Dix pistes pour sortir de l’impasse du débat sur le pastorat féminin
15 mai 2021

Je crains que le débat autour du pastorat féminin ne s’embourbe en se focalisant sur quatre ou cinq textes clés du Nouveau Testament, dont on tranchera le sens selon que nos instincts sont plutôt progressistes ou plutôt conservateurs. Pour éviter cet écueil, et pour l’unité des Églises (car si une Église nomme des femmes pasteurs qui ne seront pas reconnues dans d’autres Églises, c’est un sérieux frein à l’unité), je vois au moins 10 pistes pour prendre de la hauteur sur ce débat :

  1. Considérer la loi naturelle. Après tout, la différence entre hommes et femmes n’est pas arbitraire ni uniquement connue par la Bible. Elle est naturelle et il convient donc de voir ce que la nature nous enseigne à ce sujet. C’est ce que font le Davenant Institute, Alastair Roberts, The Calvinist International, ce que nous tentons de faire sur le blog ou encore ce qu’a fait récemment Isolde Cambournac dans une thèse.
  2. Considérer les textes sur la création de l’homme et de la femme. Paul y fait sans cesse allusion et ils sont en dialogue avec la loi naturelle puisque cette loi pourrait en fait être appelée loi créationnelle : la nature est le fruit d’un dessein créationnel divin. C’est ce que fait encore Alastair Roberts dans un article que nous avons traduit et ce qu’a proposé à plusieurs reprises Guillaume Bourin sur le blog Le Bon Combat.
  3. Préciser notre théologie du pastorat. Il me semble qu’avant qu’une église n’adopte le pastorat féminin, cela nécessite une certaine redéfinition du pastorat qui ne met plus l’emphase sur les notions de berger du troupeau, de défenseur contre les faux docteurs, de gardien de la saine doctrine, de transmission d’un héritage reçu, notions associées en de maints lieux dans les Écritures et dans les réflexions anthropologiques à la masculinité. Il faut aussi se demander quel est le rapport entre le pastorat et les offices vétéro-testamentaires de prophètes, prêtres et rois. Etienne Omnès, Alastair Roberts (que nous avons traduit) ou C.S. Lewis (que j’aimerai traduire) ont utilisé ce questionnement pour expliquer leur rejet du pastorat féminin.
  4. Prêter oreille à la grande tradition de l’Église. Il est tentant, face à une tradition inconfortable, de simplement prétendre qu’avant nous les chrétiens étaient rétrogrades, arriérés ou misogynes. Mais, puisque nous croyons que Dieu a bâti son Église dans tous les âges, pourquoi ne pas dépasser ces préjugés pour prêter oreille non seulement aux conclusions qui dérangent mais aux raisons qui sous-tendent ces conclusions afin de les peser ? En ce sens, la thèse d’Isolde Cambournac que je mentionnais plus haut et qui étudie la masculinité et la féminité dans l’anthropologie de Thomas d’Aquin est un noble effort de réévaluation de cette tradition. Songeons aussi que nous sommes bien prompts à supposer que les chrétiens avant nous étaient démesurément influencés par un mauvais présupposé culturel, mais que sommes bien indulgents avec nous-mêmes lorsqu’il s’agit de déceler en quoi le féminisme ambiant et militant pourrait influencer notre lecture du texte de manière illégitime.
  5. Élargir au maximum notre prise en compte du contexte biblique. La distinction entre homme et femme se retrouve dans le récit de la création, la loi de Moïse, le ministère du Christ et des apôtres, diverses recommandations et prescriptions. L’apôtre Pierre, lorsqu’il discute de ce sujet, se tourne assez naturellement vers l’exemple de Sara et Abraham pour tirer exemple de leur conduite. Autrement dit, il ne pense pas simplement que le récit de la création a quelque chose à nous apprendre à ce sujet mais que toute l’Écriture, en particulier lorsqu’elle nous livre l’exemple du peuple de Dieu dans les âges passés, a des choses à nous apprendre. C’est ce que j’ai entrepris de faire dans cet article.
