La prophétie des 70 semaines (Daniel 9) vue par James B. Jordan
23 janvier 2023

Ceux d’entre nous qui suivent le plan de lectures bibliques PLF ont Daniel 9 parmi leur liste de la semaine. Ce chapitre se conclut par la fameuse prophétie, difficile d’interprétation, des « soixante-dix semaines ». Je présente ici ma compréhension de ce passage, en m’appuyant principalement sur un article de James B. Jordan publié dans sa Biblical Chronology Newsletter en septembre 19951 qu’il a repris en en modifiant légèrement le texte dans son commentaire sur le livre de Daniel2.

23Au commencement de tes supplications la parole est sortie, et je suis venu pour te la déclarer, car tu es un bien-aimé. Comprends donc la parole, et sois intelligent dans la vision.

Le v. 23 est le contexte de l’oracle qui suit. Il fournit le point de référence pour le v. 25 qui évoque la sortie de la parole pour rétablir et rebâtir Jérusalem : cette sortie, nous dit le v. 23, a eu lieu au commencement de tes supplications. Cela revient à dire que les soixante-dix semaines commencent avec Daniel 9. Autrement dit, Daniel, au terme des soixante-dix années prophétisées par Jérémie comme le temps de l’exil, réclame à Dieu qu’il accomplisse sa promesse. Il le fait en confessant les péchés de son peuple, et plaide ainsi avec Dieu dans tout le début du chapitre. Et l’oracle des soixante-dix semaines va lui permettre de savoir deux choses : d’une part, que la ville va bien être reconstruite ; mais d’autre part, que cela ne sera pas la fin de toute tribulation – au contraire, la ville elle-même ne sera reconstruite qu’en des temps de troubles, et même si l’exil se termine avec l’édit de Cyrus dans l’année où a lieu Daniel 9, Dieu révèle à Daniel dans cet oracle que ces soixante-dix années n’ont pas été suffisantes pour régler le problème du péché de ce peuple qui l’a conduit à la ruine, et qu’il faudra en réalité soixante-dix semaines d’années supplémentaires (soit quatre cent quatre-vingt-dix années).

24Soixante-dix semaines ont été déterminées sur ton peuple et sur ta sainte ville, pour clore la transgression, et pour en finir avec les péchés, et pour faire propitiation pour l’iniquité, et pour introduire la justice des siècles, et pour sceller la vision et le prophète, et pour oindre le saint des saints.

Ce verset énonce ce qui doit advenir au terme de ces années à l’aide de six formules :

(i) pour clore la transgression

   (ii) pour en finir avec les sacrifices pour le péché

      (iii) pour couvrir la dette

      (iv) pour introduire la justice éternelle                           

   (v) pour sceller la vision et le prophète

(vi) pour oindre le saint des saints

(i) pour clore la transgression : ce peuple s’amasse sur lui journellement un trésor de colère. Le jour de l’expiation, les péchés du peuple sont mis sur le vêtement du grand-prêtre, et les péchés du peuple mis sur le grand-prêtre sont ensuite expiés sur le bouc de l’expiation et sur le bouc pour la destruction. Daniel 8 montre qu’une profanation aura lieu lors de la période grecque, et elle eut lieu effectivement à l’époque d’Antiochos IV Épiphane, lorsque Jason puis Ménélas s’octroyèrent le titre et la fonction de grand-prêtre à la place du grand-prêtre légitime, Onias, qu’ils chassèrent. La lignée sadoquite est dépossédée de la grande-prêtrise, remplacée par la lignée usurpatrice des Hasmonéens. Il n’y a plus de grands-prêtres légitimes à partir de cette époque, ce qui signifie que les transgressions de ce peuple s’accumulent sur lui année après année. Il faudra bien que Dieu intervienne pour clore la transgression du peuple juif.

(ii) pour en finir avec les sacrifices pour le péché. Le mot hébreu חַטָּאָה (ḥaṭṭā’ā)qu’on a ici sert non seulement à désigner « le péché » lui-même, mais aussi, dans le début du Lévitique notamment, le « sacrifice pour le péché ». On peut donc comprendre ce verset comme indiquant soit la fin des « péchés », soit celle des « sacrifices pour le péché ». Le fait que le v. 26 mentionne dans un seul souffle le sacrifice [זֶבַח (zevaḥ)] et l’offrande [מִנְחָה (minəḥā)] en associant les deux termes qu’on trouve en Lévitique 2–3 et qui désignent exclusivement le « sacrifice de paix » et « l’offrande végétale » laisse penser que la חַטָּאָה (ḥaṭṭā’ā) dans ce verset réfère au sacrifice de Lévitique 4 : le « sacrifice pour le péché ». Au terme des soixante-dix semaines, Dieu en finira ainsi avec les sacrifices pour le péché.

