Zwingli et la virginité perpétuelle de Marie — Romel Quintero
10 octobre 2020

Les protestants et les évangéliques contemporains ignorent souvent tout des positions mariologiques des pères de la Réforme. La virginité perpétuelle de Marie n’a par exemple pas été remise en cause par les Réformateurs, ni par de nombreux théologiens réformés ultérieurs (dont Turretin). On entend par virginité perpétuelle l’idée que Marie soit restée vierge tout au long de sa vie — avant l’enfantement de Jésus, mais aussi pendant et après ; cette idée a été proclamée vérité de foi au second concile œcuménique de Constantinople (553). Face aux théologiens catholiques qui pointaient là une incohérence avec la démarche protestante du sola Scriptura, Huldrych Zwingli s’efforça d’argumenter à partir de l’Écriture.

Romel Quintero est étudiant en théologie en Colombie. Il est l’administrateur du site réformé hispanophone Irenismo reformado dont nous traduisons cet article.


Le réformateur suisse Huldrych Zwingli (1484-1531) croyait fermement à la virginité perpétuelle de Marie et est au rang des théologiens réformés qui ont défendu cette croyance. Il a exprimé son adhésion à plusieurs reprises, dans le contexte de discussions christologiques. Par exemple, il relie la conception humaine du Christ à la virginité perpétuelle :

Je crois que cette humanité a été conçue de la Vierge, illuminée du Saint-Esprit, et a été réalisée tout en préservant sa virginité perpétuelle.

Expositio fidei, II.V.

Ailleurs, il confesse que le Fils a revêtu la chair de Marie toujours vierge :

Je crois et comprends que le Fils a revêtu la chair, la nature humaine, certainement l’homme tout entier, de corps et d’âme, et qu’il a véritablement reçu cela de Marie immaculée1 et toujours vierge.

Fidei ratio.

Dans une œuvre de nature plus dogmatique, Zwingli explique son raisonnement pour soutenir cette croyance. Il pense que le plus sensé est de croire que Marie est restée toujours vierge parce qu’il n’y aurait ainsi aucun doute sur le fait que le Christ ait été conçu par pure opération du Saint-Esprit, sans intervention masculine :

Parce que si la Vierge avait conçu de la semence d’un homme, la nativité n’aurait-elle pas été contaminée ? Et si c’était une femme qui avait connu un homme auparavant qui avait conçu le Christ, même du Saint-Esprit, qui aurait cru que le nouveau-né était enfant du Saint-Esprit ? La nature, en effet, ne connaît pas de naissance qui ne soit entachée [du péché]. Il est ainsi dit : « Voici, je suis né dans l’iniquité, Et ma mère m’a conçu dans le péché. » (Psaumes 51:5) C’est pourquoi il fallait qu’elle fût vierge, et qu’elle le restât également, celle qui mit au monde celui en qui on ne saurait suspecter la moindre tache.

De vera et falsa religione, I.VI.

Il explique davantage le fondement biblique de sa croyance :

Ésaïe (7:14) dit qu’une vierge concevra et enfantera. Qu’y a-t-il de si merveilleux à ce qu’une vierge conçoive ? Y a-t-il jamais eu une femme qui conçût sans avoir été vierge auparavant, en plus de notre Vierge ? Ce qui est singulier en revanche, c’est que celle qui conçoit et met au monde reste vierge. Notre Vierge reste donc vierge, et en restant vierge, elle est perpétuellement vierge ; sinon elle ne resterait pas vierge. Et ceci est indiqué avec finesse par Ézéchiel, qui déclare (44:2) : « Et l’Éternel me dit : Cette porte sera fermée, elle ne s’ouvrira point, et personne n’y passera ; car l’Éternel, le Dieu d’Israël est entré par là. Elle restera fermée. »

Ibid.

Johannes Eck (1486-1543), théologien catholique et contradicteur de Zwingli, l’a critiqué pour avoir essayé de donner à la virginité perpétuelle un fondement scripturaire, car, selon Eck, nous ne savons que Marie a toujours été vierge que par la Tradition, et non par l’Écriture :

Zwingli a raison quand il admet que Marie est perpétuellement vierge, mais il le sait, contrairement à son propre principe, uniquement par la Tradition de l’Église, comme l’a également admis Bucer, de Strasbourg, à Berne, et citer quelque endroit d’Isaïe — « Voici, la jeune fille2 deviendra enceinte, elle enfantera un fils » — ne lui servira pas de preuve ; car ces mots du Prophète servent à prouver la naissance virginale, ce que l’hérétique Helvidius confessait aussi3 ; mais qu’elle soit restée vierge après la naissance de son fils, c’est de l’autorité de l’Église que nous l’apprenons.

Johannes Eck, Réfutation des articles de Zwingli, I.

