La personne humaine
22 avril 2021

Les รชtres humains sont les personnes du grand thรฉรขtre de cet univers. Dans le thรฉรขtre antique, la persona รฉtait le masque du personnage. Ce personnage ne se dรฉtachait pas de l’histoire du drame, marquรฉe par ses apparitions et rรฉapparitions. Mais les hommes qui jouaient ce personnage n’รฉtaient pas autant liรฉs ร  la continuitรฉ de la piรจce. Ils pouvaient changer au cours du drame tandis que le personnage demeurait ร  travers le masque. Ainsi, ยซ une persona est une apparence individuelle qui a une continuitรฉ dans l’histoire1 ยป. Ce concept mettait en รฉvidence l’identitรฉ historique du sujet et รฉtait utilisรฉ par l’ร‰glise latine. D’autre part, l’ร‰glise grecque a progressivement utilisรฉ le terme แฝ‘ฯ€แฝนฯƒฯ„ฮฑฯƒฮนฯ‚ hypostasis ยซ qui suggรจre une rรฉalitรฉ qui sous-tend ou soutient toutes les caractรฉristiques et qualitรฉs, toutes les apparences variables qu’une seule et mรชme personne peut prรฉsenter2 ยป.  Ces deux termes mettent l’accent sur la continuitรฉ et l’historicitรฉ. La dรฉfinition a รฉvoluรฉ dans la tradition chrรฉtienne avec les cรฉlรจbres paroles de Boรจce qui a dรฉfini une personne comme ยซ une substance individuelle de nature rationnelle ยป.

Ensuite, la modernitรฉ a eu tendance ร  rejeter la notion de substance et de nature, cรฉdant la place ร  une dรฉfinition fonctionnelle, une dรฉfinition basรฉe sur les capacitรฉs. Ce mouvement est bien illustrรฉ par le changement de la dรฉfinition de la vie en France. En effet, les quatre premiรจres รฉditions du Dictionnaire de l’Acadรฉmie franรงaise (1694, 1718, 1740, 1762) dรฉfinissaient la vie comme ยซ union de l’รขme et du corps ยป jusqu’au changement opรฉrรฉ par la cinquiรจme รฉdition. En 1795, dans le sillage de la Rรฉvolution, la vie n’est plus que ยซ l’รฉtat des รชtres animรฉs tant qu’ils ont en eux le principe des sensations et du mouvement ยป. Mais cela ne s’arrรชte pas lร  puisque la huitiรจme et derniรจre รฉdition, celle de 1935, donne la dรฉfinition suivante : ยซ Activitรฉ spontanรฉe propre aux รชtres organisรฉs, qui se manifeste chez tous par les fonctions de nutrition et de reproduction, auxquelles s’ajoutent chez certains รชtres les fonctions de relation, et chez l’homme la raison et le libre arbitre3. ยป

Ce rejet de la mรฉtaphysique ne pouvait laisser intactes les dรฉfinitions qui s’appuyaient sur elle. Obligรฉs de combler cet immense vide, une conception mรฉcaniste de la rรฉalitรฉ naturelle s’est imposรฉe, sa mรฉthode et son influence se sont gรฉnรฉralisรฉes ร  tous les savoirs. Dรจs lors, une somme d’informations non mรฉtaphysiques est compilรฉe pour tenter de dรฉfinir l’รชtre. Parce qu’elles se veulent non-mรฉtaphysiques, ces dรฉfinitions sont rรฉduites ร  des termes et des comprรฉhensions fonctionnels. La dรฉfinition de la personne n’est pas รฉpargnรฉe non plus. Elle tend ร  devenir de plus en plus fonctionnelle, construite principalement ร  partir des capacitรฉs de l’รชtre humain.

Locke montre lโ€™exemple :

[Une personne] est un รชtre pensant et intelligent, douรฉ de raison et de rรฉflexion, et qui peut se considรฉrer soi-mรชme comme soi-mรชme, une mรชme chose pensante en diffรฉrents temps et lieux. Ce qui provient uniquement de cette conscience qui est insรฉparable de la pensรฉe et lui est essentielle ร  ce quโ€™il me semble : car il est impossible ร  quelquโ€™un de percevoir sans percevoir aussi ce quโ€™il perรงoit4.

Cette dรฉfinition a connu une seconde vie au cours des derniรจres dรฉcennies. Elle semble avoir inspirรฉ au moins deux penseurs influents. La premiรจre, Mary Anne Warren, a proposรฉ cinq critรจres d’individualitรฉ dans un cรฉlรจbre article dรฉfendant le droit ร  l’avortement :

1. La conscience (des objets et des รฉvรฉnements extรฉrieurs et/ou intรฉrieurs ร  l’รชtre), et notamment la capacitรฉ de ressentir la douleur ;
2. Le raisonnement (la capacitรฉ dรฉveloppรฉe de rรฉsoudre des problรจmes nouveaux et relativement complexes) ;
3. L’activitรฉ autonome (activitรฉ relativement indรฉpendante du contrรดle gรฉnรฉtique ou du contrรดle externe direct).
4. La capacitรฉ de communiquer, par quelque moyen que ce soit, des messages de types indรฉfiniment variรฉs, c’est-ร -dire non seulement avec un nombre indรฉfini de contenus possibles, mais sur un nombre indรฉfini de sujets possibles ;
5. La prรฉsence de concepts de soi, et la conscience de soi, individuelle ou raciale, ou les deux5.

Pour elle, ces critรจres permettent ร  un membre de l’espรจce Homo sapiens d’appartenir ร  la communautรฉ morale. L’hรฉritage gรฉnรฉtique n’est pas suffisant pour l’humanitรฉ morale et ces critรจres sont nรฉcessaires. En fait, pour Warren, la premiรจre et la deuxiรจme conditions sont suffisantes pour รชtre une personne. On retrouve รฉgalement cette distinction dans la pensรฉe de Peter Singer. Dans Practical Ethics, il dรฉfend lui aussi l’existence de deux significations superposรฉes mais non coรฏncidentes du terme ยซ รชtre humain ยป. La premiรจre est d’รชtre un ยซ membre de l’espรจce Homo sapiens ยป tandis que la seconde est d’รชtre une ยซ personne6 ยป.  L’รชtre doit avoir certaines facultรฉs pour รชtre appelรฉ une personne. Et pour Singer, en partant de la dรฉfinition de Locke, ces facultรฉs sont la rationalitรฉ et la conscience de soi7.  Warren, Singer, Locke, et d’autres, sont ce que nous appelons des personnistes.

Mais, un changement substantiel de la dรฉfinition de la personne รฉtait-il nรฉcessaire ? Pour tenter de rรฉpondre ร  cette question, il faut d’abord examiner en profondeur la dรฉfinition de Boรจce afin de voir si notre sociรฉtรฉ peut s’en accommoder. Un interrogatoire doit ensuite รชtre menรฉ, la dรฉfinition apportรฉe par notre modernitรฉ doit รชtre mise ร  l’รฉpreuve. Cette mise ร  l’รฉpreuve portera sur les consรฉquences morales d’un tel point de vue fonctionnel et vรฉrifiera si la reconnaissance par la communautรฉ humaine est compatible avec celui-ci.

