Je propose aujourd’hui un essai du célèbre écrivain anglais catholique et conservateur du XXe siècle G. K. Chesterton, « La dérive loin de la vie domestique » issue du livre La Chose: Pourquoi je suis catholique. Il y soutient que loin d’être des entraves à la liberté pour les femmes, la gestion de la famille et du foyer constituent en réalité le dernier rempart de la liberté individuelle, de l’originalité et de la personnalité face à un monde moderne ultra-régulé, conformiste et standardisé.
Pour ce qui est de la réforme des choses, à distinguer de leur déformation, il existe un principe simple et évident ; un principe qui sera probablement appelé un paradoxe. Il existe dans un tel cas une certaine institution ou loi ; disons, par goût de la simplicité, une barrière ou un portail érigés en travers d’une route. Le réformateur du type le plus moderne s’y présente gaiement et dit : « Je n’en vois pas l’utilité ; débarrassons-nous-en. » À quoi le réformateur du type le plus intelligent fera bien de répondre : « Vous n’en voyez peut-être pas l’utilité, mais je ne vais certainement pas vous laisser l’enlever. Allez-vous-en et réfléchissez. Puis, quand vous reviendrez me dire que vous en voyez l’utilité, je vous laisserai peut-être le détruire. »
Le paradoxe repose sur le sens commun le plus élémentaire. La barrière ou le portail n’a pas poussé tout seul. Il n’a pas été mis en place par des somnambules pendant leur sommeil. Il est hautement improbable qu’il ait été placé par des fous évadés d’un asile qui, pour un motif quelconque, se seraient retrouvés là par hasard. Quelqu’un avait une raison de penser que ce serait une bonne chose à faire. Et jusqu’à ce que nous sachions quelle était cette raison, nous ne pouvons pas juger si elle était bonne ou non. Il est très probable que nous avons perdu de vue un aspect essentiel de la question, si une institution, mise en place par des êtres humains comme nous, semble entièrement dépourvue de sens et mystérieuse. Il existe des réformateurs qui surmontent cette difficulté en supposant que leurs pères étaient tous fous ; si c’est le cas, nous pouvons seulement répondre que la folie est apparemment une maladie héréditaire. Mais, en vérité, personne ne devrait se préoccuper de détruire une institution publique tant qu’il ne l’a pas véritablement envisagée comme une institution historique. Si on sait comme elle est née et quelles fonctions elle était censée remplir, on peut être réellement en mesure de dire que ces fonctions étaient mal conçues ou qu’elles sont devenues nuisibles, ou encore qu’elles n’ont plus aucune utilité aujourd’hui. Mais si on se contente de regarder la chose comme une monstruosité insensée qui a surgi devant soi, c’est soi-même et non le traditionaliste qui est victime d’une illusion. Nous pourrions même dire que la personne en question a des visions au cours d’un cauchemar. Ce principe s’applique à des milliers de choses, à des bagatelles comme à de véritables institutions, à des conventions comme à de convictions. C’était exactement ce genre de personne, Jeanne d’Arc par exemple, qui savait bien pourquoi les femmes portaient des jupes, qui était le plus en droit de ne pas en porter ; c’était exactement ce genre de personne, saint François, qui était attiré par la fête et le coin du feu, qui était le plus autorisé à de venir un mendiant sur les routes. Et lorsque, au cours de l’émancipation générale de la société moderne, la duchesse déclare qu’elle ne voit pas pourquoi elle ne jouerait pas à saute-mouton, ou que le doyen annonce qu’il ne voit aucune raison canonique valable de ne pas faire le poirier, nous pouvons dire à ces personnes avec une bienveillance pleine de patience : « Différez donc l’opération que vous envisagez jusqu’à ce que vous ayez compris, après mûre réflexion, quel principe ou préjugé vous vous apprêtez à violer. Et ensuite seulement jouez à saute-mouton ou faites le poirier, et que le Seigneur soit avec vous. »