Selon Eck, ce serait une contradiction de la part de Zwingli de croire à la virginité perpétuelle puisque, selon le principe du sola Scriptura, « rien ne doit être accepté pour la foi qui ne soit affirmé dans des passages clairs de l’Écriture ». Mais ceci était une fausse représentation du principe du sola Scriptura, selon lequel, assurément, nous devons croire non seulement ce qui est affirmé explicitement dans l’Écriture, mais aussi ce qui doit en être déduit nécessairement.

Zwingli était au courant de la critique de Eck, mais sa croyance ferme à la virginité perpétuelle, en tant que c’était une croyance biblique, y résista. Il dit au sujet de Eck :

Il y a des gens qui, en défense tenace des décrets du pontife romain, disent que tous les articles de notre foi ne sont pas établis dans les saintes Écritures (puisque la virginité perpétuelle de la Mère de Dieu et trois fois bienheureuse Vierge Marie ne peut être établie à partir des saintes Écritures ; il vaut la peine de leur opposer le bouclier invincible de la vérité, afin que leurs yeux soient aveuglés par leur éclat, de telle sorte qu’ils apprennent à ne pas blasphémer.

De vera et falsa religione, I.VI.

Après avoir dit cela, Zwingli tâche de prouver cette croyance à partir d’Ésaïe 7:14 et d’Ézéchiel 44:2 (versets ci-dessus). Son désir était de fonder sa croyance dans l’Écriture et de ne pas laisser à l’Église romaine le dernier mot de l’affaire :

La fausse religion [le catholicisme romain] a tort quand elle dit que la virginité perpétuelle ne peut être défendue autrement que par les décrets des papes.

Ibid.

En vérité, la démarche de Zwingli, qui voulait prouver la virginité perpétuelle par les Écritures, n’était pas nouvelle. D’autres théologiens avant lui s’y étaient attelés. Thomas d’Aquin, par exemple, dans la Somme théologique4, cite Ézéchiel 44: 2 comme preuve, ce qui montre que ce verset était un passage couramment invoqué en défense de cette croyance. Évidemment, la seule façon d’argumenter à partir de ce texte d’Ézéchiel est de le lire allégoriquement, mais Zwingli ne rejette pas cette lecture5. En fait, c’est là précisément ce qu’il fait.

Ce n’est sans doute pas sur ce point que l’argumentation biblique de Zwingli est la plus forte (en particulier avec Ésaïe 7:14) ; mais il faut au moins reconnaître sa tentative de trouver un fondement à cette croyance (comme à toutes les autres) dans l’Écriture sainte, contre la prétention romaine à la fonder dans les décrets pontificaux. Qui aurait dit que l’une des premières controverses sur le sola Scriptura serait liée à la virginité perpétuelle ?

Illustration : la Vierge Marie, église luthérienne Saint-Pierre-le-Jeune, Strasbourg.


  1. La mention de l’Immaculée conception chez Zwingli peut étonner ; dans sa thèse de doctorat sur la littérature mariologique allemande aux XVe et XVIe siècles (Marias Verschwinden. Metaphorische Umgestaltung Marias in der Nürnberger Literatur des 15. und 16. Jahrhunderts und bei Luther, Munich, 2017), Julia Schmeer précise que le refus de la médiation mariale de la grâce de Dieu est unanime chez les Réformateurs, et fonde leur critique du culte marial ; cela n’empêcha cependant pas Zwingli de croire que Marie fut totalement préservée du péché : il ne la considérait « aucunement comme une chrétienne ordinaire, mais comme un témoin exalté de la grâce que Dieu envoie », conclut Christoph Burger, “Spätmittelalterliche und reformatorische Marienpredigten”, in J. Haberer, B. Hamm (éd.), Medialität, Unmittelbarkeit, Präsenz. Die Nähe des Heils im Verständnis der Reformation, Tübingen 2012, p. 125 (note du traducteur).[]
  2. Παρθένος parthénos “fille vierge” dans la traduction des Septante (note du traducteur).[]
  3. Théologien du IVe siècle, qui fut un des premiers à contester la virginité perpétuelle ; Jérôme écrivit son traité sur le sujet (De perpetua virginitate beatae Mariae adversus Helvidium) pour le réfuter (note du traducteur).[]
  4. IIIa, q. 28, art. 3 ; Thomas d’Aquin y cite aussi un commentaire pseudépigraphe attribué à Augustin.[]
  5. Au contraire de Turretin, opposé à la lecture allégorique, cf. cet article d’Étienne Omnès (note du traducteur).[]

Arthur Laisis

Enseignant en linguistique à l'université et étudiant de deuxième cycle en théologie à la faculté Jean Calvin, Arthur participe au blog notamment en tant que relecteur et traducteur. Il s'intéresse notamment à l'ecclésiologie et à la liturgie, ainsi qu'aux Églises d'Europe centrale et orientale, en particulier des pays baltes où il a vécu plusieurs années.

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