecritures seules. De là cette confrontation entre les partisans d’une forme de toute-puissance humaine (le magistère ?), et les partisans d’un dialogue avec le texte biblique inspiré uniquement, considéré dans la foi et lu avec le renforcement du témoignage intérieur du Saint-Esprit. Un dialogue qui se fait “à trois” entre les Écritures inspirées, le lecteur éclairé par le Saint-Esprit et les frères et sœurs bénéficiant du même Saint-Esprit. D’où l’intérêt de la lire à plusieurs, en recherchant ensemble ce qui est clair dans l’Ecriture.

    Calvin, quant à lui, écrit dans son “institution” : “Combien que si nous voulons bien pourvoir aux consciences, de telle sorte qu’elle ne soient point agitées en perpétuel doute, il nous faut prendre l’autorité de l’Ecriture de plus haut que des raisons ou indices ou conjectures humaines. C’est à savoir que nous la fondions sur le témoignage intérieur du Saint-Esprit. Car quoiqu’en sa propre majesté elle ait assez de quoi être révérée, néanmoins elle nous commence alors à nous vraiment toucher quand elle est scellée en nos coeurs par le Saint-Esprit. Étant donc illuminés par la vertu d’icelui, déjà nous ne croyons pas à notre jugement ou à celui des autres que l’Ecriture est de Dieu, mais par dessus tout jugement humain nous arrêtons indubitablement qu’elle nous a été donnée de la propre bouche de Dieu par le ministère des hommes, tout ainsi que si nous contemplions à l’œil l’essence de Dieu en icelle. Nous ne cherchons point ou arguments ou vraisemblances auxquelles notre jugement repose, mais nous lui soumettons notre jugement et intelligence comme à une chose élevée par dessus la nécessité d’être jugée”.

    Nous retenons donc pour principe celui de la lecture fidèle et respectueuse des Ecritures bibliques (que nous reconnaissons comme Parole de Dieu), à des fins d’édification de l’Église, dans le principe d’une collégialité de l’interprétation et dans la communion.

    “Qu’entends nous par prêtre?” J’ai déjà répondu à cette question.

    Enfin, “une organisation horizontale [presbytero-synodale] est-elle meilleure qu’une organisation verticale ? [Episcopale] La première question peut être corrigée par la Bible, mais la deuxième non : notre réponse dépendra beaucoup de la culture de notre époque. Dans une époque amoureuse d’horizontalité, nous aurons une tendance naturelle à ne pas aimer les hiérarchies, et chercher à les éviter”.

    Historiquement, comme tu le sais, l’organisation presbytero-synodale, en vigueur aujourd’hui au sein des églises protestantes, s’est établie, du temps de la Réforme, par opposition au système hiérarchique de l’Eglise romaine dont les fruits étaient alors considérés comme mauvais. Estimant que, pour le peuple de Dieu, avoir un chef (telle la demande du peuple d’avoir un roi cf 1 Samuel 8), autre que Christ ne correspondait pas à l’enseignement biblique, les Réformateurs ont développé ce type d’organisation censé responsabiliser les Eglises locales tout en assurant leur unité spirituelle et doctrinale. A condition, pour que ça marche, que Christ soit bien au centre, et véritablement le Chef de l’Eglise.

    Puisqu’il n’y a pas de chef humain garant de l’ordre (mais des personnes ayant des fonctions représentatives, à qui chacun doit la soumission, mais qui doivent elles-mêmes la soumission aux autres fidèles et d’abord à Christ – ce n’est donc pas l’anarchie ou l’insoumission), une Eglise avec un système presbytérien-synodal peut facilement déraper, comme n’importe quelle institution humaine sans chef…Une organisation presbytero-synodale demande donc une grande discipline et une grande responsabilité spirituelle, à mille lieux de tout rapport de domination/infantilisation. Il est plus facile et sécurisant de se donner “un chef”, avec les risques de déviances dénoncés historiquement.
    Ceux qui adhérent à un “système d’Eglise” presbytero-synodal veulent témoigner ainsi que Christ dirige surnaturellement son Eglise, avec la confiance que le meilleur peut se produire si ses membres restent fidèles à Christ. Si nous croyons que Christ “est le même, hier, aujourd’hui et éternellement”….

    Ceci dit, ces éléments, ainsi rappelés sur ce site réformé, ne sont pas nouveaux, vu qu’il s’agit de principes de la Réforme.

    Bien à toi et bien fraternellement en Jésus-Christ,

    Pep’s

    Réponse

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