(iii) pour couvrir la dette : une troisième manière de dire ce que Dieu va faire au terme des soixante-dix semaines, c’est de dire qu’il va, enfin, couvrir la dette de péché de ce peuple (le mot est traduit habituellement par « iniquité », mais l’usage au Psaume 32,5 suggère plutôt que ce dont il est question avec ce mot, c’est spécialement la « dette » ou la « peine légale » du péché). Le jour de l’expiation et les sacrifices pour le péché ne fonctionnant plus et étant donc voués à disparaître il faut, pour clore la transgression, régler le problème du péché et de la dette qu’il génère. Dieu pourvoira un sacrifice plus grand et plus efficace que celui du Lévitique, qui règlera définitivement le problème du poids de la dette et de la peine légale du péché.

(iv) pour introduire la justice éternelle : le paiement de la dette aura pour revers une justice éternelle que Dieu introduira dans ce monde pour couvrir l’injustice de ce peuple. La justice dont il est question ici est donc une justice supérieure qui couvre les péchés du peuple mieux que ce que le système lévitique, dévoyé par les dirigeants de ce peuple, ne pouvait effectivement le faire.

(v) pour sceller la vision et le prophète : le verbe hébreu traduit par sceller est distinct de celui pour en finir avec les sacrifices pour le péché, mais les sens de ces deux verbes se correspondent. Lorsque sera venu ce qui, en principe, rendra caduc le système lévitique, tout ce que la vision et le prophète de l’Ancien Testament annonçaient trouvera lui aussi son plein accomplissement. Le paiement de la dette du péché par l’introduction d’une justice éternelle était tout ce qu’annonçaient les prophètes tout comme ce que le système lévitique figurait, c’était le sacrifice ultime qui règlerait le problème du péché.

(vi) pour oindre le saint des saints : dans le contexte du passage, où il est question de la transgression et du sacrifice pour le péché, et de la propitiation du péché par la justice éternelle, il semble à première vue que l’onction du saint des saints désigne le rétablissement du temple, dont le système aura cessé de fonctionner correctement depuis l’usurpation de la grande-prêtrise par les hasmonéens. Toutefois, l’oracle dans sa globalité annonce la fin des sacrifices pour le péché, du sacrifice de paix et de l’offrande. Il semble donc que l’onction du saint des saints en vue ici est métaphorique : il est question ici d’un autre temple, plus grand et indéfectible, dont l’ancien temple n’était qu’une ombre. Il ne s’agit pas de restaurer le temple comme ce fut le cas sous Zorobabel, mais d’inaugurer un nouveau temple, d’un ordre différent.

Quand Dieu va-t-il faire cela ? Le texte est très clair : sous quatre cent quatre-vingt-dix ans ! Comment va-t-il le faire ? Le texte ne le dit pas encore, mais les versets qui suivent parlent d’un Messie et d’un prince. Le Nouveau Testament, et la venue de Jésus qu’il rapporte, nous permettent de lire ce verset comme intégralement accompli lors de la première venue de Jésus. Par sa mort, sa résurrection et son ascension, Jésus (i) clôt la transgression, (ii) en finit avec les sacrifices pour le péché, (iii) couvre la dette de péché de ce peuple, (iv) introduit une justice éternelle, (v) scelle la vision et le prophète et (vi) oint le saint des saints céleste, en apportant lors de son Ascension dans le sanctuaire céleste le sang qu’il a versé à la croix. Chacun de ces éléments correspond à des enseignements du Nouveau Testament (et en particulier de l’épître aux Hébreux) concernant ce que Jésus a accompli lors de sa première venue.

25Et sache, et comprends : Depuis la sortie de la parole pour rétablir et rebâtir Jérusalem, jusqu’au Messie, le prince, il y a sept semaines et soixante-deux semaines ; la place et le fossé seront rebâtis, et cela en des temps de trouble.

