Perkins et la virginité perpétuelle de Marie — Romel Quintero
27 janvier 2021

Roman Quintero est un jeune théologien réformé colombien, responsable du site Irenismo Reformado [Irénisme réformé]. Nous avons déjà traduit pour Par la foi son article sur la virginité perpétuelle de Marie vue par Huldrych Zwingli. L’article que nous proposons aujourd’hui, publié en espagnol en novembre 2020, a pour point de départ le traitement de ce sujet par le puritain William Perkins.


La croyance à la virginité perpétuelle de Marie est quelque chose de difficile à accepter pour certains chrétiens aujourd’hui, car il leur semble que cette tradition ne trouve pas de fondement biblique. « À moins que la Bible ne le dise, je ne le croirai pas », entend-on souvent. Je veux montrer dans cet article qu’il y a pourtant des traditions reçues dans l’Église auxquelles on peut prêter foi, bien qu’elles ne se trouvent pas de manière claire dans l’Écriture sainte. La virginité perpétuelle est un exemple de ce genre de traditions. Sur le site Irenismo Reformado, nous ne faisons pas une priorité de vous en convaincre, car nous pensons qu’il s’agit de quelque chose d’indifférent, comme nous allons l’expliquer. Si nous avons publié à ce sujet et si nous continuons à le faire, c’est parce que, étrangement, cette croyance a eu un rôle historique dans des débats importants sur le sola scriptura et la Tradition. Dans cet article, nous verrons quelle relation elle entretient avec la Tradition ; cela sera en fin de compte davantage un article sur la Tradition que sur la virginité perpétuelle.

Le théologien réformé William Perkins1 dit quelque chose d’intéressant — et sans doute surprenant pour certains ! — au sujet de la Tradition. Selon lui, nous pouvons y trouver « beaucoup de choses bonnes et vraies qui n’ont pas été écrites dans la Bible ». Ce sont des traditions qui « nous ont été transmises, ainsi qu’à nos ancêtres, seulement par la Tradition». Il cite par exemple les traditions juives qui furent reçues par les auteurs des livres inspirés : « dans l’épître de Jude, il est dit que le diable a lutté avec l’archange Michel pour le corps de Moïse ; sachant qu’on ne trouve pas cela dans les saintes Écritures, il semble que l’apôtre l’ait reçu de la tradition des Juifs ». Bien sûr, les auteurs bibliques étaient inspirés et l’Esprit a permis qu’ils connussent et missent par écrit ces traditions véridiques d’origine extra-biblique. Néanmoins, Perkins croit aussi qu’il y a dans la tradition ultérieure (principalement chez les Pères de l’Église) « beaucoup de sentences dignes des apôtres et d’autres saints hommes ; nous les recevons comme vraies, quoiqu’elles ne se trouvent pas dans les livres de l’Ancien ou du Nouveau Testament ».

Comme exemple de ces traditions de l’Église extra-bibliques, Perkins ne mentionne que le fait que « la vierge Marie ait vécu et soit morte dans l’état de virginité ». Comme on le sait, cette tradition et cette croyance ont été formulées et défendues par des Pères comme Jérôme2 et Augustin3 qui se sont positionnés du côté de la tradition historique et catholique, contre la position minoritaire d’Helvidius4 et de ses disciples. Est-il suffisant que les Pères orthodoxes aient reçu et défendu cette tradition pour la croire ? C’est une tradition d’origine apostolique, qu’ils ont reçu des Églises plus anciennes, et qu’ils nous ont transmise comme tel. C’est là ce que certains théologiens réformés ont affirmé, par exemple Antoine de Waele5 :

Que la vierge Marie ait conçu et porté le sauveur, il est nécessaire de le croire, car on le trouve exprimé clairement dans l’Écriture sainte. Que Marie soit restée toujours vierge, même après avoir donné naissance [au Christ], nous l’admettons volontiers, car l’Église ancienne unanime nous l’atteste. Nous la croyons donc vierge avant et après, mais pour des raisons différentes. Avant, nous le croyons d’une foi salvifique et divine. Après, nous le croyons d’une foi historique et humaine.

Enchiridium religionis reformatæ, II6.

De même François Turretin :

Cela [la virginité perpétuelle de Marie] n’est pas expressément déclaré dans l’Écriture, mais on y croit pieusement d’une foi humaine, d’après le consensus de l’Église ancienne.

Institutio theologiæ elencticæ, XIII, 11.21 (trad. anglaise : Phillipsburg, New Jersey : Presbyterian and Reformed Publishing, vol. II, p. 345).

Dans ce sens, le fait que la virginité perpétuelle ne puisse être prouvée par l’Écriture (ou à tout le moins sans passage clair de l’Écriture) n’empêche pas de l’accepter, puisque nous pouvons le recevoir comme une tradition commune, historiquement fondée, de l’Église ancienne, héritée des apôtres. Bien sûr, cette tradition n’est pas un article de foi fondamental, et son rejet ne met pas en danger l’orthodoxie. C’est pourquoi Perkins précise que ce genre de traditions extra-bibliques ne sont pas nécessaires au salut. C’est là notre différence avec Rome en ce qui concerne la Tradition. Tandis que Rome fait de ce genre de croyances quelque chose de nécessaire à la foi et à l’orthodoxie, les théologiens réformés les ont mises au rang des adiaphora, c’est-à-dire des choses qui n’affectent pas la foi et l’orthodoxie de quelqu’un, qu’il les accepte ou les rejette. Lorsqu’on parle de ce qui est nécessaire au salut, il est question de croyances fondamentales, qui se rencontrent toutes dans les Écritures. Citons Perkins :

Nous soutenons que les Écritures sont absolument parfaites, contenant en elles-mêmes toutes les doctrines nécessaires au salut, qu’elles aient trait à la foi ou à la vie ; et, pour autant, nous ne reconnaissons pas les traditions absentes de la parole écrite comme étant nécessaires au salut, de sorte que quelqu’un qui n’y croie pas ne puisse pas être sauvé.

Malgré cette explication, il se peut que quelqu’un reste sceptique face à une tradition extra-biblique. Cela signifie-t-il que nous devons embrasser sans discernement n’importe quelle tradition extra-biblique, dès lors que la tradition historique catholique la soutient ? Que se passe-t-il si la Tradition s’égare et soutient quelque chose de contraire à l’Écriture ? Perkins nous fournit un principe qui sera utile et crucial lorsque nous adopterons des traditions extra-bibliques :

Nous soutenons beaucoup de choses qui ne sont pas dans l’Écriture, pourvu qu’elles n’aillent pas contre l’Écriture.

Cela veut dire que nous pouvons faire nôtres des croyances que nous trouvons dans la Tradition, à condition qu’elles ne s’opposent pas à la doctrine enseignée par l’Écriture. Et si elles s’y opposent, nous devons alors évidemment les répudier. En dernier recours, toutes les traditions extra-bibliques doivent passer par le crible de la parole de Dieu. Dans le cas de la virginité perpétuelle, je crois qu’une évaluation de cette tradition à la lumière de l’Écriture montre qu’elle s’y accorde, car certains faits des Évangiles (par exemple, que Jésus ait été fils unique) n’ont de sens que si Marie est restée toujours vierge.


Illustration : Léonard de Vinci, La Vierge aux rochers, huile sur toile, 1483-1486 (musée du Louvre, Paris).

  1. A Reformed Catholic, VIII, in The Works of William Perkins, vol. 7, Grand Rapids, Michigan : Reformation Heritage Books, 2019.[]
  2. De la virginité perpétuelle de la bienheureuse Marie (De perpetua virginitate beatae Mariae).[]
  3. https://agustinismoprotestante.com/2020/08/03/agustin-y-la-virginidad-perpetua-de-maria/[]
  4. Helvidius (IVe s.) était un laïc arien qui soutenait que Marie avait eu des relations sexuelles avec Joseph après la naissance de Jésus, et qu’elle avait par conséquent eu d’autres enfants.[]
  5. Antoine de Waele (1573-1639) contribua notamment à l’élaboration des canons du synode de Dordrecht.[]
  6. Mariam virginem concepisse et peperisse Salvatorem nostrum, creditu necessarium est, quia in Sacra Scriptura disertis verbis est expressum. Quod vero Maria semper manserit virgo, etiam post partum, libenter admittimus, quia tota vetus Ecclesia id nobis testatur. Diversa tamen ratione, prius illud et posterius credimus : prius credimus fide salvifica et divina, posterius historica et humana (ponctuation modifiée). L’Enchiridium peut être lu en ligne ici.[]

Arthur Laisis

Enseignant en linguistique à l'université et étudiant de deuxième cycle en théologie à la faculté Jean Calvin, Arthur participe au blog notamment en tant que relecteur et traducteur. Il s'intéresse notamment à l'ecclésiologie et à la liturgie, ainsi qu'aux Églises d'Europe centrale et orientale, en particulier des pays baltes où il a vécu plusieurs années.

sur le même sujet

La théologie est à la fois théorique et pratique – Turretin (1.7)

La théologie est à la fois théorique et pratique – Turretin (1.7)

Parmi les orthodoxes, certains tiennent que la théologie est purement pratique, mais la plupart disent qu’elle est mixte: pour certains la théologie est plutôt théorique, et d’autres elle est plutôt pratique.. Nous [Turretin] considérons que la théologie n’est ni simplement théorique, ni simplement pratique, mais en partie théorique et en partie pratique, dans le sens où elle connecte en même temps des théories sur ce qui vrait et la pratique de ce qui est bon. Cela dit, elle est davantage pratique que théorique.

La théologie est une sagesse — Turretin (1.6)

La théologie est une sagesse — Turretin (1.6)

La sagesse est une vertu que l’on dit architectonique c’est à dire qu’elle agit comme un architecte à l’égard des autres vertus, disant à chacune comment elle doit s’articuler à l’autre pour bien agir. Or la théologie est la reine des sciences, et elle articule tous les domaines de savoir humain pour élaborer ensuite une vision du monde chrétienne qui nous permette d’agir bien. Elle est donc une vertu architectonique, comme la sagesse.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *