Les alliances noachiques (2/3) : la première alliance
12 janvier 2021

Dans le premier article de la série, j’ai rappelé ce qu’était une alliance et j’ai expliqué le contexte des alliances noachiques : la création, la chute, la progression du mal dans le monde de l’époque, la persécution du peuple de Dieu et le Déluge vu comme un « jugement rédemptif ». Dans ce deuxième article, je m’attarderai maintenant sur la première alliance noachique. Pour un article plus simple sur Jésus et Noé, voir mon article sur Larebellution.

La première alliance que l’Éternel a conclue avec Noé apparaît en Genèse 6:17-18 :

Pour ma part, je vais faire venir le déluge d’eau sur la terre pour détruire toute créature qui a souffle de vie sous le ciel. Tout ce qui est sur la terre mourra. Cependant, j’établis mon alliance avec toi : tu entreras dans l’arche avec tes fils, ta femme et les femmes de tes fils.

1.    Dieu tiendra sa promesse faite à Noé dans le cadre d’une alliance déjà initiée

D’un côté l’Éternel prévient Noé qu’il va punir les hommes pécheurs par les eaux du Déluge. De l’autre côté, il annonce qu’il va le sauver lui et sa famille. Les sauver à la fois de leurs persécuteurs et de la mort qui viendra sur la terre entière à travers le Déluge.

Ce en quoi consiste cette alliance est clair. Elle est explicitée par cette promesse : « tu entreras dans l’arche avec tes fils, ta femme et les femmes de tes fils ». C’est l’alliance par laquelle l’Éternel va sauver Noé et sa famille grâce à une arche qui les protégera du Déluge. Les deux parties sont Dieu d’un côté et de l’autre Noé et sa famille qu’il représente devant Dieu (Dieu s’adresse bien seulement à Noé).

Le verbe hébreu hqm traduit par « établir » ne veut pas dire « commencer », « initier » ou « ratifier » une alliance (c’est le verbe hébreu kathar qui exprime cette idée, voir Gn 21:26, 31 ; Ex 34). Mais il signifie « accomplir les promesses d’une alliance qui a déjà formellement été conclue/initiée, tenir parole, tenir son serment1». En gros, nous apprenons dans Genèse 6:18 que l’Éternel était déjà dans une relation légale avec Noé. Cette relation était formalisée par une alliance qui assurait sa sécurité et celle de sa famille lorsque viendrait le Déluge. 

En résumé, quand Dieu dit à Noé qu’il va établir son alliance, il lui assure qu’il va bientôt tenir la promesse qu’il lui a faite dans le cadre de son alliance avec lui (le sauver lui et sa famille du Déluge) qu’il lui avait déjà faite dans le passé.

2.    Les éléments de cette alliance

Pour récapituler, voici les éléments de cette alliance :

  1. Les parties et des têtes fédérales (représentants) : Dieu d’un côté, Noé et la famille qu’il représente de l’autre.
  2. Une promesse : la délivrance du Déluge et des persécuteurs, soit la société impie de l’époque.
  3. Des conditions pour obtenir la promesse : la foi qui s’exprime forcément à travers le respect des consignes de Dieu comme la construction de l’arche, qui est le moyen de salut fixé par Dieu.
  4. Des sacrements : on ne sait pas.
  5. Des punitions, une pénalité en cas de non observance des termes de l’alliance : pas de punition à proprement parler à part la mort si on ne fait pas confiance à Dieu en construisant et en rentrant dans l’arche.
  6. Un serment de ratification/une signature (facultatif) : probablement ratifiée comme l’alliance est mentionnée après son initiation déjà passée (voir le 1), peut-être par des sacrifices comme on en trouve déjà dans Genèse 4.
  7. Des principes régulateurs, des règles et des principes servant à réguler la relation des parties dans le cadre de cette alliance (facultatif) : aucun.
  8. Un prologue historique rappelant les bienfaits passés (facultatif) : on ne sait pas.

On peut dire que cette alliance était une alliance inconditionnelle2, c’est-à-dire que ses promesses étaient reçues gratuitement par la foi. Mais on verra plus tard que le don de cette alliance à Noé était conditionnel. Autrement dit, Noé a mérité3 cette alliance, ce contrat, par son obéissance à Dieu, bien qu’elle soit imparfaite.

3.    Cette alliance n’est pas celle de Genèse 9

Étant donné que nous avons vu que la promesse mentionnée dans Genèse 6:18 était une délivrance du Déluge et de persécuteurs, cette promesse n’a rien à voir avec l’alliance de grâce commune mentionnée dans Genèse 9. La promesse rapportée dans Genèse 9 est la garantie d’une certaine stabilité de la création, principalement le serment de ne plus jamais détruire la Création par un Déluge. On a donc respectivement en Genèse 6 et 9 des promesses différentes : d’un côté une promesse de rédemption/salut d’un cataclysme spécifique et de l’autre une promesse de faire perdurer l’ordre naturel. Ce qui implique deux alliances différentes.

De plus comme nous l’avons noté, l’expression traduite par « établir une alliance » (Gn 6.18) suppose nécessairement une alliance déjà existante. Or l’alliance de Genèse 9 n’existait pas encore. Par conséquent, l’alliance présupposée dans Genèse 6 ne peut pas être la même que celle du chapitre 9 qui n’existait pas encore.

4.    Cette alliance n’est pas l’alliance de grâce

a.     La définition de l’alliance de grâce

Pour comprendre en profondeur ce qu’est l’alliance de grâce, lisez cet article. En résumé, l’alliance de grâce est l’alliance dans le cadre de laquelle Dieu accorde son salut, le pardon des péchés aux hommes par grâce. Autrement dit, c’est l’alliance dont la promesse est le salut. Les promesses de l’alliance de grâce sont la délivrance de la mort et de la puissance du péché ainsi que la vie éternelle : la communion parfaite avec Dieu dans un état où il deviendra impossible de pécher et de mourir (immortalité). Cet état glorieux implique aussi une nouvelle création (les « nouveaux cieux et nouvelle terre » d’Apocalypse 21) qui atteindra également un état glorieux, meilleur que son état originel à la création. Par ailleurs, cette vie éternelle était déjà promise à Adam dans l’alliance des œuvres. 

Sur ce blog, nous adhérons à une interprétation réformée/presbytérienne des alliances. C’est-à-dire que, contrairement aux baptistes, nous croyons que Dieu a dispensé son salut à travers une alliance établie formellement même avant la nouvelle alliance. Cette alliance de grâce a été initiée peu après la Chute quand Dieu a recouvert Adam et Ève avec des peaux d’animaux comme vêtements. Puis, elle a été renouvelée, mise à jour ou dispensée (le terme technique est administrée) sous plusieurs versions différentes (le terme technique est celui d’administration). Ce qui a donné les alliances abrahamique, mosaïque4, davidique et enfin, la nouvelle alliance. Au final, la nouvelle alliance n’est qu’une mise à jour parmi d’autres de l’alliance dans laquelle Dieu offre son salut5. Cependant c’est la meilleure des mises à jour.

b.     Le lien avec l’alliance de grâce

Quel est le lien de l’alliance noachique avec l’alliance de grâce ? Comme nous l’avons remarqué, l’alliance noachique ne contient qu’une promesse physique : une délivrance purement physique d’un phénomène naturel (le Déluge). C’est ce même type de salut qu’on retrouve quand Lot est épargné lors du jugement de Sodome, quand Dieu sauve Abraham du Pharaon et lors de l’Exode/la sortie d’Égypte. Par contre, l’alliance de grâce possède une promesse spirituelle : le pardon des péchés devant Dieu. Ainsi, à nouveau, comme on a deux promesses différentes, on a bien deux alliances différentes. L’alliance de Dieu avec Noé de Genèse 6 ne peut donc pas être l’alliance de grâce.

Il est à noter que ces deux alliances ne sont pas dépourvues de liens. L’alliance noachique de Genèse 6 préfigure les réalités de l’alliance de grâce. En particulier, d’après la bénédiction terrestre qui est le fait d’être épargné du Déluge préfigure le fait d’être épargné lors du jugement dernier durant lequel les pécheurs seront jetés en enfer. Si l’on regarde les choses sous l’angle du jugement de Dieu au lieu de son salut, d’après 2 Pierre 3:1-7, le jugement de Dieu à travers le Déluge préfigure le jugement dernier qui aura lieu au retour de Jésus. 

Pour finir, le droit pour Noé de survivre à la destruction du « monde d’alors » (2 Pi 3:6) et d’entrer dans un nouveau monde, « les cieux et la terre d’à présent » (2 Pi 3:7), préfigure le passage pour les croyants de la création présente à la nouvelle création, le paradis. Dit différemment, le passage des « cieux et la terre d’à présent gardés et réservés pour le feu, pour le jour du jugement et de la ruine des hommes impies » aux « nouveaux cieux et une nouvelle terre, où la justice habitera » (2 Pi 3:13). En gros, le monde bouleversé par le Déluge dans lequel Noé et sa famille sont arrivés à leur sortie de l’arche annonce d’avance le paradis décrit dans Apocalypse 21 que Dieu réserve à l’Église.

5.    Noé par son obéissance mérite son salut et celui de sa famille

Bien qu’au fond, Noé ne mérite rien, l’Éternel le considère comme « juste et intègre dans sa génération ». Il est tellement fidèle dans ses actions que Dieu l’oppose aux hommes mauvais. Noé, né de nouveau par la grâce de Dieu, est capable de vivre d’une manière qui plaît à Dieu : marcher avec Dieu et produire de bonnes œuvres qui lui sont agréables.

Bien sûr, l’obéissance de Noé envers Dieu n’est pas parfaite mais Dieu choisit quand même de l’accepter comme ayant de la valeur. De plus, grâce à l’obéissance de Noé6, toute sa famille (sa femme, ses enfants et ses belles-filles qu’il représente est sauvée. N’oublions pas non plus que l’Éternel épargne les animaux (en tout cas, il empêche leur disparition) : quand Dieu sauve des hommes, il sauve toujours en même le reste de la Création (ici les animaux). En particulier, on peut voir Noé comme un représentant et responsable des animaux. C’est lui qui construit l’arche dans laquelle ils entrent et qui les nourrit dans celle-ci.

Avec tous ces détails, Noé nous rappelle énormément Adam. Comme Adam qui a entraîné toute l’humanité dans la mort et le péché, Noé en tant que représentant a eu un impact décisif sur le sort de ceux qu’il représentait. Noé nous est donc présenté comme un nouvel Adam, mais dans un sens positif. En effet, il n’a pas fait périr sa famille par sa désobéissance comme Adam, mais l’a sauvée par son obéissance. Toutefois, il faut émettre des réserves sur la qualité de l’obéissance de Noé. Noé lui-même n’est pas parfait car il péchera en étant nu dans une vigne, ce qui n’est pas sans rappeler la faute commise par Adam et sa honte de sa nudité dans le jardin d’Éden.

6.    Noé, par son obéissance, préfigure de Christ 

Il semble que dans cette histoire du Déluge, l’Éternel ait voulu nous donner un exemple concret de ce qui caractérise le salut : 

  • Il a toujours lieu dans le cadre d’une alliance, une relation officielle et établie (ici la première alliance noachique)
  • Il nécessite une personne qui obéisse à Dieu (ici Noé)
  • Cette personne peut représenter d’autres personnes (ici sa famille) pour qu’ils échappent eux aussi au jugement de Dieu. En gros, elle peut partager son obéissance, sa justice et ses mérites avec ses proches pour qu’eux aussi soient considérés comme justes par Dieu.
  • Il ne concerne pas seulement des hommes, mais toute la Création (ici en particulier les animaux qui entrent dans l’arche).

C’est exactement à cela que ressemble le salut accompli par Jésus-Christ pour nous son Église :

  • Il a lieu dans une alliance : l’alliance de grâce.
  • Jésus est celui qui obéit parfaitement à Dieu (Noé lui n’avait obéi qu’imparfaitement).
  • Devant Dieu, Jésus représente l’Église et partage avec ceux qui la constituent sa justice parfaite et ses mérites pour qu’ils échappent à la mort, l’exil éternel de Dieu. Il porte sa justice parfaite à leur compte.
  • Il concerne toute la Création (Rm 8:20-22).

Pour finir, on peut dire que Noé est comme un reflet de Jésus, une image, une préfiguration et « l’ombre des choses à venir » comme nous dit Hébreux 10:1. Précisément, on dit en théologie que Noé est un type de Jésus. Par ailleurs on retrouve ici le mot grec (tupos) correspondant à type : « Adam, qui est l’image de celui qui devait venir (Jésus). » (Rm 5:14). Concrètement, on peut voir Noé comme un projecteur qui, par son obéissance (acceptée par Dieu bien qu’imparfaite), pointe vers l’obéissance parfaite de Jésus. Contrairement à Noé qui est un second Adam imparfait et incapable de renverser la malédiction survenue à cause d’Adam7, Jésus est le dernier Adam parfait qui la renverse et « fait surabonder la grâce là où le péché a abondé » (Rm 5:20).

Cette obéissance, Jésus nous l’impute légalement, la porte à notre compte. Dit plus simplement, il partage son obéissance parfaite avec nous, nous la transmet. Bien sûr, Christ a aussi pris notre péché et donc notre condamnation : il est mort à notre place. 

Il y a donc deux aspects au salut que Christ a accompli pour nous. 

  1. D’abord un aspect passif : il a reçu notre condamnation. On appelle ça l’obéissance passive de Christ. Passive dans le sens où il a obéi à Dieu le Père en acceptant d’être puni à notre place alors qu’il n’était absolument pas obligé de le faire.
  2. Puis un aspect actif : il a obéi parfaitement à Dieu le Père et nous transmet son obéissance. On appelle ça l’obéissance active de Christ. Active dans le sens où il fait ce que tout homme doit faire : respecter parfaitement la loi de Dieu résumée et exprimée dans les dix commandements. C’est cet aspect actif du salut que Noé nous aide à mieux comprendre. Évidemment, il n’était pas non plus contraint de faire cela pour nous. Tout cela, il l’a accompli alors qu’on ne le méritait pas !

