Le grand parti des indéterminés — Gustave Delmas
13 mai 2022

Gustave Delmas (1833-18851) est issu d’une grande famille rochelaise protestante. Son père Louis préside le consistoire de la ville, et est présent avec lui au synode. Gustave a fait ses études de théologie à la faculté de Strasbourg et est pasteur à Bordeaux ; dans son mémoire de fin d’études de 1855 (à lire ici), il déclare déjà qu’« il n’est pas d’Église visible sans confession de foi ». Son intervention lors du synode a pour but de réaffirmer cette impérieuse nécessité. Son bref discours (Bersier, Histoire du synode général…, t. 1, pp. 244-249), non dénué d’humour et d’ironie, qui répond au long manifeste libéral de Fontanès, est très bien reçu par la droite, et conclut la dixième session du synode.


Une Église impopulaire

M. Delmas fils. — Je remarque en commençant que nous sommes en présence de trois déclarations de foi ou de principe ; donc, chacun a senti que nous ne pouvions pas garder le silence ; et je me réjouis de cet aveu. Une Église qui ressuscite, c’est comme un enfant qui naît. Il faut qu’elle pousse un cri. M. Clamageran nous a dit que le grand mal du seizième siècle, c’étaient les confessions de foi ; vraiment je ne m’en étais jamais douté. À l’entendre, elles sont comme un lacet qui étrangle les Églises. Nous le croirons quand il nous aura expliqué la vie de ces grandes Églises si ferventes de l’Écosse, de la Suisse, de la Hollande, des États-Unis, sous ce régime prétendu mortel des confessions de foi. Comment donc se fait-il que le lacet ne les ait point étranglées ?

Au reste, parmi les trois déclarations qui sont devant nous, il n’y en a qu’une seule qui nous demande notre adhésion ; c’est de celle-là seule que je veux m’occuper2. On lui reproche de ne pas être assez dogmatique. En effet, elle dit simplement ceci : « Jésus-Christ, fils unique de Dieu, mort pour nos offenses, ressuscité pour notre justification » ; on pouvait espérer qu’une déclaration aussi simple nous réunirait tous. Vous lui reprochez de n’être pas assez explicite. Que serait-ce donc si nous avions dit davantage ? Je vous entends alors nous accusant de vouloir tout dogmatiser, de vouloir tout préciser ; aujourd’hui nous n’avons pas assez dit.

On prétend que cette déclaration n’est pas assez populaire. Je vous demande : « Qu’est-ce qui sera populaire ? » Croyez-vous, par exemple, que ce sera le fragment de discours sur la résurrection que vous venez de nous faire entendre, vos théories sur la vie supérieure en Dieu ? (Rires et approbation à droite.)

Notre déclaration vise le Symbole. Qu’y a-t-il de plus populaire que le Symbole ? Qu’est-il après tout si ce n’est le résumé le plus simple de la vie et de l’œuvre de Jésus-Christ ?

Une Église sans constitution

On nous a demandé quel usage nous voulions faire de cette déclaration. Je réponds sans hésiter : « Je ne l’imposerai pas à chaque fidèle, mais je demanderai à quiconque veut enseigner dans l’Église d’accepter la charte de l’Église. »

Est-ce que dans une nation un fonctionnaire n’accepte pas la constitution ? Est-ce que dans une armée le soldat ne prête pas serment à son drapeau ? Eh bien, nous sommes l’Église militante, et chacun de nous3 doit adhérer à la foi de cette Église. On parle d’oppression, mais qui est-ce qui vous force d’entrer dans l’Église ? Si vous ne partagez plus sa foi, allez dans une autre Église fondée sur vos principes.

Vous nous empêchez de dire ce que nous croyons être la vérité. Et on se demande s’il y a une vérité quelconque après certains discours que nous avons entendus.

