Histoire du culte, du jardin d’Éden à la Nouvelle Jérusalem
29 septembre 2020

L’article qui suit est adapté librement des travaux de Peter Wallace publiés notamment dans cet article en anglais et complété d’autres réflexions.


Qu’est-ce que le culte ? Aujourd’hui, la plupart des discussions sur le culte se concentrent sur le style. Devrions-nous avoir des chœurs de louange ? Devrions-nous avoir des guitares ou des tambours ? Ou, à l’inverse, devrions-nous seulement chanter des psaumes ? Devrions-nous interdire tous les instruments ? Ce genre de questions se pose à l’Église depuis trois cents ans. Et tandis que l’Église se bat au sujet du style du culte, elle semble avoir oublié la question la plus importante : ce qui se passe dans le culte. Alors que notre théologie du culte a disparu, il n’est peut-être pas surprenant que notre pratique du culte soit devenue aussi fragmentée.

La théologie du culte que nous avons se trouve peut-être le mieux exprimée dans notre pratique du culte. C’est pourquoi je voudrais aujourd’hui faire un rapide tour d’horizon de l’histoire et de la pratique du culte chrétien, du jardin d’Éden à la Nouvelle Jérusalem.

Le culte dans l’Ancien Testament

La pratique du culte en Éden était relativement simple. Adam et Ève (1) ont entendu la Parole de Dieu, (2) ont répondu avec foi et obéissance, et (3) ont participé à l’Arbre de Vie. Du moins, c’est ainsi que cela devait se passer. Mais en échangeant la véritable adoration de Dieu contre l’adoration du serpent, (1) ils entendirent la parole du serpent, (2) répondirent par la foi et l’obéissance au Diable, et (3) participèrent à l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal.

Souvenez-vous bien de cela — parce que vous verrez cette structure se répéter !

Tout au long du livre de la Genèse, nous pouvons observer cette structure parole – réponse – repas, mais la première occurence de culte collectif rapportée de façon détaillée dans les Écritures est l’assemblée d’Israël au mont Sinaï, dans le livre de l’Exode, aux chapitres 19 à 24. Exode 19 à 23 relate l’établissement de l’alliance entre Dieu et son peuple, et Exode 24 rapporte l’office au cours duquel Israël a ratifié l’alliance. Le schéma de base est très simple :

  • Israël a offert des holocaustes et des sacrifices de paix (Ex 24, 4-6).
  • Moïse a lu le livre de l’Alliance au peuple (Ex 24, 7a).
  • Le peuple a répondu avec foi et obéissance (Ex 24, 7b-8).
  • Israël (dans ce cas par l’intermédiaire de ses représentants) a participé aux offrandes de paix avec Dieu (Ex 24, 9-11).

Il serait utile d’entrer dans les détails du culte quotidien de l’Ancien Testament, mais pour les besoins de cet article, il suffira de souligner que chaque service de culte biblique décrit dans l’Écriture suit ce modèle de base (et qu’aucun autre modèle ne lui est jamais substitué). Relevons aussi l’introduction d’un quatrième élément depuis la chute : le sacrifice en début de culte, afin de pouvoir s’approcher de Dieu (sacrifice – parole – réponse – repas). Le culte qui est présenté de la manière la plus détaillée dans les Écritures est le service de la dédicace du temple en 2 Chroniques 5-7. Comme nous le disions, le culte de Salomon est plus détaillé, mais il suit le même modèle que celui de Moïse :

  • Salomon assemble Israël pour le culte (2 Chr 5:2-5).
  • Le péché est traité par les holocaustes (2 Chr 5:6).
  • Israël entre dans la présence de Dieu par les prêtres (2 Chr 5:7-10).
  • Psaume de louange (2 Chr 5:11-14)1.
  • Parole de Dieu proclamée par Salomon (2 Chr 6:1-11).
  • La prière d’intercession de Salomon (2 Chr 6:12-42).
  • Le feu consume les sacrifices, la gloire remplit le temple (2 Chr 7:1-2).
  • Psaume de louange (2 Chr 7:3).
  • Israël participe aux offrandes de paix (2 Chr 7:4-9).
  • Bénédiction : Israël part en paix (2 Chr 7:10).