De cette manière, Dieu peut nous déclarer justes, c’est-à-dire prononcer en tant que Juge son verdict que nous sommes justes malgré notre culpabilité. Justes alors que nous sommes tout le contraire : entièrement corrompus comme les hommes que Dieu a tués par le Déluge. En théologie, on appelle cette notion la justification. Bien que Noé ne soit pas parfait (il va s’enivrer dans Genèse 9:21), sa vie et l’alliance que l’Éternel a conclue avec lui nous permettent de mieux comprendre ce qu’a fait Jésus pour les chrétiens.

7.    Une méditation

Loué soit notre Père éternel pour sa grâce qu’il nous a manifesté à nous qui croyons en lui ! Dans sa sagesse infinie, il a pourvu un intermédiaire parfait : Jésus. De plus, dès le sixième chapitre de la Bible, Dieu nous révèle tant de détails concernant le salut accompli par Jésus-Christ à travers l’histoire de Noé et du Déluge ! C’est en Christ que nous sommes trouvés justes et miséricordieusement acceptés par Dieu malgré notre totale imperfection ! 

De même que Noé est sorti de l’arche pour parvenir dans un monde renouvelé après un jugement de Dieu, Christ, le dernier Adam, nous fait entrer dans les nouveaux cieux et la nouvelle terre après le jugement dernier. C’est dans ce paradis, un nouvel univers, que nous vivrons pour l’éternité avec notre Père céleste dans un bonheur indescriptible.

Illustration en couverture : L’entrée dans l’arche (détail), Isaac Van Oosten (peintre flamand), 1613-1661, huile sur toile 43,2 x 57,2 cm, Musée des Beaux-Arts, Rennes.


  1. Pour voir toutes les occurrences de ce verbe : Un autre indice pour l’existence d’une « alliance de la création » entre Dieu et Adam, 2017, Le Bon combat, et pour une étude exhaustive DUMBREL William, Covenant and creation.[]
  2. Je reconnais que même certaines alliances, comme l’alliance de grâce (ou pour les Baptistes la nouvelle alliance), qu’on dit être inconditionnelles ne le sont pas de manière absolue. En effet, pour le croyant, le salut est tout de même conditionné par la foi en tant que moyen permettant de recevoir la grâce (pas comme une œuvre méritoire). Cependant la foi vient ultimement de Dieu et non de l’homme (Éphésiens 2:8-9).[]
  3. Bien sûr, j’utilise « mériter » dans un sens faible comme Noé est pécheur et ne peut donc en soi rien mériter. Mais comme nous, disciples de Christ sauvés par la grâce à travers notre foi, Noé produit des fruits qui démontrent sa foi. Ces fruits, ces bonnes actions, Dieu a jugé bon dans sa grâce de les considérer comme des œuvres méritant quelque chose, même si elles sont imparfaites. Pourquoi ? Pour que Noé soit une préfiguration de Jésus et nous aide ainsi à mieux comprendre le salut accompli par le Messie. Lire la partie 6.[]
  4. Il est vrai que certains font exception et refusent d’affirmer que l’alliance mosaïque est l’alliance de grâce. Cela parce qu’elle ne contiendrait que des promesses physiques (un pays physique : Canaan) contrairement aux promesses spirituelles de l’alliance de grâce.[]
  5. Cette mise à jour dans la nouvelle alliance inclut entre autres comme nouveautés l’ouverture du salut à toutes les nations et la venue de l’Esprit du Christ ressuscité.[]
  6. On pourrait me répondre que les membres de la famille de Noé ont été sauvés du Déluge par leur foi. Il est évident qu’ils étaient obligés de croire pour être sauvés. S’ils n’étaient pas rentrés dans l’arche, alors forcément, ils seraient morts comme tous les autres hommes. Mais on voit clairement que l’accent est mis, jusqu’à trois reprises, sur l’obéissance et la justice de Noé (Genèse 6.8-9 ; 6:22 ; 7:5). Pourquoi une telle insistance si l’obéissance de Noé n’était pas la base du salut de sa famille ?[]
  7. On voit que Noé échoue en tant que second Adam parce que lui-même est pécheur (Gn 9:21) mais aussi parce qu’après le Déluge, ses descendants sont toujours aussi mauvais que les hommes corrompus que Dieu a jugés par le Déluge.[]

Laurent Dang-Vu

Etudiant en maths/info, passionné par la théologie biblique qui me permet d'admirer la beauté et la cohérence de la Bible comme une seule grande histoire, par l'apologétique culturelle (l'analyse d'oeuvres culturelles, films/jeux/anime/littérature à la lumière de la foi) et par la philosophie thomiste pour ses riches apports en apologétique.

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