Je suis en ce moment en train de lire le Routledge Handbook of Economic Theology, 2020, édité par Stephan Schwarzkopf. L’économie théologique est un nouveau champ académique qui vise à expliciter et explorer la théologie implicite ou explicite de l’économie actuelle. J’ai été particulièrement impressionné par le chapitre 4 sur la confession par les auteurs Mads Peters Karlsen et Kaspar Villadsen. Dans leur chapitre, ils expliquent comment la pratique chrétienne de la confession s’est échappée de l’Église pour devenir une méthode séculière essentielle au fonctionnement de l’économie actuelle et récupérée par les mécanismes de l’État-providence. À la fin de l’article, j’en tirerai quelques applications pour nos églises. La définition de confession qu’ils utilisent est celle de Michel Foucault :
un rituel de discours dans lequel le sujet qui parle est aussi le sujet de l’énoncé ; c’est aussi un rituel qui se déploie dans une relation de pouvoir, car on ne se confesse pas sans la présence (ou la présence virtuelle) d’un partenaire qui n’est pas simplement l’interlocuteur mais l’autorité qui exige la confession, la prescrit, l’apprécie, et intervient pour juger, punir, pardonner, consoler et réconcilier. – Routledge Handbook of Economic Theology, p. 40
Les auteurs ouvrent leur chapitre sur une émission de télé-réalité très populaire en Scandinavie, The Luxury Trap. Dans cette émission, les producteurs mettent en scène des ménages surendettés qui, devant des « experts », doivent confesser publiquement leur irresponsabilité, pleurer sur leurs désirs immodérés et dénoncer leur ancien mode de vie pour obtenir un salut budgétaire. La trajectoire religieuse de cette émission leur permet d’introduire comment une technologie de soi comme la confession chrétienne a pu finir sécularisée dans une telle émission de téléréalité.
La confession dans l’histoire chrétienne
Pour comprendre comment l’économie a pu s’emparer de la confession, il faut d’abord en rappeler la spécificité chrétienne primitive. Dès les premiers siècles, sous l’impulsion de théologiens comme Tertullien ou Jean Cassien, le christianisme instaure une « obligation de vérité » radicale : le croyant a le devoir de scruter ses pensées les plus profondes et de « témoigner contre lui-même » en tant que pécheur. Cette démarche se distingue fondamentalement des exercices spirituels de l’Antiquité païenne (stoïciens ou épicuriens) :
- Une fin en soi : Là où l’examen de soi antique était temporaire et visait la maîtrise de soi ou l’autonomie, la confession chrétienne fait de l’obéissance permanente à un directeur spirituel une vertu et une fin en soi. Le sujet chrétien ne se trouve que dans le renoncement à lui-même
- De l’acte à la pensée : Au fil des siècles, la pénitence publique et corporelle s’efface au profit d’une verbalisation intime et régulière, théorisée dans le monachisme puis généralisée par l’obligation du confessionnal. Ce ne sont plus seulement les actes extérieurs qui sont jugés, mais les mouvements secrets du désir et de la pensée.
La Réforme protestante va contester le statut sacramentel et l’institutionnalisation catholique de la confession auriculaire. Cependant, comme le souligne Michel Foucault dans ses conférences sur l’histoire de la Confession, loin d’abolir cette exigence de vérité, la Réforme va intensifier la vie spirituelle et la responsabilité de l’individu. Privée de son cadre clérical strict, l’obligation de s’examiner devant Dieu et de conduire sa vie avec une rigueur ascétique s’enracine directement dans la conscience de chaque croyant. Par conséquent, non seulement on se confesse au pasteur (à travers des visites pastorales qui remplacent la visite au confessionnal), mais l’on encourage à se confesser entre laïcs, à chercher le conseil à l’extérieur de l’Église et ainsi de suite. Nous avons refusé la sacralité de la confession, mais pas son importance, d’où sa profanisation progressive, puis sa sécularisation.