  6. Prêter attention à la symbolique biblique. Comme le dit Alastair Roberts (encore lui !) : “Lorsque nous regardons plus profondément [dans l’Écriture], nous voyons des liens plus profonds entre les hommes et les femmes et des réalités symboliques plus larges. Ainsi, par exemple, l’homme est associé plus étroitement au ciel1 ; la femme est associée à la terre. Si nous regardons, par exemple, dans la malédiction [rapportée en Genèse], la femme est associée à la terre ; elle produit du fruit de son corps, tout comme la terre produit du fruit de son corps. La terre est l‘adamah et l’homme est l’adam : la femme est celle d’où viennent tous les futurs hommes ; les hommes viennent du sein de la femme. Et le ventre de la femme est associé à la terre : « Je suis sorti nu du sein de ma mère, et nu je retournerai dans le sein de la terre », « Tissé dans les profondeurs de la terre ». De telles images sont très importantes pour comprendre le monde symbolique de l’Écriture. Ainsi, quand Dieu parle de lui-même comme Père, c’est significatif. La terre est notre mère, Dieu est notre Père. Et en tant que Père, Dieu est dans une relation différente avec nous : nous ne naissons pas du sein de Dieu, mais Dieu nous crée par sa parole, et il est lié à nous par sa parole, son engagement et son amour pour nous. Mais il y a un fossé, une distance, une rupture, une distinction fondamentale entre créature et Créateur qui est en partie maintenue conceptuellement en appelant Dieu « Père ».” Laurent Dang-Vu rapporte une remarque similaire de Alain Nisus à ce sujet. C.S. Lewis explore aussi ce thème dans La Trilogie Cosmique, en particulier dans le deuxième volet où il fait référence à un ordre de la masculinité et de la féminité plus large que l’homme et la femme et auquel ces deux sexes ne font que participer. Le célèbre auteur, comme la Bible, est sensible à un ordre qui dépasse l’humanité.
  7. Creuser plus à fond la doctrine de Dieu. Dieu se présente comme Père et Fils. Paul nous dit que toute “paternité” tire son nom de lui2. Et si ce n’était pas un hasard ? Et si les traits masculins que Dieu revêt, jusqu’à s’incarner en homme, nous apprenaient quelque chose de profond sur la distinction entre l’homme et la femme ? C’est ce qu’Étienne Omnès a exploré dans cet article.
  8. Creuser plus à fond la doctrine de l’Église. À l’inverse, l’Église est présentée comme épouse. Jérusalem et Samarie sont des sœurs dans les écrits prophétiques. Israël est liée par une alliance maritale à Dieu. N’y aurait-il pas ici aussi quelque chose à apprendre sur ce qu’est la femme pour qu’un tel langage soit récurrent ? Là encore, associer cette réflexion à celle sur le rôle du pasteur vis-à-vis de l’Église et de la fonction de nos cultes en Église livrera des clés de compréhension précieuses.
  9. Comprendre que le pastorat féminin n’est que la partie émergée de l’iceberg. Cette question agite parce qu’elle est visible : si, dans votre paroisse, le pasteur est une femme, ça se voit. Mais le débat porte en fait sur “qu’est-ce qu’une femme ?” ou, comme je le mentionnais, “qu’est-ce qu’un pasteur ?”. Comme l’explique Andreas Köstenberger, le complémentarisme ne concerne pas uniquement le rôle de la femme dans l’Église, comme si les hommes et les femmes étaient en tout interchangeables mais que, pour une raison mystérieuse, ils ne l’étaient pas pour le pastorat. Non, le complémentarisme est une anthropologie complète, dans la famille, la société et l’Église. Les 8 points qui précèdent sont en réalité des moyens de réaliser cela. Comme l’a expliqué Étienne Omnès, le débat sur l’esclavage, qui opposait des chrétiens, a été mené à l’impasse précisément parce que les défenseurs de l’esclavage focalisaient le débat sur 3-4 textes clés, dans une démarche bibliciste exagérée, tandis que leurs meilleurs opposants considéraient l’arrière-plan plus large de toutes les Écritures et de la loi naturelle : la nature ne nous enseigne-t-elle pas que celui qui est doté comme nous d’une raison et d’une dignité ne doit pas être ainsi traité ?
  10. Revenir aux textes clés du Nouveau Testament. En effet, mon propos n’est pas que ces quelques textes sont trop flous pour nous aider à trancher cette question, mais qu’il faut tout d’abord prendre de la hauteur sur ce débat pour d’autant mieux y revenir. Faisons les choses dans l’ordre et je parie qu’il sera plus simple de parvenir à une certitude quant au sens de ces textes. Le débat sera aussi plus apaisé et intéressant ; qui a réellement envie que les débats sur cette question ressemblent à ces analyses de 2 336 textes employant le mot κεφαλή ? Les articles de ce genre sont utiles et précieux, mais je pense que nous avons mieux à dire sur ces textes, si nous prenons le temps de les replacer dans leur large contexte naturel, symbolique et biblique.