Le modèle de culte de l’Ancien Testament a donc une forme théologique très claire : 1) le culte est l’entrée dans la présence de Dieu, et vous ne pouvez entrer dans la présence de Dieu que si le péché a été enlevé ; 2) Dieu parle alors à son peuple par sa Parole, lui rappelant ce qu’il a fait pour sa rédemption, et l’appelant à vivre comme son peuple ; 3) le peuple de Dieu répond alors à sa Parole par la foi et l’obéissance, en lui demandant de continuer à faire ce qu’il a promis ; 4) le culte se termine par le repas de l’alliance, par lequel le peuple de Dieu participe aux bénéfices du sacrifice et s’en va en paix.

Le culte dans le Nouveau Testament

L’influence relative du Temple et de la synagogue dans le culte du Nouveau Testament a fait l’objet d’un débat considérable. (Pour plus de détails à ce sujet, voir l’essai de Peter Wallace où il montre que la synagogue n’a été considérée comme un lieu de culte par les Juifs qu’après l’an 70). Une comparaison entre les deux est utile :

Culte au Temple (2 Chroniques 5-7)Culte à la synagogue
Rassemblement pour adorerRassemblement pour adorer
Holocauste 
Entrée dans la présence de Dieu 
Psaume d’adorationPsaumes
Parole de Dieu lue et prêchéePrière de la communauté de l’alliance
 Bénédiction (si un prêtre est présent)
Prière de la communauté de l’allianceParole de Dieu lue et prêchée
Le feu consume le sacrifice, la gloire remplit le temple 
Psaume d’adorationPsaumes
Sacrifice d’action de grâce (cf. sens du mot Eucharistie) 
BénédictionPrière de conclusion

La synagogue a été établie pendant et après l’exil pour enseigner la Parole de Dieu aux Israélites. Comme ils avaient été exilés de la terre promise à cause de leur désobéissance et de leur idolâtrie, ils ont commencé à se réunir chaque semaine pour apprendre comment éviter de commettre à nouveau les mêmes erreurs. Le “culte” à la synagogue n’était donc pas opposé au culte au Temple, mais avait pour but de préparer les gens à ce-dernier. En effet, Jésus et les apôtres se rendaient régulièrement au Temple et à la synagogue, mais n’auraient jamais considéré la synagogue comme un lieu de “culte”. Rappelez-vous ce que Jésus a dit à la femme au puits en Jean 4 lorsqu’elle a demandé si elle devait adorer au mont Gerizim ou à Jérusalem : “l’heure vient où vous n’adorerez le Père ni sur cette montagne ni à Jérusalem. Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. Mais l’heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité” (Jean 4:21-23). Jésus n’a pas dit : “Eh bien, vous pouvez adorer dans n’importe quelle synagogue !” Il a admis qu’avant sa venue, il n’y avait qu’un seul lieu pour adorer en vérité — Jérusalem — mais que maintenant les choses allaient changer.

Mais à quoi ressemblait le culte apostolique ? Se voyaient-ils comme des synagogues, ou comme le Temple de Dieu ? L’Église est considérée comme le véritable Temple (1 Cor 3:16-17 ; 1 Pierre 2:4). La Cène est décrite dans le langage des offrandes de paix de l’Ancien Testament (1 Cor 10:18 ; Hé 13:10). Si le style de prédication et les traditions de prière de la synagogue semblent avoir influencé le culte apostolique, ils n’ont pas imité le modèle de culte de la synagogue. Au contraire, il semble que les apôtres aient suivi le même modèle de culte que celui qui avait été établi par Moïse et Salomon. Il est pour le moins évident qu’ils ont décrit leur culte en termes de Parole, de communion, de fraction du pain et de prières (Actes 2:42). Mais il y a une preuve supplémentaire et significative de l’utilisation continue du modèle de l’Ancien Testament : tout le livre de l’Apocalypse est présenté selon le modèle d’un service d’adoration de l’Ancien Testament.