Parmi les traditions qui sont ainsi attaquées, non pas intelligemment, mais de la manière la plus inepte qui soit, se trouve la création humaine fondamentale qui porte le nom de Foyer ou de Maison. C’est quelque chose que les hommes attaquent, non parce qu’ils l’ont percée à jour, mais parce qu’ils ne la voient pas du tout. Ils s’acharnent aveuglément sur elle, de manière totalement hasardeuse et opportuniste ; et nombre d’entre eux la détruiraient complètement sans même prendre le temps de se demander pourquoi elle a été mise en place. Il est vrai qu’un petit nombre seulement aurait avoué en employant autant de mots un tel objectif. Ce qui prouve seulement combien ils sont aveugles et balourds. Mais ils ont pris l’habitude de cette simple dérive et de ce détachement progressif loin de la vie de famille – chose qui est souvent un simple accident et dépourvue de toute théorie précise. Mais, même si c’est accidentel, cela n’en est pas moins anarchique. Et c’est d’autant plus anarchique que cela n’est pas anarchiste. C’est en grande partie, semble-t-il, provoqué par une irritation individuelle, une irritation qui varie d’un individu à l’autre. Nous apprenons seulement que, dans tel ou tel cas, un tempérament singulier a été fortement tourmenté par un environnement singulier ; mais personne ne s’est jamais donné la peine d’expliquer comment le mal est né, encore moins si le mal est ou non surmonté. Nous apprenons que, dans telle ou telle famille, Grand-maman parlait beaucoup pour dire n’importe quoi, ce qui, Dieu le sait, est bien vrai ; ou bien qu’il est difficile d’avoir des rapports intellectuels intimes avec Oncle Gregory sans avoir à lui dire qu’il est fou, ce qui est en effet le cas. Mais personne ne considère sérieusement le remède ou même la maladie, ou encore si la dissolution individualiste en cours est en soi un remède. Le problème, en grande partie, a commencé par l’influence d’Ibsen, un dramaturge très puissant et un philosophe exceptionnellement faible. Je suppose que la Nora de La Maison de poupée a été conçue pour être une personne sans conséquence ; mais son action la plus inconséquente a été certainement la dernière qu’elle ait accomplie. Elle s’est plainte du fait qu’elle n’était pas encore prête pour s’occuper des enfants et puis elle a entrepris de s’éloigner le plus possible d’eux afin de pouvoir les étudier plus attentivement.
Il existe un test et une qualification pour ce genre de négligence de la pensée scientifique et de la perception de la règle sociale ; la négligence qui nous a laissés à présent avec rien d’autre qu’un fatras d’exceptions. J’ai lu des centaines, des milliers de fois, dans tous les romans et les journaux de notre époque, certaines phrases sur le droit légitime de la jeunesse à la liberté, sur la prétention injuste des adultes à exercer leur contrôle, sur la conception selon laquelle toutes les âmes doivent être libres ou tous les citoyens égaux, sur l’absurdité de l’autorité ou le caractère dégradant de l’obéissance. Je ne vais pas discuter de ces questions pour le moment. Ce qui me frappe et m’étonne, d’un point de vue logique, c’est le fait que pas un de ces myriades de romanciers et de journalistes n’a jamais pensé, semble-t-il, à la question suivante et pourtant évidente. Il ne leur est jamais venu à l’esprit de s’interroger sur l’obligation opposée. Si, dès le départ, l’enfant est libre de ne pas manifester sa considération pour le parent, pourquoi le parent n’est-il pas libre, dès le départ, de ne pas manifester sa considération pour l’enfant ? Si M. Jones, l’ancien, et M. Jones, le jeune, sont uniquement deux citoyens libres et égaux, pourquoi un citoyen vivrait-il sur le dos d’un autre citoyen pendant les quinze premières années de sa vie ? Pourquoi M. Jones l’ancien serait-il censé nourrir, vêtir et loger, sur ses propres deniers, une personne qui est
entièrement libre de toute obligation envers lui ? S’il n’est pas possible de demander à la merveilleuse jeune personne de tolérer sa grand-mère, qui est devenue quelque peu ennuyeuse, pourquoi la grand-mère ou la mère aurait-elle dû tolérer la jeune personne merveilleuse à une période de sa vie où elle n’avait absolument rien de merveilleux ? Pourquoi ont-elles à grand-peine pris soin d’elle à un moment où ses contributions à la conversation avaient rarement le caractère d’une épigramme et étaient souvent inintelligibles ? Pourquoi Jones l’ancien paierait-il des verres et des repas à quelqu’un d’aussi déplaisant que Jones le jeune, particulièrement pendant les phases immatures de son existence ? Pourquoi ne balancerait-il pas le bébé par la fenêtre ou, du moins, ne chasserait-il pas le garçon d’un coup de pied dans le derrière ? Il est évident que nous avons affaire à une relation réelle, qui peut être d’égalité, mais qui n’est certainement pas de similarité.