La sortie de la parole pour rétablir et rebâtir Jérusalem a eu lieu au moment où Daniel a commencé à prier au début de Daniel 9. C’est le verset 23 qui l’indique : Au commencement de tes supplications la parole est sortie. Daniel vient précisément d’attirer l’attention de Dieu, par sa prière, sur la situation de désolation de la ville sainte et de son peuple. Il réclame à Dieu que sa promesse donnée à Jérémie de rétablir Jérusalem au bout de soixante-dix ans s’accomplisse effectivement. Et c’est donc à partir de l’année de Daniel 9, l’année du décret de Cyrus, que le décompte commence, jusqu’à l’avènement du Messie-Prince. Elles se divisent en trois blocs : un bloc de sept semaines (quarante-neuf ans), un bloc de soixante-deux semaines (les quatre-cent trente-quatre ans suivants) et un dernier bloc d’une semaine (sept ans). Puisque le v. 26 précise ce qui se passe après les soixante-deux semaines, on peut supposer que la fin du v. 25 (la place et le fossé seront rebâtis, et cela en des temps de trouble) désigne plutôt ce qui doit advenir au bout des quarante-neuf premières années — sans quoi la mention sept semaines et soixante-deux semaines serait sans explication dans le texte. Je comprends donc cette dernière clause du verset annonce la reconstruction du temple et de la ville sous Esdras et Néhémie, durant les quarante-neuf ans qui suivirent l’édit de Cyrus.

26aEt après les soixante-deux semaines, le Messie sera retranché et n’aura rien.

Après les soixante-deux semaines est un idiome pour dire « lors de la soixante-dixième semaine ». Le début du verset suivant revient sur cette même période, avec une structure de ces deux versets qui me semble être la suivante :

   A 26a : Retranchement du Messie [en 30 ap. J.-C.]

      B 26b : Destruction de Jérusalem [en 70 ap. J.-C.]

   A’ 27a : Établissement de l’alliance par le Messie [en 30 ap. J.-C.]

      B’ 27b : Destruction de Jérusalem [en 70 ap. J.-C.]

Les soixante-deux semaines désignent toute la période entre la fin du livre de Néhémie (lorsque la ville est finie d’être reconstruite) et l’inauguration du ministère terrestre de Jésus-Christ par son baptême (à l’automne 26) et dont les seuls témoins bibliques sont Daniel 11 et Malachie.

Après ces soixante-deux semaines vient donc la dernière des soixante-dix semaines, une période de sept ans qui commence par le baptême de Jésus à l’automne 26 et qui se conclut par la conversion de Saul de Tarse durant l’été 33. En plein milieu, en avril 30, trois ans et demi après son baptême, Jésus est retranché : il est mis au rang des brigands, des criminels, crucifié comme un bandit, jusqu’à être dépossédé même de son vêtement.

26bEt le peuple du prince qui viendra détruira la ville et le lieu saint, et la fin en sera avec débordement ; et jusqu’à la fin il y aura guerre, un décret de désolations.

Avec l’annonce de la mort du Messie-prince vient, par juxtaposition thématique plutôt que chronologique, l’annonce de la destruction de la ville et du lieu saint : le retranchement du messie est une nouvelle abomination qui conduit à la désolation. La fin en sera comme un déluge : une guerre vient sur la génération qui aura rejeté et mis à mort son Messie-prince ; et ils n’en réchapperont pas. La guerre juive annoncée par Jésus dans son discours du mont des Oliviers (et bien d’autres fois) et documentée par Flavius Josèphe accomplit parfaitement cette clause, avec pour seule difficulté que les Romains y sont qualifiés de peuple du prince qui viendra détruira la ville. Je considère que c’est Jésus lui-même qui vient détruire la ville et qui est ce prince, et que les armées romaines sont sous cet angle son peuple, qu’il dirige en général, comme il l’avait déjà fait contre Israël par le passé en lui envoyant les armées assyriennes ou babyloniennes.

Si le fait d’appeler les Romains le peuple du prince qui viendra vous paraît une difficulté insurmontable, il est aussi possible de penser, au regard de ce qu’en dit l’Apocalypse, que les prières des chrétiens persécutés injustement par les Juifs des années 30 à 70 ap. J.-C. sont la cause réelle de la désolation de Jérusalem. Dans ce cas, le peuple du prince qui viendra est l’Église, laquelle détruit, par ses prières, la ville qui a crucifié le Seigneur Jésus, et qui est appelé dans l’Apocalypse : Sodome, Égypte et Babylone — quoique, historiquement, c’est par l’intermédiaire des armées romaines que de telles prières de l’Église à l’égard de la Jérusalem apostate ont effectivement trouvé leur accomplissement.

