Nous assistons en France depuis quelques années régulièrement chaque jour à de plus en plus d’actes violents : agressions (physiques et/ou sexuelles), fusillades (« balles perdues »), kidnappings, séquestrations, meurtres ou assassinats, viols, vols, cambriolages, etc. souvent commis par récidivistes impunis rapidement libérés par la Justice.
En lien avec l’actualité, nous citons ici un extrait où Thomas d’Aquin montre d’abord que l’Etat a tout à fait le droit d’infliger des peines pour punir les méchants, y compris des peines considérées comme sévères (les peines corporelles dont la peine de mort), puis répond à des objections classiques « La Bible dit : Tu ne tueras pas. » et « Il faut redonner une chance. » (la justice restaurative). L’extrait que nous reprenons est le chapitre 146 du troisième volume de la Somme contre les Gentils (édition Flammarion et traduction de Vincent Aubin), disponible gratuitement en ligne ici mais dans une autre traduction.
Chapitre 146 ─ Il est permis aux juges d’infliger des peines
- Comme certains font peu de cas des peines infligées par Dieu, parce qu’ils sont plongés dans les réalités sensibles et ne se soucient que des choses qui se voient, la providence divine a disposé qu’il y ait sur terre des hommes qui forcent ces personnes, par des peines sensibles et présentes, à pratiquer la justice. Il est évident que ces hommes ne pèchent pas en punissant les méchants. Nul en effet ne pèche en faisant ce qui est juste. Or il est juste que les méchants soient punis : car par la peine la faute rentre dans l’ordre, comme il ressort de ce que l’on a dit [chap. 140]. Les juges ne pèchent donc pas en punissant les méchants.
- De plus. Les hommes qui sont, sur terre, établis au-dessus des autres, sont comme les exécutants de la providence divine : Dieu, en effet, en vertu de l’ordre de sa providence, réalise les choses inférieures à travers les supérieures, comme il ressort de ce que l’on a dit [chap. 77]. Or nul ne pèche en exécutant l’ordre de la providence divine. Or l’ordre de la providence divine veut que les bons soient récompensés et les méchants punis, comme il ressort de ce qu’on a dit [chap. 140]. Donc les hommes qui ont autorité sur les autres ne pèchent pas en rémunérant les bons et en punissant les méchants.
- Qui plus est. Ce n’est pas le bien qui a besoin du mal, mais l’inverse. Donc ce qui est nécessaire à la conservation du bien ne peut être mauvais en soi. Or, il est nécessaire à la conservation de la concorde entre les hommes que des peines soient infligées aux méchants. Il n’est donc pas mauvais en soi de punir les méchants.
- De même. Le bien commun est meilleur que le bien particulier pour que soit préservé le bien commun. Or, la vie de certains hommes corrompus fait obstacle au bien commun, qui est la concorde de la société humaine. Les hommes de ce genre doivent donc être retranchés par la mort de la société des hommes.
- En outre. Comme le médecin dans son opération vise la santé, qui consiste en la concorde ordonnée des humeurs, ainsi le gouverneur de la cité vise dans son opération la paix, qui consiste en la concorde ordonnée des citoyens [cf. chap. 128]. Or le médecin agit bien et utilement en coupant un membre gangrené, si le corps est à cause de lui menacé par la corruption. C’est donc justement et sans péché que le gouverneur de la cité met à mort les hommes corrompus, pour que ne soit pas troublée la paix de la cité.
- Voilà pourquoi l’Apôtre dit, dans la Première lettre aux Corinthiens, 5 [v. 6] : Ne savez-vous pas qu’un peu de levain aigrit toute la pâte ? Et peu après il ajoute [v. 13] : Retranchez ce méchant du milieu de vous. Et dans la Lettre aux Romains, 13 [v. 4], il est dit de la puissance terrestre que ce n’est pas en vain qu’elle porte l’épée : car elle est ministre de Dieu pour exécuter sa vengeance en punissant celui qui agit mal. Et dans la Première lettre de Pierre, 2 [v. 13-14], il est dit : Soyez soumis pour l’amour de Dieu à toute sorte de personnes, soit au roi comme au souverain, soit aux gouverneurs comme à ceux qui sont envoyés de sa part pour punir ceux qui font mal, et pour traiter favorablement ceux qui font bien.
- Ainsi se trouve exclue l’erreur de ceux pour qui les châtiments corporels ne sont pas licites. À l’appui de leur erreur ils invoquent le fait qu’il est dit dans l’Exode : Tu ne tueras point, ce qui est rappelé dans Matthieu 5 [v. 21]. – Ils invoquent en outre ce qui est dit en Matthieu, 13 [v. 30], quand le Seigneur répond aux serviteurs qui veulent retirer l’ivraie du milieu du bon grain : Laissez croître l’une et l’autre jusqu’à la moisson. Or par l’ivraie ce sont les enfants d’iniquité qui sont désignés, et par la moisson la fin du monde, comme il est dit au même endroit [v. 38 et suiv.]. On ne doit donc pas retrancher les méchants du milieu des bons en les tuant.
- Ils invoquent aussi le fait que l’homme, aussi longtemps qu’il est dans le monde, peut devenir meilleur. Il ne faut donc pas le retrancher du monde en le tuant, mais le garder pour qu’il fasse pénitence.
- Mais ce sont là des pensées futiles. Car la Loi qui dit tu ne tueras point ajoute peu après [Exode, 22, 18] : Tu ne souffriras pas que vivent les hommes maléfiques. Par quoi il est donné à entendre que ce qui est interdit est de tuer des hommes injustement. – C’est aussi ce qui ressort des paroles du Seigneur en Matthieu, 5. Car après avoir dit Vous avez entendu qu’il a été dit aux Anciens : Tu ne tueras point, il ajoute [v. 22] : Mais moi je vous dis que quiconque se mettra en colère contre son frère, etc. Par quoi il est donné à entendre que ce qui est interdit est le meurtre qui procède de la colère, et non celui qui procède du zèle pour la justice. – De même, à la manière dont il faut entendre les paroles du Seigneur, Laissez croître l’un et l’autre jusqu’à la moisson, ressort de ce qui suit [v. 29] : de peur que cueillant l’ivraie, vous ne déraciniez en même temps le bon grain. Dans ce passage donc, il n’est interdit de tuer les méchants que lorsque cela ne peut être fait sans mettre en danger les bons. C’est souvent le cas quand les méchants ne se distinguent pas encore des bons par des péchés manifestes, ou quand le risque existe que les méchants n’emmènent avec eux beaucoup de bons.
- En revanche, le fait que les méchants, aussi longtemps qu’ils vivent, peuvent s’amender, n’interdit pas qu’on puisse justement les tuer : car le danger que leur vie fait courir est plus grand et plus assuré que le bien qu’on attend de leur amendement. En outre ils gardent même à l’article de la mort la faculté de se convertir à Dieu par la pénitence. Et s’ils sont endurcis au point que même à l’article de la mort leur cœur ne se détourne pas de la malice, on peut juger avec grande probabilité qu’ils ne se repentiront jamais.
Illustration de couverture : Jean-Pierre-Laurent Houel, Prise de la Bastille, 14 juillet 1789, peinture à l’eau, 1789.




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