Le culte céleste comme modèle pour notre culte : le livre de l’Apocalypse

Il y a quelques années, je me suis plongé dans l’étude du livre de l’Apocalypse et, pour ce faire, ai lu tous les jours ce livre en entier pendant une trentaine de jours. Il y a des choses que l’on remarque dès la première lecture du livre quant à sa structure. Pensons aux sept Églises, sept sceaux, sept trompettes, sept signes, sept coupes et sept béatitudes du livre. Puis on remarque l’opposition entre celui “qui était, qui est et qui vient “(Ap 1:4) et la bête qui “était, qui n’est plus et qui reparaîtra” (Ap 17:8). Mais alors que les lectures se répètent, un fait ne peut que frapper le lecteur : le livre est non seulement très visuel (les visions s’enchaînent) mais il s’adresse aussi beaucoup à notre ouïe. Ceux qui “écoutent” le livre sont déclarés bénis (1:3), chaque exhortation de l’Esprit est précédée d’un appel à écouter attentivement (2:6, 2:11, 2:17, 2:29, 3:6, 3:13, 3:22) et le nombre de récurrences de la formule “et j’entendis” ou “et une voix dit” est énorme.

En affinant l’analyse de la structure du livre, on constate qu’en réalité il est découpé comme une liturgie du Temple de l’Ancien Testament. Le livre est tout d’abord conçu pour être lu devant une assemblée : “heureux celui qui lit et ceux qui écoutent” (1:3). En Apocalypse 1:10, il nous est dit que Jean eut sa vision le jour du Seigneur, c’est-à-dire le dimanche. Et en Ap 1:12-13, nous entendons que Jean voit le Christ parmi les chandeliers qui sont les sept Églises : en d’autres termes, Jésus est avec son Église. L’ensemble du livre contient peut-être le plus de prières de tout le Nouveau Testament. Bref, autant d’indices que nous sommes au milieu d’un culte. Après que les sept lettres ont été envoyées aux sept Églises, Jean est appelé à témoigner du culte céleste. Voici ensuite le déroulé de ses visions :

  1. Rassemblement pour l’adoration (Ap 4:1-11) : Jean est appelé à témoigner du culte des armées célestes alors qu’elles s’assemblent pour louer leur Dieu. L’écho de 2 Chroniques 5:2-5 est très fort, car les cercles de personnes qui s’élargissent vont des plus proches conseillers du roi à l’assemblée entière du peuple de Dieu en Chroniques et qu’ici l’adoration part des quatre êtres vivants à “toutes les créatures dans le ciel, sur la terre, sous la terre et sur la mer” (5:13) en passant par les vingt-quatre anciens (4:10).
  2. L’offrande pour le péché (Ap 5:1-7) : Jean pleure parce que personne n’est digne d’ouvrir le rouleau. Le parchemin contient les desseins de Dieu pour l’histoire. Le péché semble avoir provoqué un arrêt brutal de l’histoire. L’histoire rédemptrice elle-même ne peut continuer que par le sacrifice. Seul l’Agneau de Dieu qui a été tué est digne de proclamer les desseins de Dieu pour son peuple. Jean est assuré que Jésus a triomphé !
  3. Entrée en présence de Dieu (Ap 5:8) : Parce que Jésus a pris le parchemin, son peuple peut maintenant se présenter devant Dieu avec espoir.
  4. Psaume de louange (Ap 5:9-14) : Le peuple de Dieu publie les louanges de l’Agneau pour la grande rédemption qu’il a opérée.

    Ces 4 premiers points correspondent bien à la première étape du culte au Temple : on s’approche de Dieu par le sacrifice.

    Suivent maintenant, les quatre points suivants,
  5. La Parole de Dieu lue et prêchée,
  6. La prière de la communauté de l’Alliance,
  7. Le feu consumant les sacrifices, la gloire remplissant le temple, et
  8. Le psaume de louange.

    Ces points se répètent cinq fois. Mais chaque motif de “sept” dans le livre de l’Apocalypse suit le même ordre :

    I. Ap 6:1-8:5 : Les sept sceaux proclament la Parole de Dieu ;
    7:9-8:4 rapporte les louanges et les prières des saints ;
    8:5 rapporte le feu du ciel en réponse.

    II. Ap 8:6-11:19 : Les sept trompettes proclament la Parole de Dieu ;
    11:15-18 rapporte les prières des saints ;
    11:19 dit que le temple de Dieu a été ouvert dans le ciel, apportant la foudre et le tonnerre sur la Terre.

