Nous continuons la synthèse des Stone Lectures d’Abraham Kuyper, qu’il a données pour résumer sa vision du calvinisme, ou plutôt de la religion réformée, en 1898. Pour une présentation du personnage, je vous renvoie vers sa biographie.
Synthèse
Après avoir proposé que le système réformé était d’abord un principe de vie, Abraham Kuyper se concentre sur la religion réformée en elle-même. Il fait remarquer son exceptionnelle vitalité, puisqu’en l’espace de quelques décennies, la religion réformée est passée d’un mouvement radical peu structuré à :
- une confession ;
- une théologie ;
- une organisation ;
- une discipline ecclésiastique ;
- un ordre du culte ;
- et une pratique morale complète.
La structuration de la religion réformée a été rapide, complète et aboutie, signe d’une immense vitalité. En sens inverse, cent ans après la Révolution française, il n’y a toujours pas de religion moderniste établie qui soit cohérente avec cet héritage. On a vu passer le culte de la Raison par Hébert, le culte de l’Être suprême par Robespierre, la théophilanthropie du Directoire, la Religion de l’Humanité par Auguste Comte. Aucune n’a conquis le cœur de quoi que ce soit, alors que la Réforme, combattue par toutes les élites européennes établies, a donné une religion complète et dominante sur le cœur de ses fidèles.
Selon une démarche idéaliste que j’ai déjà commentée dans le premier article, Abraham Kuyper pose quatre questions fondamentales à partir desquelles il classifie les religions :
- Existe-t-elle pour Dieu ou pour les hommes ? Est-ce que le but atteint par cette religion, c’est de rassurer ou d’aider les hommes, ou est-ce que c’est de plaire à Dieu ?
- Contrairement aux religions anthropocentriques qui cherchent uniquement à placer l’homme face au cosmos ou à assurer son bien-être, la religion calviniste est idéale et théocentrique. La création existe pour la gloire de Dieu. La religion naît de la semence de religion, ou du sens du Divin implanté par Dieu dans le cœur humain.
- Est-elle directe ou médiatisée ? Y a-t-il un appareil humain organisé entre Dieu et les hommes ou bien y a-t-il un accès direct à Dieu ?
- Le calvinisme rejette toute médiation humaine, sacerdotale ou attribuée aux saints. Seul le Christ (Dieu-Homme) est Médiateur. Cette relation directe, ancrée dans la doctrine de l’élection personnelle, fonde la vraie liberté de conscience et le sacerdoce universel des croyants.
- Est-elle partielle ou universelle ? Est-ce que l’on est croyant seulement dans certains domaines de la vie ou bien la religion concernée a-t-elle des exigences dans tous les domaines de la vie ?
- La religion ne se limite pas aux sentiments ou à la volonté (en excluant l’intellect), ni à la seule sphère privée ou ecclésiale. Elle est universelle et embrasse la totalité de l’existence (sciences, art, politique, commerce). Tout être humain et chaque domaine d’activité doivent être consacrés à la gloire de Dieu et soumis à ses ordonnances.
- Est-elle normale ou sotériologique ? Est-ce que l’histoire sacrée de cette religion enseigne que le monde actuel est dans son état normal et qu’il n’y a rien de déchu, ou bien maintient-elle que le monde actuel est anormal et doit être sauvé ?
- Face aux théories modernes décrivant la religion comme une lente évolution depuis l’animal, la religion réformée affirme que l’homme a été créé parfait mais qu’il est tombé dans le péché. De ce côté-ci de l’histoire, la religion réformée est une religion de salut, nécessitant la Régénération par l’Esprit et la Révélation de Dieu.
L’Église
Le peuple des croyants dans la vraie religion, c’est-à-dire la religion réformée, est l’Église. L’Église est un organisme spirituel universel et invisible, réunissant tous les élus sous la tête du Christ. Son véritable sanctuaire et son autel sont au ciel. Le calvinisme rejette le sacerdotalisme et la matérialisation du sacrifice sur terre (comme la messe romaine).
