Notre époque n’est plus chrétienne, et tous nous disent qu’il n’y a plus de religion. Pourtant, l’actualité lointaine comme notre expérience proche nous fait rencontrer de nouveaux dogmatismes (sur l’efficacité du vaccin contre le Covid), de nouvelles excommunications (pour cause de complotisme) et de nouveaux catéchismes (comme les cours d’éducation sexuelles pro-LGBT). Dans cette époque de confusion gazeuse, nous avons du mal à penser clairement, et pensons parfois que même les anciennes catégories bibliques qui supposaient une religion identifiée ne sont plus valides. Alors, incertains même de notre propre vue, nous restons paralysés faute de clarté.
C’est cette clarté que propose de restaurer le livre de Paul Gosselin, anthropologue canadien, et chrétien évangélique.
Le principe de ce livre est de cartographier (en quelque sorte) la religion postmoderne qui domine notre époque, avec un soin particulier à ce que l’on puisse lire par nous-même les éléments les plus importants dans les pensées mêmes des principaux « prophètes » de cette religion. Et l’objectif est atteint de façon tout à fait honnête et digne qu’on le relise encore.
Le portrait d’une religion postmoderne
Pour faire simple, c’est le livre que j’aurais aimé lire il y a plusieurs années, quand je commençais à m’intéresser à la religion postmoderne de notre époque, pour la comprendre. J’ai déjà lu des livres décrivant cette idéologie, mais ils ont tendance à le faire en partant des grands auteurs et des mouvements académiques de la fin du XXe siècle, très éloignés de notre expérience quotidienne du postmodernisme. Gosselin part « d’en bas » et plutôt que de faire l’historique, décrit en anthropologue par quel mécanisme nous sommes initié et gardés dans le postmodernisme, puis comment nous sommes empêchés d’en sortir.
Survol
Dans le chapitre 1 : Visions du monde, Paul Gosselin clarifie la vraie nature de notre monde, en expliquant avec patience et de façon convaincante que nous ne sommes pas dans une époque non religieuse, mais dans une religion qui se veut invisible. Une religion sans clergé identifié, sans crédo, sans rite d’entrée, sans apologétique, mais qui convainc par immersion et par propagande. Il explique comment aucune époque ne peut se passer d’une cosmologie, et d’une vision du monde qui suit cette cosmologie, et d’une éthique qui suit cette vision.
Dans le chapitre 2 : Vivisection du patient, Gosselin décrit la structure de cette religion postmoderne telle qu’elle fonctionne, sans chercher à forcer une cohérence qu’elle ne revendique pas. Il passe des pages intéressantes sur le fonctionnement et l’usage de la Science comme Canon de révélation. Il décrit aussi le déclin de cette religion autrefois très puissante et insurmontable, et pourquoi aujourd’hui nous voyons les coulisses à travers le rideau.
Dans le chapitre 3 : le credo fantôme, Gosselin décrit la structure disciplinaire qui nous maintient férocement sous la domination de cette Diane des Éphésiens, et notamment le rôle des médias et de la propagande.
Dans le chapitre 4 : Rites de passage, Gosselin s’attarde sur la morale et l’éthique postmoderne, paradoxale dans sa tolérance intolérante, et sournoise dans son refus de la confrontation. Il décrit aussi très clairement l’incapacité de modernité tardive à justifier et construire un consensus moral.
Dans le chapitre 5 : les Anthropophages, Gosselin critique le transhumanisme.
Avis
J’ai beaucoup apprécié le discours relativement simple (considérant le sujet) et très abordable. J’ai aussi apprécié le fait qu’il ne parte pas de l’histoire des idées, à rebours de notre expérience, mais du fonctionnement concret de notre société. Ses capacités d’anthropologues sont très utiles à l’Église ici : je n’imagine pas pouvoir utiliser une critique de Deleuze en prédication, mais il est facile de récupérer les remarques de Gosselin sur le rôle des médias, et des scientifiques dans la religion officielle de notre République.
J’ai apprécié aussi les nombreuses citations de penseurs et auteurs contemporains qui illustrent la synthèse de Paul Gosselin, et montre que ce n’est pas seulement une interprétation chrétienne biaisée, mais les véritables rouages de notre époque qui sont exposés. On voit ainsi que ce que l’on croit être des abus involontaires (par exemple l’immoralité de notre époque) sont en fait des conséquences pleinement assumées.
En revanche, il faut pouvoir s’adapter au style stromatique – ou mélange de différentes notes. Il m’a semblé dès le chapitre 2 que j’avais du mal à voir le lien entre chaque section, comme si le livre était un assemblage d’article distincts. Comme souvent dans ce genre de livre-recueil, certaines sections sont brillantes, d’autres moyennes, et on discerne des répétitions et des ruptures de continuité. On traite de la science et son autorité en deux chapitres différents, alors qu’elle aurait pu être traité en un seul endroit plus complètement. De même pour les médias et les juges, autour desquels on fait des va-et-vient. J’en ai renoncé à prendre des notes en cours de route. Je suggère donc que la bonne échelle de lecture est le sous-chapitre, qu’il vaut mieux lire un à la fois.
Je conseille ce livre pour :
- Les cadres d’Églises qui ont besoin de comprendre clairement quelle est la religion dominante de notre époque, et surtout les prédicateurs.
- Les intellectuels chrétiens et étudiants qui ont besoin d’une vision claire de notre principal concurrent religieux.
- De manière générale, je le recommande comme première lecture sur le postmodernisme. Il évite l’histoire des idées philosophiques, pour se concentrer sur leurs incarnations sociétales, et c’est plus facile d’accès.
Ce livre est moins utile pour ceux qui comme moi auraient déjà lu plusieurs livres contre le transhumanisme, le postmodernisme etc. Ce livre est unique par sa méthode anthropologique et son usage des auteurs contemporains, mais il n’apporte pas de nouveau matériel par rapport à d’autres existants déjà.
Gosselin Paul, Fuite de l’absolu, Québec QC : Samizdat, 2006, vol. 1, 489 p. disponible sur le BLF store.





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