    III. Ap 12:1-15:8 : Les sept signes proclament la Parole de Dieu ;
    15:2-4 rapporte le chant de Moïse, la prière des saints ;
    15:5-8 rapporte que la gloire du Seigneur a tellement rempli le Temple céleste que personne n’a pu entrer dans le Temple jusqu’à ce que les fléaux soient passés.

    IV. Ap 16:1-21 : Les sept coupes proclament la Parole de Dieu ;
    16:17-18 le feu vient du ciel. Le silence du peuple de Dieu ici est frappant — mais compréhensible puisque personne ne peut entrer dans le temple céleste en ce moment (rappelez-vous 15:8). La colère de Dieu est si féroce que même les îles et les montagnes fuient devant la férocité de sa colère !
    16:19-21 Ce sont ici les fléaux de l’Égypte, mais bien pires encore !

    V. Ap 17:1-19:5 : La chute de Babylone proclame la Parole de Dieu ;
    19:1-5 rapporte les louanges des saints pour un si grand salut.

    Ces points correspondent aux deux étapes suivantes du culte au Temple : la Parole et la réponse du peuple à la Parole.
  9. L’offrande de paix : Ap 19:6-10 et 17-21 rapportent les deux invitations aux deux Cènes — la Cène de l’Agneau (pour les saints) et le “grand souper de Dieu” (pour les vautours). L’une est un souper de bénédiction, l’autre est un souper de malédiction. Rappelez-vous les deux modèles de culte dans le jardin d’Éden, le vrai culte et l’idolâtrie, ici nous voyons la conclusion de cette affaire. Ce point correspond à la dernière étape de la liturgie du temple : le repas de communion.
  10. La bénédiction : Ap 20 offre la malédiction sur le diable et ceux qui le suivent, tandis que Ap 21-22 offre la bénédiction sur le peuple de Christ.

Remarquez les parties qui composent le culte céleste : Jean entre dans le culte uniquement à cause de ce que Jésus a fait (ch. 1-3), le sacrifice est le sacrifice de Jésus-Christ sur la croix (ch. 4-5), le sermon est ce que Dieu accomplit dans l’histoire rédemptrice entre la première et la seconde venue de Jésus, et les prières sont les prières des saints à travers l’histoire (ch. 6-19), le repas d’alliance a lieu lors du retour du Christ (ch. 19), la bénédiction est la béatitude de la vie éternelle en Christ (ch. 21-22).

Les prières du livre de l’Apocalypse manifestent aussi cette structure. Il est tout d’abord question d’entrer en présence de Dieu pour l’adorer pour sa création (4:11). Puis l’Agneau est adoré parce qu’il a été offert en sacrifice (5:9-14). Suivent ensuite plusieurs prières de louanges en réponse aux actions de Dieu et déclarations divines (7:10-12, 11:16-18, 15:3-4, 16:5-7). La prière qui suit célèbre le fait que les noces de l’Agneau soient venues (19:1-8).

En d’autres termes, le livre de l’Apocalypse nous dépeint comme vivant au milieu du culte céleste. Le culte céleste a commencé lorsque Jésus (le grand prêtre) est entré dans le Saint des Saints, et ne se terminera pas avant le Jugement final, lorsque nous entrerons dans la bénédiction de la vie éternelle en Christ. C’est pourquoi Jésus a dit à la dernière Cène : “Ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui est versé pour la multitude. En vérité, je vous le dis, je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’au jour où je le boirai nouveau dans le royaume de Dieu” (Mc 14, 24-26). Jésus ne boira plus la coupe jusqu’à la Cène de l’Agneau, car c’est la conclusion du culte céleste.

Par conséquent, notre culte quotidien rendu au Seigneur participe de cette adoration céleste. Notre adoration est un rappel que nous participons au culte eschatologique. Dans notre culte, on nous rappelle le sacrifice de Jésus-Christ, car nous ne pouvons entrer dans l’adoration que par son sang. Mais dans notre culte, nous entrons vraiment dans le Saint des Saints célestes parce que nous venons en son nom (et comment pourrait-on s’abstenir de jaillir en chants de louange pour cela ?).

Dans notre culte, nous entendons la Parole de Dieu lue et prêchée. On nous rappelle que Dieu a été fidèle à ses promesses tout au long de l’histoire rédemptrice, et nous sommes appelés à persévérer dans la foi jusqu’à la fin parce que Dieu a promis qu’il mènerait cette œuvre à son terme au jour du Christ.