Et si nous prenions ce débat au sérieux ? Et si, au lieu d’en faire une dispute entre progressisme et conservatisme, nous nous engagions dans une discussion profonde sur la nature, la création, la masculinité, la féminité, le pastorat, le symbolisme, l’ordre cosmique et le grand récit biblique ? C’est dans cette discussion que, sur Par la foi, nous voudrions nous engager.

Illustration en couverture : Le Jardin d’Éden, Thomas Cole, 1828, détail.


  1. Note personnelle : pensons au soleil comparé à un époux qui sort de la tente nuptiale et à un héros qui s’élance dans sa course dans le Psaume 19.[]
  2. Éphésiens 3.15.[]

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas d'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

1 Commentaire

  1. Romuald

    Merci pour ces pistes.
    Je pense qu’il faudrait aussi insister et instruire ce qu’est réellement le complémentarisme et/ou la soumission biblique. Celui-ci est en effet, très souvent perçu caricaturalement, comme une interdiction aux femmes de participer à la vie d’Eglise.
    Par ailleurs, l’évolution culturelle fait qu’il est désormais de plus en plus impossible de défendre le complémentarisme. Nous assistons à une acculturation qui pénètre la sphère spirituelle : les femmes sont aujourd’hui plus diplômées que les hommes. Toutes les professions sont aujourd’hui accessibles aux femmes, et elles occupent des postes de direction parmi les plus importants (politique, finances, économies, …).
    Au niveau de la religion, même le monde musulman commence à s’y mettre (https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/14/eva-janadin-et-anne-sophie-monsinay-etre-une-femme-imame-en-france-en-2020-n-a-rien-d-exceptionnel_6055903_3232.html).
    Ces marqueurs influencent également la vision des églises protestantes/évangéliques pour beaucoup déjà très engagées dans cette voie.
    C’est là un tournant historique incontestable. Voir l’excellent chapitre consacré sur le sujet dans “Introduction à l’histoire de la théologie” sous direction de P.O Léchot.
    Le monde chrétien (s’)assimile (à) cette évolution.
    La difficulté, c’est que ces orientations jouent à fond sur le sentimentalisme : “libération”, “progrès”, amour fraternel, exemple (prétendu) de Jésus, …. . S’y opposer, c’est faire partie des “obscurs”, des “légalistes”, des mâles dominants”, des “rétrogrades”, etc.
    Même dans les Facultés et autres instituts, on trouve des enseignants (parfois des spécialistes (sic)), qui enseignent que l’égalitarisme est Biblique …
    Ce sont aussi les blogs et autres réseaux sociaux, qui surfent sur cette vague.
    De fait et sans aucun mépris, le niveau de formation théologique étant relativement faible chez le chrétien lambda, difficile de lutter contre ce raz de marée qui s’annonce.
    Enfin, je pense que nombre d’Eglises protestantes/évangéliques ont abandonné (oublié) leur spécificité “professante” au détriment de l’attractivité tous azimuts ! On évite donc ainsi, plus largement, tout ce qui pourrait rebuter le badaud…..

    Merci donc pour tout votre travail (globalement) avec ce blog.

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