Une dรฉfinition qui demeure

Diffรฉrentes approches tentent de rรฉsoudre le problรจme de l’identitรฉ personnelle. Ce problรจme est diachronique, insรฉparable du dรฉveloppement de l’รชtre. En effet, que reste-t-il de nos premiers jours, de nos dรฉbuts en tant qu’รชtre humain, quelques dรฉcennies plus tard ? Que reste-t-il malgrรฉ les bouleversements physiques et psychologiques vรฉcus tout au long de notre dรฉveloppement ? Notre รชtre fait face ร  diffรฉrents bouleversements qui viennent s’ajouter, s’enlever, s’ajuster. Appelรฉs ร  interagir avec notre monde, nous ne sortons pas indemnes de ce perpรฉtuel face ร  face. En tant qu’รชtres, nous sommes intrinsรจquement dynamiques et non statiques. Nous sommes acteurs et rรฉcepteurs d’une gรฉnรฉrositรฉ ontologique qui imprรจgne notre rรฉalitรฉ : ยซ Car les รชtres rรฉels de notre univers se dรฉploient hors d’eux-mรชmes dans l’action pour deux raisons : d’une part, parce qu’ils sont pauvres, en ce sens qu’en tant que limitรฉs et imparfaits, ils cherchent ร  se complรฉter auprรจs d’autres รชtres ; d’autre part, parce qu’ils sont riches, en ce sens qu’ils existent vรฉritablement et possรจdent donc un certain degrรฉ de perfection rรฉelle et ont une tendance intrinsรจque ร  la partager d’une maniรจre ou d’une autre avec les autres8. ยป

Cette gรฉnรฉrositรฉ provoque des changements en nous. Par exemple, notre corps est constamment confrontรฉ ร  la disparition et ร  la rรฉgรฉnรฉration des cellules. Ce rythme de disparition et de gรฉnรฉration est diffรฉrent selon la fonction des cellules. Une grande majoritรฉ (mais pas la totalitรฉ) de nos cellules change au fil des annรฉes, transformant ainsi notre corps. Mais notre rรฉalitรฉ psychologique est รฉgalement concernรฉe :

D’un point de vue psychologique, les choses sont ร  peu prรจs les mรชmes. Mes premiers souvenirs ne remontent qu’ร  l’รขge de quatre ans environ. Mes croyances et mes dรฉsirs ont beaucoup changรฉ au cours de ma vie, et beaucoup d’entre eux sont รฉgalement en train de changer. Mes processus et capacitรฉs cognitifs ont beaucoup changรฉ ร  mesure que je parvenais ร  utiliser le langage et que je manifestais progressivement divers autres pouvoirs rationnels. En effet, pendant un certain temps aprรจs ma naissance, je n’ai manifestรฉ aucun pouvoir rationnel apparent9.

Alors, que reste-t-il ร  travers le changement ? Voyons si la cรฉlรจbre dรฉfinition de Boรจce demeure elle aussi ร  travers le changement. ยซ Une personne est une substance individuelle de nature rationnelle. ยป Avec Thomas d’Aquin, nous voyons que cette dรฉfinition est composรฉe de trois caractรฉristiques principales : une individualitรฉ, une substance et une nature10.  Ces mots ne devraient pas nous effrayer.

Analysons et rassurons

Par individuelle, c’est le ยซ mode individuel d’รชtre ยป qui est mis en รฉvidence11.  Emery affirme que par dรฉfinition, ยซ individuel ยป signifie ce qui est indivis en soi et รฉgalement distinct des autres ; il est un en soi et un par rapport aux autres. Ce terme insiste sur la singularitรฉ de sa distinction et de son indivisibilitรฉ. Ainsi, avec l’individualitรฉ, Boรจce veut mettre en รฉvidence ยซ la maniรจre incommunicable d’exister du singulier rรฉel, l’irrรฉductibilitรฉ de l’unicitรฉ du singulier12 ยป.

Ensuite, Thomas d’Aquin affirme que la substance est ici pour exclure les accidents de l’individualitรฉ10.  Au contraire, il faut considรฉrer ce qui est en dessous des accidents : la substance. ยซ Elle dรฉsigne ce qui est apte ร  exister par soi, en soi et non dans un autre, c’est-ร -dire la subsistance13 ยป.  Ce couple substance/accident semble รฉtranger ร  notre รฉpoque, rรฉsidu d’une pรฉriode lointaine et trop ouverte ร  la spรฉculation. Il n’en est rien puisque ce que nous pouvons encore percevoir aujourd’hui est la rรฉalitรฉ qu’il dรฉsigne. C’est la dรฉmonstration que Clarke a tentรฉ ร  travers trois รฉtapes.

Tout d’abord, nous devons reconnaรฎtre dans chaque รชtre humain l’existence d’un certain principe d’identitรฉ de soi qui perdure au sein d’une succession de changements. Sinon, nous ne pouvons pas expliquer notre mรฉmoire, notre responsabilitรฉ morale, nos promesses et engagements de fidรฉlitรฉ ou notre rรฉalisation d’un projet en vue d’un certain objectif. C’est le mรชme รชtre humain qui se souvient de ce qu’il a fait ou vรฉcu dans le passรฉ ; le mรชme รชtre humain qui est jugรฉ moralement en fonction de ce qu’il a fait ; le mรชme รชtre humain qui tient les promesses qu’il a faites ; le mรชme รชtre humain qui s’efforce au fil du temps de rรฉaliser un projet particulier. Clarke remarque qu’affirmer le contraire serait auto-contradictoire. En effet, ยซ s’il n’y a pas un seul observateur qui persiste tout au long du processus, il serait impossible de savoir qu’il existe une telle succession, puisque l’observateur disparaรฎtrait lui-mรชme ร  chaque instant et qu’il n’y aurait rien pour reconnaรฎtre la succession comme une succession14 ยป.

Deuxiรจmement, ce principe d’identitรฉ de soi et les diffรฉrentes phases de changement qu’il traverse doivent รชtre diffรฉrents. Autrement, une contradiction apparaรฎtrait : ยซ les diffรฉrentes phases, par dรฉfinition, ne sont pas identiques les unes aux autres โ€“ sinon pas de changement โ€“ et si le sujet est identique ร  chacune d’elles, alors il est identique et non identique ร  lui-mรชme โ€“ ce qui est absurde ยป. Par consรฉquent, ce principe d’auto-identitรฉ doit transcender toutes les diffรฉrentes phases du processus, et รชtre le sujet ยซ pour qui et en qui le processus a lieu15 ยป.

Enfin, on appelle ce principe la substance. Restant sous ses phases changeantes, il constitue leur principe de continuitรฉ et d’identitรฉ de soi. Les phases changeantes sont appelรฉes accidents. Ils affectent la substance mais son identitรฉ de soi essentielle n’est pas constituรฉe ou changรฉe par eux. Clarke conclut :

La substance est donc immanente, impliquรฉe et exprimรฉe dans ses accidents changeants, mais, bien qu’unie ร  eux, elle n’est jamais simplement identique, totalement immergรฉe ou รฉpuisรฉe par aucun d’entre eux. Elle est ร  la fois immanente et transcendante dans chacun de ses รฉtats et actes accidentels successifs. C’est pourquoi un tel changement est appelรฉ changement accidentel, parce que la substance elle-mรชme ne change pas essentiellement ou substantiellement de maniรจre ร  devenir un autre รชtre ou une autre sorte d’รชtre, mais seulement accidentellement16.

Ainsi, nous voyons que le couple substance/accident n’est pas รฉtranger ร  notre rรฉalitรฉ. En fait, il ne se limite pas ร  l’รชtre humain mais envahit tous les niveaux d’รชtre : animaux, plantes, รชtres inanimรฉs17.

Justement et finalement, en spรฉcifiant que la personne est de nature rationnelle, nous excluons les corps inanimรฉs, les plantes et les simples animaux du statut de personne10.  En effet, les substances rationnelles ยซ ont la maรฎtrise de leurs actes : elles ne sont pas simplement โ€œ agies โ€, comme les autres, elles agissent par elles-mรชmes18 ยป.  Cela est possible grรขce au libre arbitre et au libre choix, propres ร  l’รชtre humain. Il n’est pas un simple รชtre vivant, dotรฉ de facultรฉs vรฉgรฉtatives qui comprennent la nutrition, le mรฉtabolisme, la croissance, l’autorรฉparation et la reproduction. Nous retrouvons ces facultรฉs vรฉgรฉtatives chez tous les รชtres vivants et elles sont tout ce que les plantes peuvent possรฉder. Plus รฉvoluรฉs, les animaux sont caractรฉrisรฉs par des facultรฉs sensitives. Ils peuvent faire l’expรฉrience de la simple cognition de sensation et de locomotion. Enfin, la raison couronne la hiรฉrarchie des facultรฉs, confรฉrant ร  l’รชtre humain des privilรจges importants dans cet ordre. En รฉtant un รชtre vivant et un animal, l’homme possรจde des facultรฉs vรฉgรฉtatives et des facultรฉs sensitives mais la prioritรฉ est donnรฉe ร  sa rationalitรฉ, elle dรฉtermine sa nature. Cela signifie que le genre de l’รชtre humain est animal tandis que sa diffรฉrence spรฉcifique est rationnelle. En d’autres termes, l’homme est une sorte d’animal โ€“ dotรฉ de facultรฉs vรฉgรฉtatives et sensitives โ€“, mais avec en plus la rationalitรฉ. Cependant, avant d’aller plus loin, soyons certains. Les hommes sont-ils vraiment diffรฉrents des autres animaux ? De plus, cette rationalitรฉ est-elle exclusive ร  l’homme ? Et si oui, s’agit-il d’une simple diffรฉrence de degrรฉ ou de nature ?

Un animal rationnel

Nous pouvons connaรฎtre ce qu’est une chose ร  travers ses actions. Ainsi, nous pouvons dรฉcouvrir ce qui distingue les รชtres humains des autres รชtres ร  partir de leurs actions distinctives. Dans cette optique, Patrick Lee, dans un article intitulรฉ ยซ Soul, Body and Personhood ยป, souhaite montrer que les humains ยซ accomplissent des actions qui manifestent une transcendance de la matiรจre que ne possรจdent pas les autres animaux ยป, des actions spirituelles, rรฉalisรฉes sans organes corporels19.  Lee montre cette transcendance ร  partir des capacitรฉs naturelles fondamentales de la pensรฉe conceptuelle et du libre choix.

Premiรจrement, les รชtres humains rรฉalisent des actes de comprรฉhension (ou de pensรฉe conceptuelle) qui sont fondamentalement diffรฉrents des actes de sensation, de perception ou d’imagination. ยซ Un acte de comprรฉhension est la perception, ou la prise de conscience, d’une nature partagรฉe en commun par de nombreuses choses15. ยป  En d’autres termes, comprendre une chose, c’est connaรฎtre ce que cette chose est et non pas simplement la connaรฎtre. Lorsque nous comprenons une chose, nous apprรฉhendons sa nature. Le langage employรฉ par les humains montre que nous faisons naturellement une distinction entre un individu et sa nature. Nous distinguons les noms propres, qui dรฉsignent des individus ou des groupes d’individus, des noms communs, qui dรฉsignent des classes. Et lorsque nous faisons cela, nous ne nous contentons pas de crรฉer des groupes d’individus sur la base d’une similitude perรงue โ€“ comme le font les autres animaux โ€“ mais nous percevons รฉgalement la propriรฉtรฉ universelle de la nature.

En effet, un grand nombre de jugements universels nรฉcessitent une comprรฉhension de la nature des choses appartenant ร  une classe20. Par exemple, le cรฉlรจbre raisonnement qui conclut que Socrate est mortel, exige que nous comprenions la nature de l’homme, de Socrate et de l’รชtre mortel. En outre, en logique, nous percevons ce qui est vrai non seulement dans des cas particuliers mais universellement, dans d’innombrables cas. Nous pouvons comparer diffรฉrents types d’arguments et juger de leur validitรฉ.

Cette capacitรฉ de pensรฉe conceptuelle est ร  l’origine de la plupart des traits distinctifs de l’homme, elle le sรฉpare des autres animaux : ยซ le langage syntaxique, l’art, l’architecture, la variรฉtรฉ des groupements sociaux et des autres coutumes, l’enterrement des morts, la fabrication d’outils, la religion, la peur de la mort (et des mรฉcanismes de dรฉfense รฉlaborรฉs pour permettre de vivre avec cette peur), le port de vรชtements, la cour authentique du sexe opposรฉ, le libre choix et la moralitรฉ21 ยป.  Ces particularitรฉs sont rendues possibles par des pensรฉes conceptuelles qui รฉchappent ร  deux frontiรจres : le temps et la subjectivitรฉ.

Tout d’abord, grรขce ร  la pensรฉe conceptuelle, les actions et la conscience des รชtres humains ne sont pas limitรฉes au prรฉsent spatio-temporel. Leur conscience et leur prรฉoccupation vont au-delร  de ce qui peut รชtre perรงu ou imaginรฉ comme รฉtant immรฉdiatement liรฉ au prรฉsent. De plus, grรขce ร  la pensรฉe conceptuelle, les รชtres humains peuvent rรฉflรฉchir sur eux-mรชmes et sur leur place dans la rรฉalitรฉ, c’est-ร -dire qu’ils peuvent avoir une vision objective et tenter d’รชtre objectifs dans leurs รฉvaluations et leurs choix. Les autres animaux ne donnent aucune preuve de leur capacitรฉ ร  faire l’une ou l’autre de ces choses ; au contraire, ils semblent complรจtement liรฉs ร  l’ici et au maintenant, et incapables d’avoir une vue objective des choses telles qu’elles sont en elles-mรชmes, ou de tenter d’รชtre objectifs dans leurs รฉvaluations et leurs choix22.

Quelqu’un pourrait rรฉtorquer que les animaux non humains peuvent avoir une intelligence similaire ร  la nรดtre. La diffรฉrence entre les deux intelligences ne serait alors pas une diffรฉrence de nature mais de degrรฉ. Selon cette position, la diffรฉrence est surestimรฉe et s’explique simplement par l’incapacitรฉ des animaux non humains ร  manifester leur intelligence, qui n’est pas si diffรฉrente. Mais, est-il raisonnable de penser qu’une intelligence du mรชme type que celle de l’homme n’a pas rรฉussi ร  se manifester dans au moins certains de ses propres effets sur une longue pรฉriode de temps ? Non. Et la diffรฉrence est flagrante :

Les รชtres humains ont littรฉralement transformรฉ la plupart des paysages de la planรจte Terre en organisant les matรฉriaux en fonction de leurs objectifs intelligents. Les autres animaux, en revanche, ont laissรฉ peu d’effets durables, et non accidentels (contrairement aux fossiles). Certains autres animaux construisent des structures pour se protรฉger et se rรฉchauffer, par exemple le barrage du castor et la ruche de l’abeille. Pourtant, il est รฉvident que ces animaux construisent ces structures quasi-stables par instinct plutรดt que par intelligence. Cela est รฉvident du fait que leur maniรจre de construire est invariable parmi les membres de l’espรจce, et invariable parmi les gรฉnรฉrations. S’ils comprenaient et planifiaient ce qu’ils font, comme le font les รชtres humains, ils commenceraient inรฉvitablement ร  concevoir des mรฉthodes de construction variรฉes et peut-รชtre amรฉliorรฉes. Rien de tel ne se produit. Cela contraste รฉvidemment avec la variation et l’amรฉlioration au fil des gรฉnรฉrations de l’art de la construction chez les รชtres humains. Seuls les รชtres humains ont l’art de construire, c’est-ร -dire que seuls les รชtres humains conรงoivent le but et la conception intelligibles de ce qu’ils construisent. Seuls les รชtres humains conรงoivent ce qu’ils font, par opposition au fait de suivre aveuglรฉment une sรฉquence d’actes (gรฉnรฉtiquement dรฉterminรฉe) qui, par sรฉlection naturelle ou par dessein extrinsรจque du crรฉateur (ou les deux), est gรฉnรฉralement fructueuse23.

La diversitรฉ est รฉgalement une diffรฉrence notable. Les รชtres humains ยซ manifestent une grande diversitรฉ, non seulement dans les maisons et les villes, mais aussi dans les vรชtements, les coutumes, les pratiques de sรฉduction et les arrangements sociรฉtaux15 ยป.  Au contraire, les animaux non humains poursuivent les mรชmes fins par les mรชmes moyens au sein de leur espรจce, ร  travers les gรฉnรฉrations. De plus, notre capacitรฉ de pensรฉe conceptuelle et de raisonnement fait de nous des animaux politiques et pas seulement des animaux sociaux. Nous ne nous contentons pas de nous rassembler mais nous rรฉflรฉchissons ร  la structure de notre sociรฉtรฉ, nous essayons d’รฉtablir une forme de constitution et de la suivre. Enfin, nous pouvons souligner que l’homme est capable de produire des outils pour une utilisation indรฉfinie dans le futur et qu’il est le seul ร  rรฉaliser une production de masse d’outils. Ces deux points montrent que l’homme est capable de comprendre la vraie nature d’un outil, de l’abstraire d’un usage particulier.

En outre, une vision matรฉrialiste de la raison humaine ne peut รฉviter de se heurter ร  un problรจme de taille. Il barre la route et porte un nom : le problรจme de l’incarnation. Ce problรจme trouve son origine dans ยซ un dรฉcalage ontologique fondamental entre les objets propres ร  l’activitรฉ intellectuelleโ€ฆet toute forme d’incarnation physique potentielle de ceux-ci24 ยป. Et ce n’est pas anodin.

Les concepts, les propositions et les arguments sont abstraits ; les lieux matรฉriels potentiels de ces รฉlรฉments sont concrets. Les premiers sont inรฉtendus, les seconds sont รฉtendus. Les premiers sont universels, les seconds sont particuliers. Rien de ce qui est abstrait, non รฉtendu et universel โ€“ et il est difficile de voir comment quelque chose d’abstrait pourrait รชtre autrement qu’inรฉtendu et universel โ€“ ne pourrait รชtre incarnรฉ, localisรฉ ou stockรฉ dans quelque chose de concret, d’รฉtendu et de particulier. Par consรฉquent, les objets propres ร  l’activitรฉ intellectuelle ne peuvent avoir aucune incarnation ou localisation matรฉrielle15.

Notre capacitรฉ de libre choix est le deuxiรจme critรจre qui rรฉvรจle la diffรฉrence de nature โ€“ et pas seulement de degrรฉ โ€“ entre l’homme et les autres animaux. L’homme, par son propre acte de volontรฉ, peut orienter sa volontรฉ vers une option plutรดt qu’une autre. Il peut comprendre le bien ou l’accomplissement proposรฉ par une option et dirige sa volontรฉ vers le bien qu’il veut saisir25.

Ces deux particularitรฉs montrent la rationalitรฉ de l’รชtre humain. Dotรฉ d’une telle capacitรฉ, l’homme peut avoir la maรฎtrise de ses propres actions et agir de lui-mรชme. Il ne subit pas l’histoire mais peut agir sur elle. Il peut la faire sursauter ou la calmer, il peut dominer le cours de l’histoire. Il fait rรฉellement l’histoire. Possรฉdant cette identitรฉ historique, il se distingue ร  nouveau des autres animaux.

Si nous observons un troupeau de bรฉtail dans un champ, nous pouvons distinguer des vaches individuelles dans la masse. Mais aucune vache n’a une ยซ histoire ยป au sens oรน un รชtre humain en a une. En d’autres termes, bien que les vaches, comme les รชtres humains, vivent des vies individuelles qui se prolongent dans le temps, le parcours de vie de chacune d’entre elles n’a pas de signification particuliรจre. Il ne s’agit pas d’une ยซ histoire ยป. Lorsqu’Abraham a reรงu les trois visiteurs cรฉlestes dans sa tente ร  Mamrรฉ, il a abattu un veau. A-t-on jamais demandรฉ quel veau ? Pourtant, on ne peut pas abattre un รชtre humain sans abattre un รชtre humain particulier, quelqu’un qui a un nom et ร  propos duquel il serait logique de demander ยซ Qui est mort ? ยป26.

Et la multiplicitรฉ ne change pas grand-chose : ยซ Mรชme si vous massacrez d’un seul coup des centaines de milliers d’รชtres humains avec une arme stratรฉgique nuclรฉaire, des gens dont vous ne connaรฎtrez jamais le nom et dont vous n’aurez jamais vu le visage, il n’en restera pas moins qu’ils avaient des noms et des histoires, que l’histoire de tel Dimitri ou de telle Anna a pris fin de faรงon soudaine et irremplaรงable, et que cet รฉvรฉnement unique s’est produit des centaines de milliers de fois en un seul instant15. ยป  Il est donc clair que l’homme ยซ possรจde ยป quelque chose qui transcende la matiรจre, qui ne s’explique pas seulement par de simples forces physiques.

Matiรจre et forme

Les particularitรฉs de l’รชtre humain nous introduisent dans une problรฉmatique plus large. En observant notre rรฉalitรฉ, nous dรฉcouvrons qu’elle contient un grand mystรจre : le problรจme de l’un et du multiple. En effet, tout dans ce monde est ร  la fois un et multiple. Ainsi, un รชtre est ร  la fois semblable aux autres en ce qu’il existe et dissemblable d’eux en ce qu’il est cet รชtre et non celui-lร . Dans ce cas, cette distinction s’observe au niveau fondamental, celui de la participation ร  l’existence. Mais le paradoxe de l’un et du multiple s’infiltre dans toutes les couches de la rรฉalitรฉ.

En effet, nous percevons que l’unicitรฉ de l’essence de tous les รชtres n’est pas totale. Nous percevons que leurs diffรฉrences ne sont pas absolues et qu’ils sont classรฉs en diffรฉrents groupes, en diffรฉrentes catรฉgories d’รชtres. Nous observons naturellement la prรฉsence d’espรจces qui viennent organiser notre rรฉalitรฉ. C’est dans ce type de configuration que se pose rapidement le problรจme de l’un et du multiple. Comment chaque membre de l’espรจce peut-il รชtre un รชtre individuel, ยซ unique dans son รชtre propre et ainsi essentiellement distinct de tout autre ยป, et en mรชme temps, ne pas contenir de diffรฉrences qualitatives essentielles par rapport aux autres27 ?

On constate premiรจrement que chaque membre d’une espรจce est ร  la fois semblable ร  tous les autres et diffรฉrent ou distinct de tous les autres. Ensuite, parce que cette ressemblance et cette non ressemblance sont des attributs opposรฉs et irrรฉductibles du mรชme รชtre, ยซ il doit y avoir, dans l’essence ou la nature de chaque membre d’une espรจce, une vรฉritable composition mรฉtaphysique de deux co-principes rรฉellement distincts mais corrรฉlatifs : l’un pour fonder la similitude d’une essence spรฉcifique commune ; l’autre pour fonder la distinction d’un membre individuel par rapport ร  un autre28 ยป.

Ces deux co-principes gagnent ร  รชtre dรฉcouverts, ร  รชtre dรฉfinis. Le principe de similitude est ยซ ce principe qui, dans chaque membre de l’espรจce, fait qu’il est tel type d’รชtre et non tel autre. ยป Aristote appelle ce principe la forme essentielle de l’รชtre. Il s’agit de sa forme intelligible intรฉrieure ou de la structure constitutive de l’essence15.

Cependant, le principe de distinction qui lui est associรฉ ne peut pas รชtre une autre forme essentielle ou un principe qualitatif formel dans l’ordre essentiel. En effet, ยซ cela ajouterait dans chaque membre une note qualitative formelle diffรฉrente, qui en ferait automatiquement une autre espรจce ou un autre type d’รชtre ยป et ยซ deux formes essentielles opรฉrant en mรชme temps dans la mรชme essence d’un รชtre dรฉtruiraient l’unitรฉ de son essence ยป. Par consรฉquent, ce principe ยซ doit รชtre un principe non formel ou non qualitatif, capable de distinguer deux natures sans introduire entre elles une diffรฉrenciation qualitative formelle ยป. C’est ce qu’Aristote appelle la matiรจre29.  Elle a le rรดle de diffรฉrenciation en raison de son extension quantitative qui peut se dรฉployer dans l’espace en un lieu unique.

Si la forme essentielle est prรฉsente chez les รชtres de la mรชme espรจce, nous donnant sa forme intelligible, la matiรจre est le principe qui les diffรฉrencie en รฉtant faรงonnรฉe par la forme. On dit que les formes informent la matiรจre, dans toutes ses parties. Cette coopรฉration mรฉtaphysique donne naissance ร  un individu membre d’une espรจce. La forme d’un รชtre est unique30, et n’est pas une simple rรฉalitรฉ mรฉtaphysique ajoutรฉe ร  la matiรจre. Elle n’est pas l’union de deux principes sรฉparรฉs. En effet, la forme substantielle imprรจgne la totalitรฉ de la substance. Elle l’imprรจgne horizontalement dans ses parties (ma main est aussi humaine que mon pied) et aussi verticalement, en descendant jusqu’aux รฉlรฉments chimiques qui la constituent. Nous disons que ces รฉlรฉments chimiques existent virtuellement dans la substance, ยซ non pas en tant que composรฉs ร  part entiรจre, mais en tant qu’รฉlรฉments pleinement attelรฉs au fonctionnement de l’organisme dans lequel ils existent, via les composรฉs qu’ils constituent, et les autres composรฉs que ces derniers constituent, via les niveaux de composรฉs, les protรฉines, l’ADN que ces derniรจres codent, les organelles qui constituent les cellules, les organes constituรฉs par les cellules, et ainsi de suite31 ยป.  Via la forme, la matiรจre n’est pas simplement de la matiรจre mais de la matiรจre faรงonnรฉe, agencรฉe pour susciter un รชtre humain, une personne. Cรฉdons la place ร  Maritain :

L’homme en tant quโ€™individualitรฉ matรฉrielle nโ€™a quโ€™une unitรฉ prรฉcaire, qui ne demande quโ€™ร  retomber dans la multiplicitรฉ ; car la matiรจre tend dโ€™elle-mรชme ร  se dรฉcomposer, comme lโ€™espace ร  se diviser. En tant quโ€™individu chacun de nous est un fragment dโ€™une espรจce, une partie de cet univers, un point singulier de lโ€™immense rรฉseau de forces et dโ€™influences, cosmiques, ethniques, historiques, dont il subit les lois ; il est soumis au dรฉterminisme du monde physique. Mais chacun de nous est aussi une personne, et en tant que personne, il nโ€™est pas soumis aux astres, il subsiste tout entier de la subsistance mรชme de lโ€™รขme spirituelle, et celle-ci est en lui un principe dโ€™unitรฉ crรฉatrice, dโ€™indรฉpendance et de libertรฉ32.

La forme d’un รชtre humain est sa nature rationnelle. On l’appelle aussi son รขme. C’est le ยซ quelque chose ยป qui transcende la matiรจre, qui n’est pas simplement explicable par les forces physiques. Mais il faut faire attention ici. Nous ne croyons pas que l’รขme transcende absolument la matiรจre, ou existe indรฉpendamment d’elle. En effet, ce n’est pas l’รขme humaine qui accomplit l’acte de comprendre mais ยซ c’est l’รชtre humain qui comprend avec son intellect plutรดt que l’รขme qui est le sujet de l’acte ยป. Pour Thomas d’Aquin, ยซ les facultรฉs de l’รขme, y compris l’intellect et la volontรฉ… sont dans l’รขme comme leur principe, et non comme dans un sujet33 ยป.  Il ne faut donc pas dire que l’รขme agit indรฉpendamment de la matiรจre. Il faut plutรดt dire que l’acte de comprendre est un acte qui s’accomplit lui-mรชme sans organe corporel. Par consรฉquent, nous ne sommes pas seulement une รขme. Nous vivons aussi des actions corporelles et nous sommes donc un corps vivant, un organisme. Nous disons que nous sommes une union du corps et de l’รขme.

Il est รฉtabli que l’embryon est un รชtre humain individuel dรจs le moment de la conception34.  Il possรจde ses propres buts et fonctions et grandit, se dรฉveloppe comme une personne. Mรชme s’il ne possรจde pas encore de capacitรฉ rationnelle, il possรจde une nature humaine et doit รชtre considรฉrรฉ, ontologiquement, affectivement et moralement comme une personne. Sa nature oriente son รขme et son corps pour maintenir, soutenir et perfectionner son รชtre dans son ensemble. Il est une personne dรจs sa conception et les changements qu’il subit ne sont pas substantiels mais accidentels. Le prochain changement substantiel sera sa mort.  Le ยซ devoir-รชtre ยป dรฉcoulant de l'ย ยปรชtreย ยป, cette position sur l’identitรฉ de la personne se rรฉpercute sur les questions morales. Elle doit รชtre comparรฉe aux consรฉquences d’une position personiste.

Un problรจme moral majeur

La dรฉfinition traditionnelle d’une personne nous amรจne ร  affirmer que l’รชtre humain a une valeur intrinsรจque depuis sa conception jusqu’ร  sa mort. En face, les personnistes poussent leur modรจle fonctionnel jusqu’ร  la dignitรฉ de l’รชtre. ร€ la suite de Christopher Kaczor, nous pouvons dire que leur dรฉfinition de la personne produit une comprรฉhension du statut de personne basรฉ sur la performance. Elle s’oppose au statut de personne comme don. Cette derniรจre position soutient que chaque รชtre humain a une valeur morale inhรฉrente du simple fait qu’il est ce qu’il est. La position personniste affirme que le respect doit รชtre accordรฉ ร  un รชtre humain si et seulement s’il fonctionne d’une maniรจre donnรฉe35. Pour les personnistes, un รชtre humain acquiert une valeur intrinsรจque en fonction de sa capacitรฉ actuelle ร  exercer certaines propriรฉtรฉs ou fonctions. Pour Singer, cette condition ne suffit pas car le critรจre de la valeur morale est la capacitรฉ d’รฉprouver du plaisir et de la souffrance. Par consรฉquent, pour lui, la possession du statut de personne ne suffit mรชme pas pour รชtre รฉligible ร  la reconnaissance morale. Une fois de plus, nous voyons l’influence profonde d’une vision fonctionnelle de la rรฉalitรฉ. Cette position le conduit ร  รฉlever les droits des animaux parfois au-dessus des droits de l’homme. Mais cette dรฉrobade n’est pas convaincante.

En effet, le bien d’un organisme individuel non humain est le plein dรฉveloppement de ses pouvoirs biologiques. Pour ce faire, il doit รชtre rigoureux et en bonne santรฉ. ยซ Nous pouvons alors dire que ce qui favorise la survie et l’รฉpanouissement de l’organisme est dans son intรฉrรชt et que ce qui diminue ses chances de survie ou d’รฉpanouissement est contre ses intรฉrรชts36. ยป  Par consรฉquent, si nous suivons le critรจre moral de Singer, nous devrions reconnaรฎtre une valeur morale ร  tous les รชtres. Plus important encore, Lee montre que ce type d’argument fondรฉ sur les intรฉrรชts passe ร  cรดtรฉ de l’essentiel car il confond deux questions :

La question est de savoir qui a une valeur pleine et entiรจre ou des droits fondamentaux : quelles sont les entitรฉs dont nous devons valoriser le bien ou l’รฉpanouissement comme des biens ou quelles sont les entitรฉs qui ont des droits ? On ne rรฉpond pas ร  cette question en montrant quelles sont les entitรฉs qui possรจdent rรฉellement un bien ou un รฉpanouissement. La question est plutรดt : du bien de quelles entitรฉs devrions-nous nous soucier d’une certaine maniรจre (en tant qu’entitรฉs ayant des droits sur ces biens) ; la question n’est pas de savoir quelles entitรฉs ont un bien ou ont des intรฉrรชts. Montrer qu’une catรฉgorie d’entitรฉs possรจde un bien ou des intรฉrรชts ne montre en rien que nous sommes moralement tenus de nous soucier de ce bien ou de ces intรฉrรชts, du moins pas dans la mesure oรน nous voudrions que d’autres personnes se soucient de notre bien ou de nos intรฉrรชts (ce qui est une expression de la rรจgle d’or)15.

En outre, affirmer cette position fondรฉe sur la sensibilitรฉ revient ร  penser que ce qui peut รชtre apprรฉciรฉ constitue le seul bien intrinsรจque tandis que la souffrance est le seul mal intrinsรจque. Cela suppose donc une position de valeur hรฉdoniste. L’hรฉdonisme est cependant erronรฉ :

Le bien n’est pas รฉpuisรฉ par l’expรฉrience โ€“ le principe clรฉ de l’hรฉdonisme. La comprรฉhension rรฉelle de la faรงon dont les choses sont, par exemple, est agrรฉable parce qu’elle nous comble ou nous perfectionne, et non l’inverse. Il en va de mรชme pour la vie, la santรฉ ou la performance technique (une bonne course ร  pied est agrรฉable parce que c’est un vรฉritable accomplissement, une performance technique, et non l’inverse). Ainsi, comme Platon et Aristote l’ont soulignรฉ, l’hรฉdonisme met la charrue avant les bล“ufs37.

Nous dรฉsirons certains biens ultimes qui constituent les raisons ultimes de nos choix. En les dรฉsirant, nous ne cherchons aucune autre motivation. Nous les poursuivons parce que nous comprenons que ces activitรฉs sont rรฉellement รฉpanouissantes ou perfectives. Les biens authentiques sont vรฉritablement รฉpanouissants. Je reconnais que ces activitรฉs ne sont pas seulement bonnes pour moi, mais qu’elles sont bonnes et mรฉritent d’รชtre poursuivies en gรฉnรฉral. Reconnaissant les conditions de leur prรฉsence chez les autres รชtres humains, je leur suis moralement redevable. Mais qu’ai-je en commun avec les autres qui m’amรจne ร  reconnaรฎtre la prรฉsence de ces conditions ? La similaritรฉ pertinente est qu’ ยซ eux aussi faรงonnent rationnellement leur vie, ou ont la possibilitรฉ de le faire ยป. En effet, ยซ รชtre un agent rationnel est pertinent pour cette question ; car c’est un objet digne d’รชtre rationnellement poursuivi que nous apprรฉhendons et qui en fait une raison ultime d’agir, et un bien intrinsรจque38 ยป.  Je dois donc poursuivre et respecter la vie des รชtres rationnels car ils faรงonnent leur propre vie.

Cependant, ceux qui confรจrent une valeur morale ร  partir de critรจres fonctionnels ne respectent pas ce principe. En effet, une personne endormie, inconsciente ou temporairement comateuse n’a pas les capacitรฉs requises par les personnalistes. Elle n’a pas la capacitรฉ actuelle de raisonner ou de faire preuve de conscience de soi. Dรจs lors, pourquoi serait-il mal de la tuer ? Les dรฉfenseurs de cette position rรฉpondent gรฉnรฉralement que cet รชtre humain a possรฉdรฉ ces capacitรฉs ร  un moment donnรฉ de son existence, qu’il รฉtait dรฉjร  un รชtre humain intrinsรจquement prรฉcieux avant ce changement tragique. Cependant, Beckwith nous aide ร  voir que la pertinence de cette rรฉponse n’est qu’apparente ; brumeuse, elle s’estompe dรจs que l’on s’en approche. Il nous propose une illustration, celle de l’histoire de l’oncle Jed qui subit un coma particulier :

Lorsque l’oncle Jed se rรฉveille du coma, il perd tous ses souvenirs et ses connaissances, y compris sa capacitรฉ ร  parler une langue, ร  avoir une pensรฉe rationnelle et une conscience de soi. Il se trouve alors exactement dans la mรชme position que celle d’un fล“tus. Il resterait littรฉralement l’รชtre humain qu’il รฉtait avant le coma, mais il serait comme il รฉtait avant d’avoir un ยซย passรฉย ยป. Il aurait les capacitรฉs de base pour parler une langue, s’engager dans une pensรฉe rationnelle et avoir une conscience de soi, mais il devrait les dรฉvelopper et les apprendre ร  nouveau pour que ces capacitรฉs de base se traduisent, comme avant, par des capacitรฉs actuelles et des aptitudes rรฉelles39.

Et si quelqu’un a le culot d’affirmer qu’il est lรฉgitime de tuer l’oncle Jed, รฉtoffons lโ€™illustration :

Pour approfondir cette illustration, imaginez que vous avez un autre oncle, Herb. Herb est exactement dans la mรชme situation que l’oncle Jed, sauf que Herb retrouvera tous ses souvenirs, ses capacitรฉs antรฉrieures, etc., et il faudra ร  l’oncle Herb exactement le mรชme temps pour retrouver ce qu’il a perdu qu’ร  l’oncle Jed pour acquรฉrir de nouveaux souvenirs et rรฉapprendre d’anciennes capacitรฉs et compรฉtences. Si je comprends bien le point de vue de Boonin [un personnaliste] sur le statut de personne, il serait permis de tuer l’oncle Jed mais pas l’oncle Herb, mรชme si la seule diffรฉrence entre eux serait que le second retrouverait ce qu’il a perdu tandis que le premier retrouverait des souvenirs qu’il n’a jamais eus et de nombreuses capacitรฉs qu’il maรฎtrisait auparavant. Boonin ne voudrait clairement pas affirmer qu’il est ร  premiรจre vue permis de tuer une personne dans un coma rรฉversible. Pourtant, รฉtant donnรฉ sa position, il est ร  premiรจre vue permis de tuer un รชtre humain dans une situation similaire, dans un coma rรฉversible, simplement parce qu’il ne sera pas en mesure de retrouver ses traits et ses souvenirs passรฉs et qu’il devra rรฉapprendre les compรฉtences et les capacitรฉs qu’il possรฉdait avant son coma. Il me semble que la diffรฉrence entre l’oncle Jed et l’oncle Herb n’a aucun poids moral40.

Par consรฉquent, la position personnaliste s’en prend ร  l’รฉquitรฉ morale de l’รชtre humain. Les penseurs qui la soutiennent sont incapables d’expliquer pourquoi les droits de l’homme ne sont pas fondรฉs sur des propriรฉtรฉs donnรฉes. C’est pourquoi Beckwith n’hรฉsite pas ร  les qualifier de ยซ dรฉfenseurs de l’anti-รฉgalitรฉ41 ยป.  En outre, cette position ne leur permet pas d’expliquer le caractรจre rรฉprรฉhensible de la crรฉation d’รชtres humains dotรฉs de diffรฉrents types de valeur. ยซ Par exemple, qu’y aurait-il de mal ร  ce qu’un biologiste manipule le dรฉveloppement d’un jeune embryon-clone afin qu’il en rรฉsulte un enfant dรฉpourvu de fonctions cรฉrรฉbrales supรฉrieures, mais dont les organes sains peuvent รชtre utilisรฉs ร  des fins de transplantation ordinaire ou comme piรจces de rechange pour la personne ร  partir de laquelle l’embryon a รฉtรฉ clonรฉ42 ? ยป

Mais รฉcoutons la voix du peuple. La communautรฉ humaine a son mot ร  dire car c’est elle qui accueille l’รชtre vivant reconnu comme une personne. Rรฉvรฉlons ce qui constitue cette reconnaissance.

Quelle reconnaissance ?

Le statut de personne dรฉpend-il uniquement de l’accueil d’un รชtre humain au sein d’une communautรฉ de reconnaissance ? Il faut en effet reconnaรฎtre que le dรฉveloppement des traits distinctifs de la personne chez l’enfant a lieu lorsque celui-ci est acceptรฉ et fait l’objet d’une affection maternelle qui l’exprime. Bien que cette reconnaissance รฉmane de notre libertรฉ, qu’elle soit un acte de libre spontanรฉitรฉ, on ne peut pas dire qu’elle soit arbitraire. En effet, cette reconnaissance est du mรชme type que l’approbation d’un argument : on reconnaรฎt librement que quelqu’un a raison parce que… il a raison. ยซ C’est la reconnaissance de l’attente lรฉgitime d’une place dans la communautรฉ dรฉjร  existante des personnes et non pas une cooptation dโ€™aprรจs des critรจres dรฉfinis par ceux qui ont dรฉjร  รฉtรฉ reconnus43. ยป

Celui qui soutient que la qualification de personne dรฉpend de la prรฉsence de certaines qualitรฉs adopte une position nominaliste sur les espรจces naturelles. Il nie l’existence d’une nature universelle de l’homme, diffรฉrente d’un simple lien gรฉnรฉalogique avec d’autres individus que la plupart des adultes appellent des personnes ร  la suite de la reconnaissance de certains signes. Pour lui, ce lien n’est pas suffisant mais nรฉcessaire. Nous n’entrons pas dans la communautรฉ des personnes, l’humanitรฉ, par la gรฉnรฉration ou la naissance mais par la conscience de soi et la cooptation par d’autres membres de cette communautรฉ. Spaemman critique cette position avec six arguments, six arguments qui montrent que tous les รชtres humains sont des personnes.

Tout d’abord, il faut distinguer l’espรจce naturelle des objets inertes (naturels ou artefacts) de celle des รชtres vivants. En effet, ce qui relie les objets entre eux est leur similitude, ils sont exemplaires d’une espรจce en raison d’une certaine ressemblance. C’est une relation paratactique qui fonctionne indirectement, qui nรฉcessite une intervention extรฉrieure. Ainsi, il n’est pas nรฉcessaire que les objets manifestent la moindre relation entre eux pour รชtre reconnus comme appartenant ร  la mรชme espรจce. En revanche, il en est autrement pour les รชtres vivants. Un lien gรฉnรฉalogique est nรฉcessaire, une relation de parentรฉ. Cette relation est mรชme sexuelle pour les รชtres vivants supรฉrieurs. Pour l’homme, cette relation n’est pas apersonnelle. En effet,

Les fonctions et rapports biologiques de l’homme sont des accomplissements et des relations spรฉcifiquement personnels. Manger et boire sont des actes personnels, actus humani et non pas seulement actus hominis, comme disaient les scolastiques. Ils sont insรฉrรฉs dans des rituels, ils constituent le centre de nombreuses formes de la vie communautaire, ils se tiennent au cล“ur de nombreux cultes. Il en va de faรงon analogue pour les rapports sexuels. Ici aussi la fonction biologique est intรฉgrรฉe dans un contexte personnel, souvent comme la plus haute forme d’expression d’une relation personnelle44.

C’est aussi une relation personnelle que nous expรฉrimentons dans les relations familiales, plus ou moins รฉtroites. Dรฉtacher la personnalitรฉ du biologique serait une grave erreur. Ainsi, ยซ l’animalitรฉ humaine est plutรดt dรจs le dรฉpart plus qu’une simple animalitรฉ, elle est le mรฉdium de la rรฉalisation de la personne15. ยป

La relation que nous avons avec un รชtre humain dรจs sa naissance n’est pas une relation avec quelque chose mais avec quelqu’un. C’est ce que nous observons lorsque nous parlons ร  un enfant. Nous nous abaissons pour rendre possible une rรฉciprocitรฉ personnelle รฉlรฉmentaire. Nous le faisons parce que nous percevons que l’enfant est un vis-ร -vis personnel et pas seulement un objet ร  manipuler. En effet, lorsque nous lui parlons, nous supposons qu’il apprendra ce que les mots signifient, qu’il sera capable d’en saisir le sens. Et ce que nous supposons, son statut de personne, sera confirmรฉ a posteriori.

Nous pouvons รชtre certains de l’intentionnalitรฉ d’un acte, reconnaissant ainsi une action comme une action et donc la rationalitรฉ de celui qui la fait. Cependant, nous ne pouvons pas รชtre aussi certains de l’absence de cette intentionnalitรฉ. Par exemple, il est possible que nous ne soyons pas en mesure d’identifier le sens d’une action rรฉalisรฉe par un malade mental. ยซ Ses visรฉes pratiques et thรฉoriques, ses intentions et ses opinions sur la maniรจre dont le monde est constituรฉ, sont telles qu’il nous est impossible de dรฉduire les unes des autres45. ยป Mais cela ne signifie pas qu’il ne possรจde pas sa propre rationalitรฉ pratique et qu’il n’est pas capable d’un clair discernement du bien et du mal.

Mais qu’en est-il des handicapรฉs mentaux ? Nous ne les percevons pas comme des choses ou comme des animaux d’une espรจce particuliรจre. En effet, ยซย s’ils รฉtaient autre chose que ยซย quelqu’unย ยป, il faudrait qu’ils possรจdent une certaine normalitรฉ spรฉcifique, un mode d’รชtre qui n’est pas le mode d’รชtre des personnes, leur propre niche รฉcologique dans le monde46ย ยป.ย  Au contraire, nous les percevons comme des malades. Nous reconnaissons qu’ils possรจdent une nature, bien que dรฉfectueuse. Et parce que les humains ne sont pas une nature mais possรจdent une nature, les handicapรฉs mentaux la possรจdent quand mรชme. Ce n’est pas quelque chose qu’ils font qui fait d’eux des personnes. Cela explique qu’ils appartiennent ร  la communautรฉ universelle des personnes en tant que ยซย bรฉnรฉficiaires d’actes de bienfaisance physique et psychique, sans รชtre eux-mรชmes capables de reconnaissance et de tout ce qui en dรฉcouleย ยป. Par consรฉquent, ยซย ils lancent ainsi un dรฉfi ร  ce que l’homme a en lui de meilleur, au fondement vรฉritable de son respect de soiย ยป et font briller le sens le plus profond de la communautรฉ de personnes. Les mots conclusifs de Spaemann sont superbes : ยซย Ce qu’ainsi ils donnent ร  l’humanitรฉ ร  travers ce qu’ils en prennent, est bien plus que ce qu’ils reรงoivent47.ย ยป

Et qu’en est-il d’un nourrisson ? Peut-il รชtre une personne en puissance ? Non, rรฉpond Spaemann, car la personne en puissance n’existe pas. Quelque chose ne peut pas se dรฉvelopper pour devenir une personne car la personne n’est pas un รฉtat mais quelqu’un qui est dans un รฉtat. Ainsi, la personne prรฉcรจde ces รฉtats, sinon elle ne pourrait pas les revรชtir. Nous prรฉsupposons cette continuitรฉ lorsque nous affirmons ยซ Je suis nรฉ en… ยป. De plus, nous ne pouvons pas parler de puissance sans prรฉsupposer l’รฉtat de personne.

Il semble en effet qu’il manque justement au pur possible une condition pour sa rรฉalisation. Dans cette mesure, il est par consรฉquent impossible. Il est possible si toutes les conditions sont donnรฉes. Mais alors il est รฉgalement rรฉel48.

Enfin, la reconnaissance du statut de personne est la reconnaissance d’une exigence inconditionnelle. Pour qu’une exigence soit inconditionnelle, son application doit รฉgalement รชtre inconditionnelle et ne pas reposer sur des prรฉsupposรฉs empiriques hypothรฉtiques.

L’inconditionnalitรฉ du ยซ tu ne tueras point ยป รฉmane d’un visage humain toujours dรฉterminรฉ. Le fait que je ne doive pas tuer celui-ci et celui-ci et celui-lร  est plus certain que l’idรฉe que je ne dois tuer personne. La personne n’est pas un concept gรฉnรฉrique mais la faรงon d’รชtre des individus de l’espรจce ยซ homme ยป. Ils sont tels que chacun d’entre eux prend, dans la communautรฉ de personnes que nous nommons ยซ humanitรฉ ยป, une place non interchangeable, et c’est seulement en tant qu’occupants de cette place qu’ils sont perรงus comme personnes par quelqu’un qui lui-mรชme prend une place semblable. Si nous lions l’attribution d’une telle place ร  la satisfaction prรฉliminaire de conditions qualitatives dรฉterminรฉes, nous avons dรฉjร  dรฉtruit l’inconditionnalitรฉ de l’exigence49.

Les droits de la personne ne peuvent รชtre inconditionnels que s’ils ne dรฉpendent pas des membres de la communautรฉ de droit qui dรฉterminent les conditions pour รชtre une personne. Comme le dit Spaemann, ยซ l’humanitรฉ ne peut รชtre une communautรฉ de droit fonctionnant comme un club fermรฉ15. ยป

La communautรฉ humaine a donc tranchรฉ : les personnalistes ont tort. Ce jugement n’est pas rรฉcent et s’exerce plus ou moins consciemment depuis des gรฉnรฉrations. Boรจce semble avoir les pieds sur terre puisque sa dรฉfinition rรฉvรจle ce que la communautรฉ humaine opรจre lorsqu’elle reconnaรฎt une personne.

Conclusion

Pouvons-nous espรฉrer une rรฉconciliation de notre sociรฉtรฉ avec le concept traditionnel de personne ? J’espรจre en effet avoir montrรฉ que Boรจce avait les pieds sur terre lorsqu’il nous a livrรฉ sa dรฉfinition courte mais prรฉcise. Les concepts mรฉtaphysiques sur lesquels il s’appuie ne sont pas si รฉtrangers ร  notre rรฉalitรฉ et peuvent mรชme รชtre confessรฉs par nos contemporains. Ainsi, la personne est bien une substance individuelle de nature rationnelle. Rien de dangereux. ร€ l’opposรฉ, les personnalistes proposent une dรฉfinition fonctionnelle de la personne. Semblable ร  une liste de contrรดle, cette position n’รฉpargne pas la moralitรฉ. En effet, elle attaque en profondeur le principe moral fondamental d’รฉquitรฉ entre les รชtres humains. Et c’est cela qui est dangereux. Enfin, la communautรฉ humaine a donnรฉ son avis. Et elle l’a fait plus efficacement qu’avec un traitรฉ philosophique, elle a donnรฉ voix ร  ce qu’elle fait naturellement, quotidiennement. Par consรฉquent, la dรฉfinition personnaliste n’a pas rรฉussi son interrogatoire alors que celle de Boรจce y est parvenue. Mais qu’en fera rรฉellement notre sociรฉtรฉ ?