Dans notre culte, nos prières montent vers le trône céleste alors que nous demandons à Dieu de continuer à être fidèle à ses promesses. Nous apportons nos louanges et nos intercessions devant Dieu parce qu’il les reçoit comme un doux encens devant son trône. Et, en effet, il y répond en envoyant du feu sur la terre (rappelez-vous Ap 8:5). Le feu de son Esprit apporte la bénédiction à son peuple et le jugement à ses ennemis grâce aux prières des saints (cf. cet article sur le baptême d’Esprit et de feu, voir aussi ce qu’en dit Origène).

Dans notre culte, nous participons au sacrifice de Jésus-Christ par la Cène. Nous nous y souvenons de la mort de notre Seigneur jusqu’à sa venue. Il y a donc deux parties : nous nous souvenons de ce qu’il a fait sur la croix, et nous anticipons la Cène de l’Agneau. Nous participons à sa mort sur la croix, et nous participons à sa vie de résurrection.

Enfin, dans notre culte, nous recevons la bénédiction de Dieu. Lorsque la bénédiction est prononcée, nous devons nous rappeler que Dieu a promis d’accorder sa bénédiction de vie éternelle en Christ. La bénédiction que vous entendez de la part du ministre du culte n’est rien de moins que la bénédiction de Dieu pour la vie éternelle.

Nous pouvons alors retourner dans le monde pour la semaine suivante en nous rappelant que même si nous vivons au milieu de cette génération tordue et perverse, nous participons également au culte céleste dont la véritable demeure se trouve devant le trône de Dieu. C’est pourquoi Paul peut dire : “C’est pourquoi, que vous mangiez ou buviez, ou quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu” (1 Cor. 10:31). Toute la vie est un acte d’adoration car toute l’histoire participe au culte céleste. Et comme nous le rappelle l’Apocalypse, elle conduit soit à la bénédiction et à la joie, soit à la malédiction et à la destruction. C’est soit l’adoration de l’Agneau, soit l’adoration de la bête. “Amen. Viens, Seigneur Jésus !” (Ap 22:20)

La déformation du culte

Je n’ai pas inventé ce modèle de culte. Vous pouvez en fait trouver le même modèle de base reflété dans presque toutes les liturgies de l’Église chrétienne du deuxième siècle au dix-septième siècle. Le seul réformateur qui l’a rejeté est Zwingli, qui a plutôt modifié certaines liturgies médiévales que puisé dans les liturgies bibliques et patristiques — mais personne ne l’a suivi. Toutes les Églises réformées et luthériennes ont utilisé ce modèle de base (voir les tableaux ci-dessous).

Mais il n’est pas certain que l’Église ait toujours compris la logique théologique qui sous-tend ce modèle. Et au XVIIe siècle, certains puritains anglais, en particulier ceux qui avaient été influencés par les études rabbiniques croissantes, ont commencé à soutenir que le modèle traditionnel de culte était trop influencé par celui du Temple, et ont commencé à affirmer que nous devrions suivre le modèle de la synagogue. Ils craignaient la tendance au “sacerdoce” qui découlait de l’utilisation des formes de culte de l’Ancien Testament, et commencèrent à soutenir que seul le Nouveau Testament devait servir de modèle pour le culte. La première modification a été l’élimination de la communion hebdomadaire. Seules quelques Églises réformées avaient pu rétablir la communion hebdomadaire au cours du XVIe siècle, et le résultat a été un culte tronqué. Sans la communion hebdomadaire, le service était déséquilibré, et le sermon devenait le seul centre de culte. Il était donc peut-être naturel que le sermon eût lieu à la fin du service. Mais de plus, sans participation au repas d’alliance, la Parole de Dieu était séparée de la participation au sacrifice, et ainsi la compréhension que le culte commence avec le sacrifice était également perdue. La confession du péché et la déclaration de pardon ont également été progressivement abandonnées, ce qui a donné naissance à la liturgie évangélique désormais familière : “Chantez un peu. Priez un peu. Et maintenant, le prêche !”.

Avant de poursuivre la réflexion, voici un résumé sous forme de tableaux des données bibliques et historiques que nous avons évoquées.