Certains réformateurs sociaux tentent d’éluder le problème, je le sais, en faisant appel à de vagues conceptions concernant l’État ou une abstraction appelée l’Éducation pour éliminer la fonction parentale. Mais cela, comme bien d’autres notions chères aux hommes de science très sérieux, est une folle illusion sur la nature d’une simple fadaise. Elle est fondée sur cette étrange et nouvelle superstition, l’idée des ressources infinies de l’organisation. C’est comme si les fonctionnaires poussaient comme l’herbe ou se reproduisaient comme les lapins. On suppose qu’il y aura un approvisionnement infini de salariés et de salaires pour les payer ; et ils sont censés prendre en charge tout ce que les êtres humains font naturellement pour eux-mêmes – y compris prendre soin de leurs enfants. Mais les hommes ne peuvent pas vivre en échangeant les langes des uns et des autres. Ils ne peuvent fournir un tuteur pour chaque citoyen. Qui sera le tuteur des tuteurs ? Les hommes ne peuvent pas être éduqués par une immense machinerie. Et même s’il y a un jour un robot capable de poser des briques ou de creuser des trous, il n’y aura jamais un robot instituteur ou gouvernante. L’effet réel de cette théorie, c’est qu’une personne harassée doit s’occuper d’une centaine d’enfants, pour remplacer une personne normale s’occupant d’un nombre tout aussi normal d’enfants. Cette personne normale, normalement, est poussée par une force naturelle, qui ne coûte rien et qui n’exige aucun salaire : la force de l’affection pour sa progéniture, qui existe même chez les animaux. Si cette force naturelle est entravée, si on y substitue une bureaucratie salariée, vous vous retrouvez comme l’idiot qui va payer des hommes pour faire tourner la roue de son moulin parce qu’il refuse de se servir du vent ou de l’eau qu’il pourrait utiliser gratuitement. Vous êtes comme le fou qui arrose soigneusement son jardin avec un arroser, tout en s’abritant de la pluie sous un parapluie.
Il est désormais nécessaire de réciter ces truismes ; c’est seulement en le faisant que nous commençons à percevoir la lueur d’une raison qui justifie l’existence de la famille, raison que j’ai exigée dès le début de ce chapitre. Ces truismes étaient familiers pour nos pères, qui croyaient aux liens de parenté et aussi aux liaisons de la logique. De nos jours, notre logique consiste pour l’essentiel en des chaînons manquants ; et nos familles sont dans l’ensemble composées de membres absents. Quoi qu’il en soit, c’est le bon endroit où commencer une telle enquête et non pas le mégot ou la dernière extrémité d’une brouille privée qui voit Dick manifester son mécontentement de tout ou Susan décider de s’en aller pour de bon. Si Dick ou Susan souhaite détruire la famille parce qu’ils n’en voient pas l’utilité, je répète ce que j’ai dit au début : s’ils n’en voient pas l’utilité, ils auraient mieux fait de la préserver. Ils ne peuvent même pas penser la détruire tant qu’ils n’en ont pas vu l’utilité.
Mais elle a d’autres usages, en dehors du fait patent qu’elle représente un travail social nécessaire, fait par amour quand il ne peut pas être fait pour de l’argent ; et (on oserait presque le suggérer) qui sera probablement payé d’amour en retour puisqu’il n’est jamais remboursé en argent. Sur ce versant simple de la question, la situation générale est assez simple à résumer. Le système général de la société tel qu’il existe à notre époque de culture industrielle, soumis à de très violents abus et de douloureux problèmes, est néanmoins un système normal. Il repose sur l’idée que le commonwealth est composé d’un certain nombre de petits royaumes, dont un homme et une femme de viennent le roi et la reine et où ils exercent une autorité raisonnable, conforme au sens commun du commonwealth, jusqu’à ce que ceux dont ils prennent soin soient en âge de fonder des royaumes similaires où exercer une autorité similaire. C’est là la structure sociale du genre humain, bien plus ancienne que toutes ses archives et plus universelle que toutes ses religions. Toute tentative de l’altérer n’est que pur bavardage et pitrerie.