Sur terre, l’Église se manifeste sous forme de congrégations locales de croyants professants. Son gouvernement est presbytérien-synodal : la souveraineté du Christ y est monarchique, mais la gestion terrestre est démocratique (égalité des ministres et des croyants).
La vision des croyants rassemblés entraîne une multiformité des dénominations selon la culture, l’histoire et les nations, favorisant la liberté plutôt qu’une uniformité contrainte. L’Église inclut aussi les enfants des croyants par la doctrine de l’Alliance et le baptême des enfants. Elle est œcuménique (mondiale) et non strictly nationale.
La morale
Contrairement à l’accusation selon laquelle la prédestination mènerait à la laxité morale, le calvinisme a produit historiquement une rigueur morale inégalée (ex. les Puritains). Le calviniste vit constamment devant la face de Dieu et reconnaît que Dieu a fixé un ordre immuable pour la nature, la pensée et la morale.
Le calviniste ne fuit pas le monde (attitude anabaptiste), car le monde, soutenu par la grâce commune, doit être développé pour Dieu.
Kuyper met toutefois un Rubicon face à trois divertissements mondains :
- Les jeux de cartes : Rejetés car ils incitent à placer sa confiance dans la « Fortune » ou le « Hasard » plutôt qu’en la Providence de Dieu.
- Le théâtre : Condamné non pour la fiction ou le drame en soi, mais pour le sacrifice moral souvent exigé des acteurs/actrices pour le divertissement du public.
- La danse : Critiquée en raison des risques d’impureté et de dégradation morale qu’elle favorise dans la pratique.
Commentaire
Méthode de définition
Il y a, comme nous l’avons dit dans notre article sur les guerres de religion, deux manières, deux méthodes générales pour définir ce qu’est une religion. Il y a l’approche substantielle et l’approche fonctionnelle.
Kuyper propose ici une approche substantielle, c’est-à-dire qu’on définit quelle est la substance de la religion, puis on fait des comparatifs basés sur ce benchmark. C’est l’approche la plus naturelle avec la méthode idéaliste, mais elle souffre du fait que ce genre de définition tourne à la pétition de principe. On compare les religions entre elles sur la base de leur conformité à la vraie religion, et bien entendu, il n’y a pas de plus vraie religion que la vraie religion. Aussi, ces quatre catégories peuvent être utiles pour définir la religion réformée, mais pas pour faire des comparaisons.
Pour ma part, je suis assez séduit par les approches fonctionnalistes des religions qui permettent de faire des comparaisons, points communs et différences, entre la religion réformée et les différentes idéologies et « fois » qui existent. Cela permet notamment de faire des approches transdisciplinaires, comme celles que j’ai faites dans mon article « L’Évangile et les évangiles du marché ». Cette approche est souvent critiquée par le fait que l’on ne peut pas tracer de ligne aisée entre ce qui compte comme religion et ce qui ne compte pas comme religion. Le football, avec sa liturgie, sa ferveur et sa forme de piété, est-il une religion, par exemple ? On le dit souvent pour l’effet de style, mais lorsque tout devient religion, cette approche perd son utilité.
Je n’ai pas de réponse définitive sur ce sujet. Je garde l’approche fonctionnaliste pour son utilité transdisciplinaire. Et Kuyper a bien raison avec son architecture idéaliste, de prendre l’approche substantielle. Il n’y a pas lieu de chercher là une opposition frontale : en réalité, c’est parce que je cherche à appliquer le système de vie calviniste à tous les domaines que je remarque qu’il existe d’autres modules de vie inférieurs, en dehors des grandes religions identifiées par Kuyper.
Le pluralisme dénominationnel de principe
Abraham Kuyper fait une grande innovation en proposant un argument affirmant la légitimité de la fragmentation des dénominations de jure. Historiquement, la religion réformée recherche une unité religieuse aussi parfaite que le catholicisme médiéval, ce qui a alimenté notamment les guerres civiles anglaises. Les puritains américains se sont installés en Nouvelle-Angleterre pour échapper au culte anglican et avoir leur propre société monoconfessionnelle. Encore au XIXᵉ siècle, si l’idée de reconquérir l’unité religieuse par la force était hors de question, il n’y avait pas encore de théorie qui valide la légitimité des divisions internes au protestantisme. Dans l’idéal, selon la tradition réformée, il ne devrait y avoir qu’une seule confession, celle de Westminster, des trois formes d’unité, etc.