Légende

Notons que la liturgie de la synagogue décrit le culte tel qu’il s’y déroulait 200 ans après l’an 70. Avant l’an 70, la synagogue n’a jamais été considérée comme un lieu de culte mais comme une école.

L’Église primitive divisait son culte en deux parties principales (le service de la Parole et le service de la Table). Les catéchumènes n’assistaient qu’à la première partie. Les deux parties étaient liées par la prière des fidèles. Même si les couleurs ne le laissent pas apparaître, la notion de culte acceptable par le sacrifice était bien présente, surtout pour le service de la Table.

Zwingli a repris la liturgie des prédications médiévale là où les autres Réformateurs ont suivi la structure biblique et patristique. Notons que Calvin a argumenté toutes sa vie pour une prise hebdomadaire et aussi fréquente que possible de la Cène mais a du se limiter à quatre fois l’an en raison des pressions de la ville de Berne sur Genève qui faisait de l’uniformisation de leur liturgie la condition de leur alliance politique et religieuse.

Les théologiens de Westminster, influencés par les études rabbiniques florissantes à leur époque, ont peu à peu modifié le culte chrétien en le conformant au modèle de la synagogue. Nous constatons depuis cette date une perte progressive de la théologie classique du culte, qui se reflète notamment dans la tendance à débattre du style de musique plutôt de que la théologie du culte depuis la controverse sur les paraphrases des Psaumes de Isaac Watt au début du XVIIIe. La notion d’entrée dans le culte par le sacrifice devient de moins en moins explicite, la Cène se raréfie et le culte gravite autour des chants et du sermon.

Et concrètement ?

À quoi cela ressemblerait, une liturgie attentive à cette structure qui nous est livrée par la Parole elle-même ? Certes, la Bible ne nous livre pas le nombre de chants, leur ordre précis, la durée que doit avoir un sermon ni même la fréquence précise avec laquelle prendre la Cène. Certes, nous ne sommes pas appelés à copier sans réflexion les liturgies du passé. Mais sur le fondement de cette structure que la Parole nous livre, il est légitime de déduire certaines applications pour conformer notre culte à la Parole.

À la lumière de cette théologie du culte, comme rassemblement anticipatoire du peuple de Dieu pour s’approcher de lui ensemble par Jésus-Christ, écouter sa Parole, y répondre et communier dans l’attente des noces de l’Agneau, les grandes lignes de la liturgie deviennent évidentes. L’intérêt d’une prise fréquente de la Cène, pour ne pas dire hebdomadaire, est manifeste.

Quelques questions demeurent peut-être en vous. Quand chanter, par exemple ? Les Écritures nous livrent une variété d’exemples de chants tant pour la demande de pardon que pour répondre avec foi aux vérités prêchées. On peut imaginer quelques chants en début de culte célébrant le pardon de Dieu et le sacrifice du Christ qui nous permet de nous approcher de Lui après un bref rappel de la sainteté de Dieu et de notre péché2. On peut imaginer ensuite des chants centrés sur un attribut de Dieu, une œuvre de Dieu. On peut imaginer à la suite du sermon un ou plusieurs chants en lien avec les vérités annoncées, pour pousser le peuple de Dieu à répondre d’emblée par la foi et l’adoration à ces vérités. Ou alors, pourquoi ne pas proposer un temps de prière de l’assemblée en réponse à ces vérités prêchées ? Il n’est pas nécessaire d’avoir une liturgie stricte, quoi que cela puisse convenir selon les assemblées et les cultures, si ces principes sont bien en tête. Souvenons-nous de ce bon mot de C.S. Lewis dans ses Lettres à Malcolm : “une bonne liturgie est comme une bonne chaussure, on ne la sent pas”.

On comprendra aussi tout l’intérêt d’une réflexion commune entre celui qui prêche et celui qui préside, s’il s’agit de deux personnes différentes, pour que les chants, les temps de prières, les textes lus voire les annonces soient adroitement liés les uns aux autres dans ce schéma divin du culte.

Des frustrations légitimes ?