L’autre avantage de ce petit groupe n’est pas tant négligé aujourd’hui que tout simplement incompris. Ici encore, nous sommes confrontés à d’extraordinaires illusions répandues dans toute la littérature et tout le journalisme de notre temps. Ces illusions atteignent un tel degré de consistance aujourd’hui que nous pouvons say, à toutes fins utiles, que lorsqu’une chose a été mille fois déclarée absolument vraie, il est à peu près certain qu’elle est fausse. Une affirmation de ce genre doit être soigneusement examinée ici. Il y a sans aucun doute quelque chose à dire contre la vie domestique et en faveur de la dérive générale vers une vie dans les hôtels, les clubs, les universités, les organisations communautaires et tout le reste ; ou vers une vie sociale organisée conformément au plan général du grand système commercial de notre temps. La suggestion véritablement extraordinaire qui est souvent faite, c’est que cette évasion loin du foyer est une évasion vers une plus grande liberté. Le changement est en fait présenté comme étant favorable à la liberté.
Bien entendu, pour quiconque est capable de penser, c’est exactement le contraire qui est vrai. La division domestique de la société humaine n’est pas parfaite, étant humaine. Elle ne procure pas une liberté complète – chose quelque peu difficile à faire ou même à définir. Mais c’est une pure question d’arithmétique si cette division domestique procure à un plus grand nombre de gens le contrôle suprême d’une chose qu’ils sont en mesure de façonner à leur goût, plus que ne le font les vastes organisations qui dominent la société – que ces systèmes soient légaux, commerciaux ou même simplement sociaux. Même si nous ne prenions en considération que les parents, il est évident qu’il existe plus de parents que de policiers ou de politiciens, ou encore de dirigeants de grandes entreprises et de propriétaires d’hôtels. Comme je vais le suggérer dans un instant, l’argument s’applique en fait aussi aux enfants indirectement, tout comme il s’applique directement aux parents. Le point essentiel, c’est que le monde à l’extérieur du foyer est désormais soumis à une discipline et à une routine rigides, et c’est seulement à l’intérieur du foyer qu’il y a véritablement une place pour l’individualité et la liberté. Quiconque franchit le seuil de la maison est obligé de s’engager dans une procession, tout le monde marchant dans la même direction et, dans une large mesure, étant obligé de porter le même uniforme. L’entreprise, en particulier la grande entreprise, est aujourd’hui organisée comme une armée. C’est, dirait-on, une sorte de militarisme modéré sans effusion de sang ; et, comme je le dirais moimême, un militarisme sans les vertus militaires. Quoi qu’il en soit, il est évident que cent employés de banque ou cent serveuses dans un salon de thé sont plus soumis à la discipline militaire et à la domination que les mêmes individus lorsque chacun est rentré chez soi, dans son foyer décoré de ses reproductions préférées et parfumé de l’odeur de ses cigarettes bon marché favorites. Ce qui est parfaitement évident dans cet exemple commercial n’est pas moins vrai dans un exemple social. D’un point de vue pratique, suivre son plaisir, c’est simplement suivre la mode. Suivre la mode, c’est suivre la convention. Il se trouve simplement que c’est une nouvelle convention. Danser au son du jazz, rouler en voiture, les grandes fêtes et les divertissements dans les hôtels, tout cela ne contribue pas plus à la formation d’un goût vraiment indépendant que ne l’ont fait les modes du passé. Si une jeune femme fortunée veut faire ce que font toutes les autres jeunes femmes fortunées, elle va trouver que c’est très drôle, simplement parce que la jeunesse est drôle et que la société est drôle. Elle va se réjouir d’être moderne tout comme sa grand-mère victorienne se réjouissait d’être victorienne. Et à bon droit. Mais c’est se réjouir de la convention et non pas se réjouir de la liberté. Il est parfaitement sain pour tous les jeunes gens de toutes les époques de l’histoire de se rassembler, dans une certaine mesure, et de se copier les uns les autres avec enthousiasme. Il n’y a là, cependant, rien de particulièrement nouveau et certainement rien de libre. La fille qui aime se raser la tête, se poudrer le nez et porter des jupes courtes, trouvera le monde organisé pour elle et se joindra joyeusement à la procession. Mais la fille qui préfère laisser pousser ses cheveux jusqu’aux talons ou se couvrir d’accessoires barbares et tape-à-l’œil et de vêtements qui traînent derrière elle, et (pire que tout) laisser son nez dans son apparence naturelle – elle sera bien avisée de rester chez elle pour le faire. Si la duchesse veut jouer à saute-mouton, elle ne doit pas se mettre soudain à bondir à travers la salle de bal du Babylon Hotel, quand celle-ci est remplie des cinquante meilleurs couples professionnels en train de s’entraîner à danser la dernière danse à la mode pour instruire la société. La duchesse trouvera plus facile de jouer à saute-mouton en suscitant l’admiration de ses amis intimes dans le hall lambrissé de Fitzdragon Castle. Si le doyen doit faire le poirier, il le fera avec plus de facilité et de grâce dans l’atmosphère paisible du doyenné plutôt qu’en tentant d’interrompre le programme des divertissements déjà organisés à des fins philanthropiques.
S’il existe bien cette routine impersonnelle dans les affaires commerciales et même sociales, il va sans dire qu’elle existe aussi dans les affaires légales et politiques. Par exemple, les châtiments prévus par l’État doivent être de vastes généralisations. Ce sont seulement les châtiments au sein du foyer qui peuvent être éventuellement adaptés au cas individuel ; parce que c’est seulement là que le juge peut savoir quoi que ce soit de l’individu en question. Si Tommy prend un dé à coudre en argent dans le panier à ouvrage, sa mère va agir de manière très différente selon qu’elle sait qu’il l’a fait pour s’amuser ou pour provoquer, ou pour le vendre à quelqu’un, ou pour mettre quelqu’un dans l’embarras. Mais si Tommy s’empare d’un dé à coudre dans une boutique, la loi peut et doit le punir conformément à la sanction prévue pour tous les voleurs à la tire ou les voleurs d’objets en argent. C’est seulement la discipline au foyer qui peut faire preuve d’une certaine sympathie ou d’un certain humour. Je ne dis pas que la famille le fait toujours. Je dis que l’État ne devrait jamais tenter de le faire. Par conséquent, même si nous considérons les parents seuls comme des princes indépendants, et les enfants de simples sujets, la liberté relative au sein de la famille peut jouer, et c’est souvent le cas, en faveur de ces sujets. Mais aussi longtemps que les enfants sont des enfants, ils seront toujours les sujets de quelqu’un. La question est de savoir s’ils doivent être naturellement attribués à leurs princes naturels, comme dit le proverbe ancien, qui ressentent normalement pour eux ce que personne d’autre ne ressentira jamais, une affection naturelle. Il me paraît clair que cette attribution normale procure la plus grande liberté possible au plus grand nombre de gens.
Ma plainte contre la dérive antidomestique tient au fait qu’elle est inintelligente. Les gens ne savent pas ce qu’ils font ; parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils défont. Les manifestations modernes de ce phénomène sont multiples, de la plus grande à la plus petite, depuis un divorce jusqu’à un pique-nique. Mais chacune d’elles est une évasion ou une fuite bien distincte ; et, spécialement, une fuite loin de la question débattue. Les gens doivent décider, de manière philosophique, s’ils désirent que l’ordre social traditionnel perdure ou non ; ou s’il existe une solution particulière qui soit désirable. En l’état actuel des choses, ils traitent ce sujet public comme s’il s’agissait simplement d’une confusion ou d’un mélange de questions privées. Même en étant contre la vie domestique, ils sont trop domestiqués dans leur mise à l’épreuve de la vie domestique. Chaque famille considère seulement son propre cas et le résultat est purement négatif et étriqué. Chaque cas est une exception à une règle qui n’existe pas. La famille, surtout dans l’État moderne, se trouve avoir besoin d’une correction et d’une reconstruction considérables. Comme la plupart des autres choses dans l’État moderne. Mais la demeure familiale devrait être préservée ou détruite, ou bien reconstruite ; on ne devrait pas la laisser s’effondrer, brique après brique, sous prétexte que personne ne saisit plus à quoi rime, historiquement, le fait de poser des briques. Par exemple, les architectes de la restauration devraient reconstruire la maison avec des portes larges et faciles à ouvrir, pour faciliter la pratique de cette vertu antique qu’est l’hospitalité. En d’autres termes, la propriété privée devrait être accordée avec suffisamment d’égalité pour permettre une certaine quantité de festivités. L’hospitalité d’une maison sera toujours différente de celle d’un hôtel. Et elle sera différente en étant plus individuelle, plus indépendante, plus intéressante que l’hospitalité d’un hôtel ; il est parfaitement juste que les jeunes Brown et les jeunes Robinson puissent se rencontrer, se mélanger, danser et se couvrir de ridicule, selon le dessein de leur Créateur. Mais il y aura toujours une différence entre les Brown recevant les Robinson et les Robinson recevant les Brown. Et c’est une différence qui jouera en faveur de la variété, de la personnalité, des potentialités de l’esprit humain ; ou, en d’autres termes, de la vie, de la liberté et de la poursuite du bonheur.
Illustration : Vincent van Gogh, Cabane avec paysan rentrant chez lui, huile sur toile, 1885.



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