Oliver O’Donovan l’avait prรฉdit : une vision personnaliste ne change pas seulement une dรฉfinition mais un mode de vie. Cela ne pouvait que conduire ร  deux convictions bien relevรฉes par l’รฉthicien anglican. La premiรจre affirme que la personnalitรฉ humaine peut รชtre l’objet d’une connaissance expรฉrimentale, tandis que la seconde soutient qu’une humanitรฉ personnelle doit รชtre sรฉparรฉe d’une humanitรฉ non personnelle50. La seconde croyance a รฉtรฉ assez largement รฉtudiรฉe dans cet article tandis que la premiรจre รฉtait plus implicite. Mais rejoignons ouvertement O’Donovan sur ce second point en รฉvoquant simplement l’explosion des neurosciences. Ces deux convictions devaient รฉclore d’une telle dรฉfinition qualitative, et devaient rejoindre une autre fille de la modernitรฉ : le dรฉvouement ร  la lutte pour la libertรฉ. Pour elle, les verrous doivent sauter, les contraintes disparaรฎtre, et le contrรดle individuel prendre sa place ! ยซ Pour atteindre le but de la libertรฉ, nous nous objectivons ; nous faisons passer notre biologie de l’รฉtat de ce que nous vivons, ร  celui de ce que nous observons, et donc ร  celui de ce que nous conquรฉrons51. ยป Une culture scientifique libรฉrale a ainsi รฉtรฉ mise en place et a engendrรฉ la transcendance de soi humaine.

Et quel meilleur moyen d’affirmer une transcendance sur une chose que d’en faire l’objet d’une connaissance expรฉrimentale ? C’est donc naturellement que les linteaux ont รฉtรฉ รฉlevรฉs pour faire place ร  l’expรฉrimentation sur les embryons. Un paradoxe est alors apparu :

L’embryon nous intรฉresse parce qu’il est humain ; il est ยซ nous-mรชmes ยป. D’autre part, il est considรฉrรฉ comme un objet d’expรฉrience appropriรฉ parce qu’il nโ€™est pas comme nous en tous points essentiels. Il n’a pas de ยซ personnalitรฉ ยป. Il est nous et pas nous52.

Si la citรฉ semble ne pas รชtre perturbรฉe par ce paradoxe, laissant libre cours au dรฉveloppement de l’auto-transcendance de l’homme, de plus en plus forte, elle n’est pas toujours aussi รฉquilibrรฉe. L’avortement, phรฉnomรจne phare de notre รฉpoque, fait pencher la balance en faveur du ยซ pas nous ยป. Ainsi, le glissement mรฉtaphysique qui s’est opรฉrรฉ dans la modernitรฉ ne s’est pas contentรฉ de modifier quelques mots dans nos dictionnaires. Il a fini par pรฉnรฉtrer la fragilitรฉ de la vie humaine. Rien d’รฉtonnant, l’approche รฉtant fonctionnelle, sa fin l’est aussi. Il est temps pour la communautรฉ humaine de s’exprimer ouvertement.

Illustration : Nicolas Poussin, La Danse de la vie humaine, huile sur toile, 1634-1636 (Londres, Wallace Collection).


  1. Oliver Oโ€™Donovan, Begotten or Made?, Oxford University Press, 1984, p. 50.[↩]
  2. Ibid., 52.[↩]
  3. Olivier Rey, Lโ€™idolรขtrie de la vie, Paris : Gallimard, 2020, pp. 34-35.[↩]
  4. John Locke, Identitรฉ et diffรฉrence, trad. ร‰tienne Balibar, Paris : Seuil, 1998, pp. 149-151.[↩]
  5. Mary Anne Warren, โ€œOn the moral and legal status of abortion,โ€ The Monist, vol. 57, no. 1 (1973) : 55.[↩]
  6. Peter Singer, Practical ethics, Cambridge University Press, 2011, pp. 73-74.[↩]
  7. Ibid., 75.[↩]
  8. W. Norris. Clarke, The One and the Many: A Contemporary Thomistic Metaphysics, University of Notre Dame Press, p. 33.[↩]
  9. Mathew Lu, โ€œThe Ontogenesis of the Human Person: A Neo-Aristotelian Viewโ€, University of St. Thomas Journal of Law and Public Policy 8, 2013, p. 103.[↩]
  10. Thomas dโ€™Aquin, De potentia, q. 9, a. 2, co.[↩][↩][↩]
  11. Ibid., q. 9, a. 2, ad. 5.[↩]
  12. Gilles Emery, โ€œThe Dignity of Being a Substance: Person, Subsistence, and Nature,โ€ Nova et Vetera 9, 2011, p. 994.[↩]
  13. Emery, โ€œThe Dignity of Being a Substance: Person, Subsistence, and Natureโ€, p. 994.[↩]
  14. W. Norris Clarke, op. cit., p. 127.[↩]
  15. Ibid.[↩][↩][↩][↩][↩][↩][↩][↩][↩]
  16. Op. cit., p. 128.[↩]
  17. Op. cit., pp. 131-132.[↩]
  18. Thomas dโ€™Aquin, Summa Theologiae I, q. 29, a. 1, co.[↩]
  19. Patrick Lee, โ€œSoul, Body and Personhood,โ€ The American Journal of Jurisprudence 49/1, 2004, p. 90.[↩]
  20. Ibid., p. 91.[↩]
  21. Ibid., pp. 93-94.[↩]
  22. Ibid., p. 94.[↩]
  23. Ibid., p. 95.[↩]
  24. David S. Oderberg, Real Essentialism (Londres : Routledge, 2007), p. 252.[↩]
  25. Pour une dรฉfense de ce point, voir ibid., pp. 97-102.[↩]
  26. Oโ€™Donovan, op. cit., p. 51.[↩]
  27. Clarke, op. cit., p. 93.[↩]
  28. Ibid., 95.[↩]
  29. Ibid., 96-97.[↩]
  30. Oderberg dรฉfend l’unicitรฉ de la forme d’un รชtre dans Real Essentialism, pp. 68-70.[↩]
  31. Ibid., pp. 70-71.[↩]
  32. Jacques Maritain, La personne et le bien commun, Paris : Desclรฉe De Bouwer, 1947, p. 31.[↩]
  33. Lee, โ€œSoul, Body and Personhoodโ€, p.108.[↩]
  34. Voir par exemple David S. Oderberg, โ€œThe Metaphysical Status of the Embryo: Some Arguments Revisited,โ€ Journal of Applied Philosophy 25/4, 2008, pp. 263โ€“76.[↩]
  35. Christopher Robert Kaczor,The Ethics of Abortion: Womenโ€™s Rights, Human Life, and the Question of Justice, 2e รฉd., New York : Routledge, 102.[↩]
  36. Lee, โ€œSoul, Body and Personhood,โ€ 118.[↩]
  37. Ibid., 120.[↩]
  38. Ibid., 122-123.[↩]
  39. Francis J. Beckwith, โ€œThe Explanatory Power of the Substance View of Persons,โ€ Christian Bioethics 10/1, 2004, p. 37.[↩]
  40. Ibid., 40.[↩]
  41. Ibid., 37.[↩]
  42. Ibid., 41.[↩]
  43. Robert Spaemann, Les personnes essais sur la diffรฉrence entre โ€œquelque choseโ€ et โ€œquelquโ€™unโ€, trad. Stรฉphane Robilliard (Paris : Cerf, 2010), 340.[↩]
  44. Ibid., 344.[↩]
  45. Ibid., p. 348.[↩]
  46. Ibid., p. 349.[↩]
  47. Ibid., p. 351.[↩]
  48. Ibid., p. 353.[↩]
  49. Ibid., 354-355.[↩]
  50. Oโ€™Donovan, op. cit., p. 61.[↩]
  51. Ibid., p. 62.[↩]
  52. Ibid., p. 64.[↩]

sur le mรชme sujet

La dรฉrive loin de la vie domestique โ€” G. K. Chesterton

La dรฉrive loin de la vie domestique โ€” G. K. Chesterton

Je propose aujourd’hui un essai du cรฉlรจbre รฉcrivain anglais catholique et conservateur du XXe siรจcle, ยซย L’รฉmancipation domestiqueย ยป oรน il examine si le travail salarial permet rรฉellement aux femmes de s’รฉmanciper (au sens de ยซย se libรฉrerย ยป) de leur rรดle traditionnel et millรฉnaire de femme au foyer qui serait trop peu รฉpanouissant et trop ennuyant. Il dรฉfend au contraire, que c’est en s’occupant de son foyer et de ses enfants que la femme s’รฉpanouit et s’รฉmancipe rรฉellement. En effet, contrairement au travail salarial, au foyer la femme peut exercer ses talents dans des domaines trรจs divers et variรฉs sans se restreindre ร  une seule spรฉcialitรฉ. L’essai citรฉ provient du livre de Chesterton, Le monde comme il ne va pas (What’s Wrong With the World), malheureusement รฉpuisรฉ et maintenant cher en franรงais.

L’รฉmancipation domestique โ€” G. K. Chesterton

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