Quoi de plus frustrant pour un croyant que de n’être pas disposé le dimanche matin à louer Dieu ? Bien souvent, la cause ne sera pas la liturgie de l’Église mais nos cœurs tortueux qui n’aiment pas suffisamment adorer le Dieu vivant et vrai. Toutefois, on se tromperait si l’on pensait qu’une bonne liturgie n’aide pas à avoir un cœur disposé.

Peut-être un membre vient-il animé d’un juste sentiment d’indignité et ressent que son péché est si grand qu’il semble bientôt l’écraser. Comment pourrait-il louer Dieu avant qu’on lui rappelle qu’il ne peut s’approcher de lui que par Jésus-Christ ? En réalité, nous devrions tous venir avec un tel sentiment et nous avons tous besoin que l’Évangile nous soit rappelé.

La Parole de Dieu annoncée, le cœur de l’assemblée bouillonne peut-être comme celui des disciples sur le chemin d’Emmaüs3. Ou peut-être est-il repris. Quelle frustration d’entendre alors “pour ce qui est des annonces… et bonne semaine à tous !” sans avoir pu répondre par la prière ou le chant ensemble à ces vérités ! Si Dieu veut que nous répondions avec foi à sa Parole, pourquoi ne pas commencer tout de suite à le faire, ensemble et jouir ainsi de l’engagement de chacun comme d’un encouragement mutuel ?

Durant le sermon, les yeux de l’assemblée sont dirigés vers Jésus-Christ. Le désir de communier avec le corps et le sang de Christ vers qui nos regard sont tournés comme vers le pain de qui dépend notre vie est alors des plus appropriés. C’est ce même pain de vie que l’on mange par la foi en la Parole (“celui qui croit à la vie éternelle […] si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement” Jean 6:47,51). “Car, le Seigneur, qui allait donner son Esprit saint, dit qu’il était lui-même le pain qui est descendu du ciel, nous exhortant à croire en lui. Car croire en lui c’est manger le pain vivant. Celui qui croit mange4”. Il existe ainsi un lien intime entre le repas de l’alliance et les promesses de l’alliance, proclamées dans la prédication, qui sont ainsi ratifiées et scellées par ce repas.

Conclusion

Notre culte doit finalement suivre la structure de l’Évangile lui-même dans l’histoire (historia salutis) et dans la vie du croyant (ordo salutis).

Historia salutis : le schéma création–chute–rédemption se retrouve dans les étapes du culte : (1) approche de Dieu, (2) sacrifice expiatoire, (3) Parole, (4) réponse, (5) communion et (6) bénédiction. Le récit de la chute nous montre la nécessité du sacrifice. L’histoire qui s’ensuit nous déclare la fidélité des promesses de Dieu contenue dans sa Parole. La formation du peuple de Dieu, un peuple obéissant et fidèle, est la réponse historique à cette Parole. La communion éternelle et la bénédiction parfaite couronneront l’histoire de ce peuple.

Ordo salutis : L’homme doit tout d’abord comprendre que Dieu lui est inaccessible en raison de son péché et qu’un sacrifice est nécessaire pour obtenir le pardon. Ce pardon lui est annoncé comme une promesse par la Parole et il est invité à y répondre par la foi et la repentance quotidiennes. Il marche alors en communion avec la vie et la mort de Jésus-Christ, son pain de vie, en attendant d’être rendu conforme à lui et de participer aux noces de l’Agneau.

En cela comme en toutes choses, que tout soit fait pour sa gloire et à la lumière de sa Parole. Que notre culte lui soit agréable !

Illustration en couverture : Les Plaines du Paradis, John Martin, 1853.


  1. Ces quatre premières étapes correspondent donc à la première du culte mosaïque.[]
  2. C’est d’ailleurs la structure que la vocation d’Ésaïe prend au chapitre 6 : (1) les séraphins crient “saint, saint, saint”, (2) Ésaïe se lamente sur son péché et (3) l’expiation est faite.[]
  3. Ces disciples ont d’ailleurs, eux aussi, (1) approché Jésus dans la tristesse en lien avec sa mort récente sur la croix, (2) entendu la Parole expliquée par le Christ, (3) répondu avec foi et joie et (4) participé au repas et la fraction du pain avec le Christ.[]
  4. Augustin, Traité 80 sur saint Jean.[]

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

1 Commentaire

  1. jerome delon

    merci

    Réponse

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *