Quel fut le péché des anges par lequel ils se rebellèrent contre Dieu ?
François Turretin, dans ses Instituts de Théologie Élenctique (XVIIe siècle), après avoir traité du péché en général et de son objet, aborde le péché spécifique aux créatures rationnelles : anges puis hommes. Ici, il se concentre sur les anges, premiers à pécher, mais note que l’Écriture en dit peu, invitant à la brièveté et à la prudence.
Formulation de la question (§§1-3)
Turretin écarte les spéculations inutiles :
- Comment les anges ont-ils pu pécher ? L’Écriture affirme qu’ils ont péché (Jean 8:44), et la raison montre qu’ils étaient mutables, donc capables de faillir.
- Quand ont-ils chuté ? L’Écriture est muette. Leur chute précède celle de l’homme, probablement après un intervalle post-création, car tout était « très bon » (Genèse 1:31) avant. « Dès le commencement » (1 Jean 3:8) n’implique pas l’instant zéro, mais un début relatif.
- Tous ou un leader ? Il est intuitif qu’un « prince des démons » ait conduit la rébellion, mais sans preuve scripturaire solide, mieux vaut suspendre le jugement.
En bref, la question porte sur l’espèce du péché angélique, non son mécanisme ou sa chronologie.
Quelle espèce de péché ? (§§4-9)
Les opinions varient :
- Licence sexuelle : Certains (Josèphe, Philon, Justin Martyr, Clément d’Alexandrie, Tertullien, Lactance) lient le péché à Genèse 6:2 (« fils de Dieu » et femmes humaines). Turretin juge cela absurde, hors contexte.
- Envie des hommes : Une hypothèse scolastique : les anges auraient jalousé l’élévation de l’homme par l’incarnation en Christ (Hébreux 2:16).
- Orgueil : Opinion dominante (Anselme, De la chute du diable ; Lombard, Sentences), que Turretin privilégie avec nuance.
L’Écriture ne précise pas l’espèce, disant seulement qu’ils « péchèrent » (2 Pierre 2:4) et « n’ont pas gardé leur état originel » (Jude 1:6), abandonnant la vérité (fidélité à Dieu, non vérité évangélique, Jean 8:44). Turretin propose :
- Orgueil comme moteur : Paul l’évoque en 1 Timothée 3:6 (risque de « tomber dans la condamnation du diable » par orgueil). Satan cherche à être adoré (2 Corinthiens 4:4 ; Jean 12:31) et tenta l’homme par ce vice (Genèse 3:5).
- Prélude à l’orgueil : Un relâchement volontaire dans la contemplation de Dieu, suivi d’un amour-propre excessif, menant à la rébellion. Ce n’est pas une ignorance, mais un choix délibéré, puisqu’ils n’ont pas nos faiblesses humaines.
Leur péché, gravissime, entraîne une chute irréversible (Luc 10:18) et une condamnation éternelle (Jude 1:6) : Contrairement à Thomas d’Aquin ou Cajetan, Turretin dit que leur nature n’est pas inflexible (la grâce divine pourrait la plier, comme pour l’homme). S’ils ne peuvent être sauvés, c’est parce que Dieu choisit librement de montrer sa justice sur eux, et sa miséricorde sur l’homme.
Cause : Bien que sous la providence divine, leur chute vient de leur seule volonté mutable, non de Dieu (ni prescience, ni décret efficace, ni permission morale).
Bien que cette chute ne se soit pas produite sans l’intervention de la providence divine, sa véritable cause doit être cherchée uniquement dans les anges et en aucun cas en Dieu. Elle ne doit pas être recherchée en Lui, ni en ce qui concerne Sa prescience (qui prévoit seulement une chose comme future, mais ne la rend pas telle), ni en Son décret (qui fut permissif, non efficient), ni en Sa permission effective (qui est physique, non morale, par un non-empêchement auquel Il n’était pas tenu), ni en un défaut de sustentation (car cette grâce est entièrement imméritée, qu’Il ne doit à personne officiellement, mais qu’Il accorde à qui Il veut selon Son bon plaisir). La seule cause, donc, fut la volonté propre de chaque diable, par laquelle ils se détournèrent volontairement du bien vers le mal. Ils chutèrent parce qu’ils voulurent chuter ; ils purent chuter car ils furent créés mutables et susceptibles de faillir.




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