27aEt il confirmera une alliance avec la multitude pour une semaine ; et au milieu de la semaine il fera cesser le sacrifice et l’offrande.

Nous revenons, selon la structure parallèle ABA’B’ proposée plus tôt, à la soixante-dixième semaine, celle qui vient immédiatement après le second bloc (des soixante-deux semaines) durant laquelle le Messie-prince est retranché. Le Messie-prince, avant de venir détruire Jérusalem, aura donc confirmé, avant de finalement revenir détruire ce peuple rebelle, une alliance avec la multitude pour une semaine ; et au milieu de la semaine il fera cesser le sacrifice et l’offrande. Comme indiqué plus haut, la référence aux deux rituels de Lévitique 2–3 est dans cette clause assez marquée. Il se trouve par ailleurs qu’il s’agit des deux offrandes, parmi les cinq présentées au début du Lévitique, pour lesquels la dimension de la consécration volontaire est plus forte que celle de l’expiation du péché. Autrement dit, il s’agit de dire que l’alliance dont il est question ici met non seulement un terme aux sacrifices visant à couvrir le péché (holocauste, sacrifice pour le péché, sacrifice de réparation, jour de l’expiation, etc.) mais également aux offrandes volontaires dont le but était plus immédiatement la communion, la proximité avec Dieu.

Pour quelle raison ? Parce que l’alliance nouvelle conclue par le Messie, lorsqu’il fut retranché au milieu de la semaine, est scellée par un autre sang que celui des boucs et des taureaux. En conséquence, même le sacrifice de paix (ou de communion) et l’offrande végétale n’ont plus vraiment lieu d’être après la mort, la résurrection et l’ascension de Jésus : ils sont voués à être remplacés l’un et l’autre par un nouveau repas (qui s’avère être un seul et unique repas prenant la suite de ces deux offrandes), dérivé non d’un sacrifice apporté dans le cadre du système lévitique, mais du plus grand et unique sacrifice apporté à la croix : c’est le repas du Seigneur qui, avec le pain, prend désormais la place de l’offrande végétale, et avec le vin, celui du sacrifice de paix.

27bEt à cause de la protection des abominations il y aura un désolateur, et jusqu’à ce que la consomption et ce qui est décrété soient versés sur la désolée.

Le texte est notoirement difficile à traduire, parce que le terme hébreu כָּנָף (kānāp̄) traduit ici par Darby par protection signifie littéralement aile mais qu’il sert aussi à parler des pans d’une robe, des bords d’un vêtement ou des coins de la terre. Parce que l’oracle semble avoir un arrière-plan marqué dans le système lévitique, je suis tenté de penser que l’aile des abominations ici concerne la robe du (pseudo-)grand-prêtre qui est couverte des péchés du peuple et dont il ne peut se débarrasser lors du jour de l’expiation, puisqu’il n’est pas un vrai grand-prêtre. Au sacrilège de l’usurpation, la lignée hasmonéenne a de surcroît ajouté celui de mettre à mort le Messie-prince. L’abomination conduit toujours à la désolation : il y aura donc un désolateur jusqu’à ce que la consomption et ce qui est décrété soient versés sur la désolée. Cela constitue une bonne description de la guerre juive laquelle conduisit à la destruction du Temple en 70 et au fait que le peuple juif fut maté et dispersé définitivement par les Romains dans les mois qui suivirent.


Illustration : Lukas Stipperger, Daniel’s Prophecy of the Seventy Weeks, plume et encre brune avec lavis brun sur craie noire sur papier vergé, 1797 (Washington, Galerie nationale d’art).

  1. J.B. Jordan, « The Prophecy of the Seventy Weeks », Biblical Chronology, Vol. 7, n° 9 (septembre 1995).[]
  2. J.B. Jordan, The Handwritings on the Wall. A Commentary on the Book of Daniel, Powder Springs : American Vision Press, 2007, pp. 455-467.[]

Pierre-Sovann Chauny

Pierre-Sovann est professeur de théologie systématique à la Faculté Jean Calvin, à Aix-en-Provence. Il s'intéresse particulièrement à la doctrine des alliances, à l'interprétation des textes eschatologiques, à la scolastique réformée, aux prolégomènes théologiques et aux bons vins. Il est un époux et un père heureux.

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