Thomas d’Aquin sur notre théologie trinitaire
19 octobre 2020

Après avoir étudié les processions divines et établi soigneusement les définitions de « personnes » et de « Trinité », nous allons finir par étudier chaque personne à part. Mais Thomas suspend un instant son étude, dans la Prima pars, question 32, pour expliciter les limites de notre connaissance humaine. Peut-on « prouver » la Trinité ? Peut-on admettre une certaine latitude dans nos modèles ?

  1. La Trinité peut-elle être connue par la raison naturelle ? Non.
  2. Faut-il attribuer des notions aux personnes divines ? Oui.
  3. Combien ? 5.
  4. Sur ces notions, les opinions sont-elles libres ? Oui.

Article 1 : La Trinité des personnes divines peut-elle être connue par la raison naturelle ?

On peut aussi reformuler en : « La Philosophie peut-elle prouver la Trinité ? »

Saint Hilaire 1 écrit : “Que l’homme se garde bien de penser que son intelligence puisse atteindre le mystère de la génération divine ! ” Et saint Ambroise 2 : “ Impossible de savoir le secret de cette génération. La pensée y défaille, la voix se tait. ” Or c’est par l’origine, précisément par la génération et la procession, qu’on distingue une trinité en Dieu, comme on l’a vu plus haut ; et puisque l’homme peut “ savoir et atteindre intellectuellement ” ce dont on peut donner une raison nécessaire, il s’ensuit que la Trinité des personnes n’est pas connaissable par la raison.

La philosophie bâtit sa connaissance à partir des créatures. Ainsi, la philosophie peut s’exprimer sur la nature divine, parce qu’on peut déduire ce que Dieu est à partir de ce qu’il fait. En revanche, la procession du Fils et du Saint-Esprit ne sont pas visibles dans les créatures, mais n’existent qu’à l’intérieur de Dieu. Le mystère de la Trinité est donc révélé, et non prouvable.

De l’argument de « l’amour en Dieu »

Il y a pourtant un argument assez souvent relayé, notamment dans l’apologétique anti-musulmane, qui fonctionne de la manière suivante.

  1. Dieu est un Dieu d’Amour.
  2. Pour être Amour, il faut quelqu’un à aimer.
  3. Donc, avant la Création, il fallait que Dieu eût quelqu’un à aimer, d’où la nécessité du Fils.

C’est un argument proposé par Richard de Saint-Victor, un siècle avant Thomas d’Aquin, et qui a été repopularisé par Richard Swinburne. Thomas interagit avec Richard de Saint-Victor pour faire la distinction suivante :

  • La raison naturelle peut donner une preuve décisive, qui établit efficacement une certaine explication. C’est généralement ce qu’il se passe dans les sciences naturelles, où à partir de différents résultats expérimentaux, on établit la réalité d’une théorie et on peut efficacement en rejeter une autre. En théologie, on peut prouver que Dieu est un parce que sinon la Création ne serait pas unifiée : c’est un argument décisif en faveur de l’unité de Dieu, on ne peut pas expliquer l’unité de la nature autrement que par l’unité de Dieu.
  • Elle peut aussi être une raison suffisante de croire en quelque chose, mais pas décisive parce qu’on peut l’expliquer autrement. Par exemple, Thomas fait remarquer que la Création est une preuve suffisante de l’Amour en Dieu, et que la Trinité n’est pas « obligée » d’exister pour que Dieu soit Amour.

Ainsi, l’argument de Richard de Saint-Victor n’est pas une preuve au sens strict de la Trinité. Cependant, il est utile pour donner aux chrétiens une raison suffisante d’y croire, et c’est peut-être le principal intérêt.

Article 2 : Faut-il attribuer des « notions » aux personnes divines ?

Avant de pouvoir dire quoi que ce soit sur le Père, le Fils ou le Saint-Esprit, il faut déjà être au clair : est-ce que je peux dire quelque chose sur eux tout simplement ?

Saint Jean Damascène 3 dit que “ nous saisissons la distinction des hypostases, c’est-à-dire des personnes, dans leurs trois propriétés : la paternité, la filiation, la procession ”. Il faut donc bien poser les propriétés et notions en Dieu.

Peut-on attribuer des abstractions à Dieu ? Prévostin de Crémone4 enseignait qu’il fallait éviter cela, et toujours les prendre dans un sens concret. Ainsi la « bonté » de Dieu était avant tout la qualité concrète du Dieu créateur, et non le concept philosophique. De même, il n’y a pas de « paternité » en Dieu, ce qu’il y a c’est Dieu le Père.

Contre cela, Thomas d’Aquin fait remarquer que ce n’est pas une faute d’utiliser des termes abstraits pour Dieu, comme par exemple en l’appelant : « la sagesse » ou « la divinité ». Dans notre langage humain, c’est notre façon de parler des « formes pures », tandis que les noms concrets servent aux réalités « subsistantes », c’est-à-dire, de ce monde. En théologie, on a pour usage d’utiliser des noms abstraits pour désigner les qualités selon leur mode simple, et les noms concrets selon leur mode « subsistant ».