G. Delmas

Je prétends que vous attentez à notre liberté. En effet, vous voulez que nous consacrions le statu quo en nous empêchant de rien faire pour en sortir. Vous nous empêchez de dire ce que nous croyons être la vérité. Et on se demande s’il y a une vérité quelconque après certains discours que nous avons entendus. Que nous a-t-on dit ? Qu’il y a une série de nuances imperceptibles d’un point à un autre, mais jamais on ne nous a dit clairement : « Ceci est vrai, et ceci est faux. » On a parlé de Hegel, mais quelle est votre méthode, si ce n’est la sienne ? Vous aussi, vous nous renvoyez au devenir étemel : jamais vous ne nous dites ce qui est. Chacun poursuit son idéal ; d’après votre théorie, la conscience est adéquate au Saint-Esprit, chacun de nous est un fragment du Saint-Esprit. Hegel est le premier qui a donné l’exemple de violenter les mots pour leur faire dire ce qu’ils n’ont jamais signifié. Eh bien ! si Hegel avait frappé à la porte de votre Église, au nom de quoi l’auriez-vous repoussé ?

À gauche. — Hegel était orthodoxe.

M. Delmas fils. — Oui, il était orthodoxe en jouant sur les mots ; il nous aurait trompés, et nous n’y pouvons rien ; mais, s’il s’était démasqué, vous auriez été, vous, forcés de le recevoir, car il vous aurait dit : « Je suis chrétien », et il l’était au même titre que vous.

Vous voilà forcés de donner accès à tout le monde ; votre Église n’a plus de porte, elle n’a pas même de muraille, c’est un carrefour où l’on va, où l’on vient, où l’on entre, d’où l’on sort ; je ne sais plus ce que c’est. (Vive approbation à droite.)

Une Église contre nature

Soutiendrez-vous que le pasteur a le droit de tout dire ? Non, car ici le bon sens serait contre vous ; mais si vous placez une limite quelconque, de quel droit m’empêcherez-vous de fixer la mienne ? Vous avez dit : « Il faudra enseigner le Dieu personnel. » Donc, vous vous limitez, j’en prends acte.

Quelle est pour vous l’autorité du pasteur ? La sienne, il n’en a pas d’autre. Il prêche en son nom, voilà tout. Aucun mandat supérieur ne le couvre. Devant lui, l’Église est un composé de membra disjecta. Vous inventez un nouveau catholicisme composé de tous ceux qui ont des sentiments religieux, mais n’y en a-t-il pas dans tous les partis, dans toutes les Églises, dans tous les systèmes ? Au fond, pour vous, l’Église c’est l’humanité. Cette acception de l’Église fait violence au bon sens.

Vous voulez nous imposer le statu quo. Je proteste contre le statu quo. Il ne peut plus durer. Jamais on n’acceptera une association fondée sur la juxtaposition des contraires, et tout ne vous avertit-il pas que la position est devenue cruelle, insupportable, qu’il faut absolument y porter remède ?

Je proteste contre le statu quo au nom du sens moral ; je ne peux approuver cet état que vous prétendez sanctionner. C’est pour moi un devoir de conscience ; je veux sauver ma responsabilité.

Il est immoral de nous imposer la solidarité d’idées que nous tenons pour antichrétiennes et que nous répudions.

Je proteste contre le statu quo au nom de la liberté des Églises, qui est absolument sacrifiée au bon plaisir du pasteur, car de fait nos troupeaux seraient au pouvoir, d’après votre système, d’autant de papes qu’il y a de pasteurs. Chaque pasteur peut si cela lui plaît attaquer les convictions les plus sacrées, les plus chères aux consciences, et vous osez parler de la liberté des Églises obligées d’accepter tout cela dans le silence et dans l’impuissance !

Une Église impuissante

On nous a dit : « Vous êtes des doctrinaires, car vous méconnaissez les faits. » Nous méconnaissons les faits ! Est-ce que ces faits ne sont pas évidents ? Est-ce que la guerre n’est pas partout, au sein des troupeaux, du haut des chaires où l’on nie aujourd’hui ce qu’on affirmait hier ? Trouvez-vous que ce soit là un spectacle édifiant ? Vous nous avez dit : « Prenez garde ! on nous écoute, on nous observe, que dira-t-on de nous s’il y a schisme ? » Tout d’abord, je ne m’inquiète pas de ce qu’on dira ; je veux aller droit mon chemin. Et ensuite, vous croyez que le catholicisme ne triomphera pas, s’il voit que nous sommes incapables de sortir de notre impuissance, incapables de rien affirmer ! Et l’athéisme pour lequel on a tant de ménagements, vous croyez que vous allez vous le rendre favorable en maintenant le statu quo ? Et je m’attriste ici en me rappelant qu’on a laissé tomber des paroles dédaigneuses sur des frères dissidents4 qui sont après tout nos frères, et qu’on songe à ne pas blesser les libres penseurs, ces « illustres amis » qui sont après tout des athées !

Au fond, quand je cherche à vous réunir sous un nom collectif, je ne puis caractériser votre tendance que par le mot d’indétermination ; vous êtes le grand parti des indéterminés (Rires), et ceci me rappelle ce que j’ai entendu dire par un pasteur qui avait nié la résurrection de Jésus dans un sermon ; appelé à s’expliquer là-dessus devant son consistoire, qui avait l’audace de réclamer au nom de la foi de l’Église, il répondit : « Je ne m’explique pas, vous n’avez pas le droit de m’interroger. Que dis-je ? Je n’ai pas le droit de m’interroger moi-même. » J’ai entendu cette réponse. (Rire prolongé.)

Avec un pareil système, vous êtes condamnés à la plus radicale impuissance. Vous pourrez occuper l’attention publique, vous pourrez intéresser, car le talent intéresse, mais je vous défie de faire œuvre qui dure. Vous êtes condamnés à l’avortement.

Une Église captive

Ah ! vous vous dites menacés de notre épée ! Mais nous, nous sommes transpercés de la vôtre, et nous ne nous défendrions pas ?

Vous dites encore que votre position est difficile. Et nous, sommes-nous donc sur des roses ? Je vous déclare que le statu quo ne peut plus durer. Je le déclare au nom de toute une partie du jeune clergé, qui nous a dit : « Il faut à tout prix sortir de cette situation. Aidez-nous donc à en sortir. » Certes, c’est une grande preuve de la vitalité du protestantisme qu’il ait pu subsister dans des conditions qui auraient été mortelles pour toute autre société. Mais il ne faut plus compter que cela puisse durer. Nous sommes liés, nous ne sommes plus unis. Voilà la vérité, et je suis heureux de l’avoir affirmée, pour le repos de ma conscience et le soulagement de mon esprit. (Applaudissements prolongés à droite.)

La séance est levée.


Illustration : Jean-Baptiste Corot, La Rochelle. Entrée du port d’échouage, huile sur toile, 1851 (musée du Louvre, Paris).

  1. Notice généalogique ici.[]
  2. Il s’agit de celle déposée par Charles Bois, et qui sera adoptée par le synode. Après avoir critiqué le principe d’une déclaration de foi, et assez paradoxalement, les libéraux ont pointé quelques-unes de ses insuffisances doctrinales : ils entendaient montrer ainsi que la foi de leurs adversaires n’était plus celle de leurs ancêtres, quoi qu’ils en disent.[]
  3. C’est-à-dire les pasteurs et autres représentants des Églises.[]
  4. Ceux des Églises libres, qui ont quitté les Églises réformées en 1848.[]

Arthur Laisis

Enseignant en linguistique à l'université, étudiant en théologie à la faculté Jean Calvin et lecteur dans les Églises réformées évangéliques de Lituanie. Principaux centres d'intérêts : ecclésiologie, christologie, histoire de la Réforme en Europe continentale. Responsable de la relecture des articles du site.

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