Foucault l’a décrit de manière vivante dans L’Histoire de la sexualité I : Pendant longtemps, elle [la confession] est restée solidement ancrée dans la pratique de la pénitence. Mais avec l’essor du protestantisme, de la Contre-Réforme, de la pédagogie du XVIIIe siècle et de la médecine du XIXe siècle, elle a progressivement perdu sa localisation rituelle et exclusive ; elle s’est propagée ; elle a été employée dans toute une série de relations : enfants et parents, étudiants et éducateurs, patients et psychiatres, délinquants et experts. Les motivations et les effets qu’elle est censée produire ont varié, tout comme les formes qu’elle a prises : interrogatoires, consultations, récits autobiographiques, lettres ; ils ont été enregistrés, transcrits, rassemblés dans des dossiers, publiés et commentés. Mais plus important encore, la confession se prête, sinon à d’autres domaines, du moins à de nouvelles manières d’explorer ceux qui existent déjà. – p. 39
La confession séculière
Les auteurs disent que la modernité n’a pas supprimé la morale religieuse de l’espace public, mais elle l’a coupée de Dieu pour la mettre au service du Marché et de l’État. Ainsi qu’on l’a dit au cours des deux derniers siècles, la confession a quitté le secret des églises pour proliférer de manière diffuse dans toutes les professions séculières : la médecine, la psychiatrie, la pédagogie, le coaching et, de manière plus agressive, l’assistance sociale et les médias. Je cite :
Le pouvoir pastoral s’est propagé à travers les institutions de l’État-providence moderne, lui insufflant une attention non seulement à la totalité de la population mais aussi à l’individualité de chacun et de tous. En tant que technique de guidage de l’individu sur la base de la révélation d’une vérité intérieure, la confession constitue une technique clé du pouvoir pastoral. C’est une technique générale qui, selon des modalités séculières, est utilisée dans les institutions de protection sociale comme la psychiatrie, la pédagogie, la santé et dans les services sociaux ciblant les segments de population au chômage, endettés et appauvris. […] L’État-providence exige des bénéficiaires, qui sont de plus en plus perçus comme des débiteurs, […] Dans ce processus, les services sociaux se transforment en « institutions créancières » et les bénéficiaires se transforment en débiteurs « dont le remboursement signifie adopter le comportement prescrit ». L’État-providence intervient sur les individus, note Lazzarato, en s’adressant à leur mode d’être, à travers des techniques comme l’entretien individuel et le suivi individuel, actualisant ainsi le pouvoir pastoral. – Ibid, p. 43
Foucault était très explicite sur l’ascendance chrétienne de nos multiples entretiens individuels :
L’homme comme sujet de désir, dont Foucault situe les racines dans le pastorat chrétien, se maintient aujourd’hui entre autres dans les relations toujours plus proliférantes de counseling, de coaching, de guidage, d’éducation et de thérapie qui imprègnent l’État-providence occidental, à la fois produit et condition préalable de son gouvernement pastoral « terrestre ». – p. 44
Applications pour notre Église
Ainsi qu’on l’a vu, cette technologie de soi inventée par l’Église pour nous aider à mieux obéir à Dieu est aujourd’hui un outil captif des forces du marché et de Notre Père l’État, afin de nous obliger à obéir à d’autres dieux que le nôtre. J’espère ne pas avoir besoin de beaucoup d’argumentation pour faire comprendre au lecteur les problèmes que cela implique dans une démarche évangélique, soucieuse de mettre Dieu en premier.
Je propose donc quatre applications :
- Nous devons nous rendre compte que ces différents entretiens individuels ne sont pas neutres. S’ils peuvent être légitimes — c’est à voir au cas par cas —, ils ne sont pas hors du domaine de la morale, ce ne sont pas de pures techniques de ressources humaines.
- Nous devons aussi nous rendre compte que la morale n’a jamais quitté la vie matérielle ; elle a simplement été amputée de la transcendance divine pour servir d’outil de contrôle à d’autres religions séculières. Nous sommes donc tout à fait légitimes pour réinstaurer ces outils avec un objectif de contrôle. Après tout, puisque nous n’échappons pas à la discipline, autant que ce soit celle de Dieu et son Église.
- Ensuite, cette dispersion de confesseurs dans toutes sortes de professions devrait être freinée et nous devrions peut-être à nouveau faire de nos pasteurs les seuls confesseurs, ne déléguant à des professionnels que les dossiers les plus complexes ou les plus techniquement justifiés.
- Enfin, si l’on rétablit la chrétienté un jour, il faudra que le contrôle des aides sociales soit transféré à l’Église, comme le proposait déjà Martin Bucer au roi d’Angleterre.





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