Or, Kuyper défend qu’il est normal que l’Église soit multiforme, légitimant la coexistence des arminiens, des réformés ou des anabaptistes. Kuyper a pourtant un caractère très peu œcuménique, mais il est cohérent avec sa théologie : contre la grande uniformisation de la modernité, il affirme une pluralité des formes de protestantisme qui ne vient pas d’un œcuménisme latitudinaire, mais d’un refus du nivellement confessionnel. Cette défense de la multiformité du protestantisme est en réalité d’abord une déclaration de guerre contre le modernisme, et non un amour de la diversité.
Lorsque l’on considère à quel point l’œcuménisme est basé sur le rapprochement des factions modernistes de chaque confession, on voit à quel point cette multiformité peut nous permettre d’avoir une cobelligérance tout en maintenant nos différences. Abraham Kuyper est d’ailleurs le premier à avoir pratiqué cette cobelligérance en s’alliant avec des catholiques pour former un gouvernement en 1901. Son approche, que l’on peut juger fragile ou non, permet autre chose que l’œcuménisme libéral.
Un héritage de mœurs inchangé
La ligne rouge proposée par Abraham Kuyper est intéressante en ce qu’elle correspond à des mœurs calvinistes qui n’ont pas changé depuis le XVIᵉ siècle. Par exemple, l’argument contre les jeux de hasard se trouve chez Lambert Daneau, dans son Mémoire publié à l’attention du Petit Conseil de Genève au XVIᵉ siècle.
Son rejet de la danse est assumé sans aucune sorte d’argument, et il est le même en esprit que celui de Musculus (XVIᵉ siècle) qui disait qu’il préférait voir sa fille dans une maison close plutôt qu’en train de danser. C’en est d’ailleurs au point où je serais incapable de vous expliquer pourquoi les calvinistes se sont à ce point fixés sur la danse. J’en retiendrais seulement le mot d’esprit suivant : « Savez-vous quel est le problème avec la fornication ? C’est qu’elle entraîne la danse. »
Enfin, son rejet du théâtre est intéressant en ce qu’il propose un argument que l’on ne retrouve pas forcément du temps de l’Histriomastix : le problème du métier d’acteur est que le principe même de jouer un personnage et d’être crédible dans cette incarnation entraîne un dédoublement de l’âme qui n’est pas compatible avec une morale saine. Cet argument mériterait d’être creusé et pesé à part, mais je ne suis pas sûr qu’il soit sincère. Je pense qu’Abraham Kuyper a essayé de maintenir le réflexe violemment anti-théâtre des réformés, tout en tenant compte que la pratique a évolué de telle sorte que les arguments du XVIIᵉ siècle ne pouvaient pas être utilisés tels quels. Alors, il invente cette nouvelle sorte d’argument sur à peine trois lignes, puis passe à autre chose.
J’en déduis que derrière le réformateur religieux préoccupé d’insertion dans la modernité, il y a bel et bien un pasteur puritain aussi pointilleux sur les mœurs que le Genevois du XVIᵉ siècle.
Une anticipation de certains développements du XXᵉ siècle
Abraham Kuyper formule dès 1898 des intuitions qui ne s’imposeront véritablement qu’au cours du XXᵉ siècle :
- L’absence de neutralité religieuse : La remise en cause de la neutralité de la sphère publique ou de la raison n’est pas seulement un acquis du postmodernisme, mais constitue déjà le cœur de la critique néocalviniste de la modernité.
- La théologie politique : En affirmant que tout ordre politique séculier s’appuie sur des présupposés de nature religieuse, Kuyper précède de plus de vingt ans les travaux de Carl Schmitt sur la théologie politique. L’affrontement ne se joue donc pas entre la politique et la religion, mais entre une religion dominante (qui légitime l’ordre établi) et une religion minoritaire (porteuse d’un potentiel de subversion).





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