  • « La sagesse » et « le Sage » désignent bien la même chose, mais nous considérons la première de façon pure et simple, tandis que le second désigne la sagesse bien concrète, qui est Dieu.
  • « La divinité » désigne le concept pur et simple de Dieu. « Dieu » la réalité concrète qui dirige le monde.

Thomas dit que nous sommes obligés de le faire :

  1. À cause des hérétiques qui demandent en quoi Dieu est un et en quoi Dieu est trois. Il faut donc des termes abstraits pour préciser comment les personnes sont distinctes (« engendrement »).
  2. La relation du Père au Fils et du Père au Saint-Esprit sont deux relations différentes, mais comment pourrait-on expliquer cette différence sans faire référence à des termes abstraits pour l’expliquer ?

Donc nous avons bien besoin de « notions » pour expliquer les personnes.

Article 3 : le nombre des notions

4. Il semble qu’il y en a plus de cinq. De même que le Père ne procède d’aucun autre d’où la notion d’“ innascibilité ”, de même, du Saint-Esprit il ne procède aucune autre personne ; et ceci va nous faire poser une sixième notion.

5. Il est commun au Père et au Fils d’être principe du Saint-Esprit ; pareillement il est commun au Fils et au Saint-Esprit de procéder du Père. Or, on pose une notion commune au Père et au Fils : la spiration ; il faut donc aussi poser une notion commune au Fils et au Saint-Esprit.

Prenons la définition de « notion » donnée par Thomas : « une raison formelle notifiant en propre une personne divine ».

Les personnes divines sont multiples à cause de leur origine (le Père). Les relations ont un début (ou principe) et une fin (terme). Nous avons donc comme notions :

  1. Principe : Père ; terme : Fils ; C’est la paternité.
  2. Principe : Fils ; terme : Père ; C’est la filiation.
  3. Principe : Père et Fils ; terme : Saint-Esprit ; C’est la procession.
  4. Principe : Saint-Esprit ; terme : Père et Fils ; C’est la commune spiration.
  5. Le Père ne tirant son origine de personne d’autre, on appelle cette propriété « l’innascibilité » (de nascor “naître” ; c’est donc la propriété de ne pas naître).

Les notions 1 à 4 sont des « relations ». Les notions 1, 2, 3 et 5 sont des « propriétés », au contraire de la 4, pour des raisons qui seront expliquées plus tard. Les notions 1 à 3 sont des « notions personnelles ». Les notions 4 et 5 sont bien « des notions des personnes, mais pas des notions personnelles », Thomas expliquera cela ensuite.

Article 4 : Sur les notions, les opinions sont-elles libres ?

Dois-je dès maintenant élever un bûcher pour les Grecs qui refusent le filioque ?

Il n’y a pas d’article de foi qui traite des notions ; des opinions divergentes sont donc ici permises.

Thomas précise deux façons pour une opinion d’être hérétique :

  1. Aller directement à l’encontre de la Foi. Par exemple, nier la Trinité, la Résurrection, etc.
  2. Aller indirectement à l’encontre de la Foi. Par exemple « nier que Samuel soit le fils d’Elcana ». En soi, le christianisme ne s’effondre pas pour cela, mais affirmer cette vérité, c’est remettre en cause le statut des Écritures et ceci est une attaque à la foi. On remarque que la plupart des hérésies d’aujourd’hui sont de ce genre.

Les opinions variées sur les notions n’appartiennent ni à l’un ni à l’autre. Pas besoin donc pour les Grecs d’aller se faire voir chez les Grecs.

Pour plus de détails sur la hiérarchie des doctrines, je vous renvoie vers l’article de Maxime : « La hiérarchie des doctrines ».


  1. Hilaire de Poitiers fut le premier évêque de Poitiers au IVe siècle. Il fut l’équivalent d’Athanase d’Alexandrie à l’Ouest, par son opposition aux ariens et sa défense de la Trinité.[]
  2. Ambroise de Milan fut évêque de Milan au IVe siècle, où il s’opposa très efficacement aux ariens de cette ville. Il est aussi celui qui annonça l’Évangile à Augustin d’Hippone.[]
  3. Jean de Damas fit un théologien chrétien syriaque du VIIIe siècle qui vécut sous la domination musulmane. Il est notamment connu pour son ouvrage « De la Foi Orthodoxe » (titre occidental) qui est la théologie systématique la plus ancienne de l’histoire de l’Église.[]
  4. Un des tous premiers professeurs d’université de l’histoire, théologien actif à fin du XIIe siècle-début du XIIIe.[]

Etienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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Si jamais vous confondez essence/nature divine et les personnes/hypostases divines, voici ce qui moi m’a aidé à comprendre, et qui découle de cette question :

La nature divine, c’est Dieu considéré de façon abstraite. C’est la définition ou l’idée de Dieu.
Les personnes divines, c’est le Dieu réel et concret que nous expérimentons et connaissons. Il n’y a aucun moment où vous avez affaire à « Dieu » en tant que nature. Le Dieu concret qui agit dans l’histoire ce sont les trois personnes de la Trinité qui agissent de façon indivise.

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