L’univers est si grand, l’homme est-il insignifiant ?
3 novembre 2026

Rรฉcemment, j’ai vu passer sur les rรฉseaux sociaux un rรฉel/short oรน un artiste athรฉe dรฉclarait sous forme de chanson ce qui suit :

Je suis presque certain que la vie nโ€™a pas de sens,
Et sโ€™il existe un dieu, il ne me ressemble pas.
Je ne suis quโ€™un membre de lโ€™espรจce actuellement dominante,
Mais une autre prendra sa place quand les humains auront disparu.

Nous nโ€™existons que depuis deux cent mille ans,
Sur treize milliards et demi dโ€™annรฉes.
Comment peut-on croire que le sommet est atteint ?
Nโ€™est-ce pas arrogant ?

Il y a des centaines de milliards de milliards de soleils,
Et nous agissons comme si tout cela avait รฉtรฉ crรฉรฉ pour nous.
Il est impossible que nous soyons les seuls.

Je ne suis pas important, et toi non plus.
Alors faisons tout ce qui nous fait envie.
Prรฉlassons-nous dans notre insignifiance cosmique,
Profitons ร  fond de ce bref instant que nous vivons,
Car, de toute faรงon, rien nโ€™a dโ€™importance.

Nโ€™est-ce pas merveilleux ?

Le propos contient plusieurs intuitions vรฉridiques : il perรงoit le lien entre le fait d’รชtre ร  l’image de Dieu et d’avoir de l’importance. Il perรงoit รฉgalement le lien entre dire ยซ Fais ce que tu veux ยป et ยซ Tu n’as pas d’importance. ยป Cette luciditรฉ n’est pas si courante. Pas mal de personnes semblent vouloir ร  la fois entretenir l’idรฉe que l’homme a une certaine importance tout en souhaitant qu’il puisse agir de maniรจre totalement indรฉterminรฉe. Si je peux รชtre ce que je veux, c’est probablement que ce que je suis n’a en fin de compte pas d’importance.

Mais dans cet article je souhaitais rรฉagir ร  une autre intuition de ce propos : nous sommes si petits, comment pourrions-nous รชtre un tant soit peu significatifs ? Il faut relever que cette intuition trouve un รฉcho dans le texte biblique lui-mรชme. Le Psaume 8 dรฉclare en effet aux versets 4 et 5 :

Quand je contemple les cieux, ouvrage de tes mains, La lune et les รฉtoiles que tu as crรฉรฉes : Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui ? Et le fils de l’homme, pour que tu prennes garde ร  lui ?

La Bible ne berce pas l’homme d’illusions sur son importance. Cette importance a quelque chose de paradoxal, et il n’a pas รฉtรฉ nรฉcessaire d’avoir un tรฉlรฉscope pour le constater. L’homme est trรจs petit et pourtant Dieu semble s’en soucier. Mais, quand on y songe, l’association de la taille et de la valeur a peu de fondement. Le paradoxe est plutรดt รฉmotionnel que rationnel : voir un splendide et majestueux paysage peut nous aider ร  relativiser des problรจmes dont l’importance n’a en rรฉalitรฉ aucun lien ni avec la taille ni avec la beautรฉ de la montage que l’on contemple. C’est mรชme uniquement parce que l’homme est capable d’un jugement esthรฉtique, d’une hiรฉrarchisation des importances morales et d’autres jugements de valeur que la taille relative des galaxies face ร  notre petitesse nous frappe. Ainsi, C.S. Lewis commente trรจs justement :

Quoi quโ€™il en soit, il est certain que tout lโ€™argument fondรฉ sur la taille repose sur lโ€™hypothรจse selon laquelle les diffรฉrences de taille devraient coรฏncider avec des diffรฉrences de valeur : car, si tel nโ€™est pas le cas, rien ne justifie, bien entendu, que la Terre minuscule et les crรฉatures humaines, plus petites encore, qui lโ€™habitent ne soient pas les choses les plus importantes dโ€™un univers qui contient les nรฉbuleuses spirales. Or, cette hypothรจse est-elle rationnelle ou รฉmotionnelle ? Je ressens, tout autant que nโ€™importe qui, lโ€™absurditรฉ quโ€™il y aurait ร  supposer que la galaxie puisse avoir moins dโ€™importance aux yeux de Dieu quโ€™un atome tel quโ€™un รชtre humain. Mais je remarque que je nโ€™รฉprouve pas la mรชme impression dโ€™absurditรฉ lorsque je suppose quโ€™un homme mesurant un mรจtre cinquante-deux peut รชtre plus important quโ€™un autre mesurant un mรจtre soixante environ ; pas davantage lorsque je suppose quโ€™un homme puisse compter davantage quโ€™un arbre, ou un cerveau davantage quโ€™une jambe. Autrement dit, le sentiment dโ€™absurditรฉ ne surgit que lorsque les diffรฉrences de taille sont trรจs grandes. Or, lorsquโ€™une relation est perรงue par la raison, elle est valable universellement. Si la taille et la valeur avaient un lien rรฉel, de petites diffรฉrences de taille sโ€™accompagneraient de petites diffรฉrences de valeur, tout aussi sรปrement que de grandes diffรฉrences de taille sโ€™accompagneraient de grandes diffรฉrences de valeur.

Mais aucun homme sensรฉ ne pourrait croire que cโ€™est le cas. Je ne considรจre pas quโ€™un homme plus grand ait lรฉgรจrement plus de valeur quโ€™un homme plus petit. Je nโ€™accorde pas aux arbres une lรฉgรจre supรฉrioritรฉ sur les hommes pour ensuite nรฉgliger cette supรฉrioritรฉ sous prรฉtexte quโ€™elle est trop faible pour mรฉriter quโ€™on sโ€™y attarde. Lorsque je considรจre les faibles diffรฉrences de taille, je constate quโ€™elles nโ€™ont absolument aucun rapport avec la valeur. Jโ€™en conclus donc que lโ€™importance accordรฉe aux grandes diffรฉrences de taille relรจve non pas de la raison, mais de lโ€™รฉmotion โ€” de cette รฉmotion particuliรจre que les supรฉrioritรฉs de taille suscitent uniquement lorsquโ€™un certain seuil de grandeur absolue a รฉtรฉ atteint.

Nous sommes des poรจtes invรฉtรฉrรฉs. Notre imagination sโ€™รฉveille. Au lieu de la simple quantitรฉ, nous dรฉcouvrons dรฉsormais une qualitรฉ : le sublime. Sans cela, la grandeur purement arithmรฉtique de la galaxie ne serait pas plus impressionnante que les chiffres dโ€™un annuaire tรฉlรฉphonique. Cโ€™est ainsi que, dans un certain sens, lโ€™univers matรฉriel tire de nous-mรชmes le pouvoir quโ€™il a de nous accabler de sa majestรฉ. Pour un esprit qui ne partagerait pas nos รฉmotions et serait dรฉpourvu de notre รฉnergie imaginative, lโ€™argument fondรฉ sur la taille serait totalement dรฉpourvu de sens. Les hommes contemplent les cieux รฉtoilรฉs avec rรฉvรฉrence ; les singes, eux, ne le font pas. Le silence des espaces รฉternels terrifiait Pascal, mais cโ€™est la grandeur de Pascal qui lui permettait dโ€™รฉprouver cette terreur. Lorsque la grandeur de lโ€™univers nous effraie, nous sommes, presque littรฉralement, effrayรฉs par notre propre ombre : car ces annรฉes-lumiรจre et ces milliards de siรจcles ne sont que de simples donnรฉes arithmรฉtiques jusquโ€™ร  ce que lโ€™ombre de lโ€™homme โ€” le poรจte, le crรฉateur de mythes โ€” se projette sur eux. Je ne dis pas que nous avons tort de trembler devant son ombre : celle-ci est lโ€™ombre dโ€™une image de Dieu. Mais si jamais lโ€™immensitรฉ de la matiรจre menace de submerger notre esprit, nous devons nous rappeler que cโ€™est la matiรจre spiritualisรฉe qui produit cet effet. En un certain sens, cโ€™est ร  lโ€™homme insignifiant quโ€™elle doit sa grandeur : la grande nรฉbuleuse dโ€™Andromรจde lui doit la sienne.

Et cela mโ€™amรจne ร  affirmer une fois encore que nous sommes difficiles ร  satisfaire. Si le monde dans lequel nous nous trouvons nโ€™รฉtait pas suffisamment vaste et รฉtrange pour nous inspirer la terreur de Pascal, quelles pauvres crรฉatures nous serions ! ร‰tant ce que nous sommes, ร  la fois rationnels et animรฉs, amphibiens qui partent du monde des sens pour sโ€™aventurer, ร  travers le mythe et la mรฉtaphore, dans le monde de lโ€™esprit, je ne vois pas comment nous aurions pu parvenir ร  connaรฎtre la grandeur de Dieu sans cette indication que nous fournit la grandeur de lโ€™univers matรฉriel. Une fois encore, quel genre dโ€™univers exigeons-nous ? Sโ€™il รฉtait suffisamment petit pour รชtre douillet et rassurant, il ne serait pas assez grand pour รชtre sublime. Sโ€™il est assez vaste pour que nous puissions y dรฉployer librement nos ailes spirituelles, il doit aussi รชtre assez vaste pour nous dรฉrouter. ร€ lโ€™รฉtroit ou terrifiรฉs, dans tout univers concevable, nous devons รชtre lโ€™un ou lโ€™autre. Pour ma part, je prรฉfรจre la terreur. Je me sentirais รฉtouffer dans un univers dont je pourrais apercevoir les limites. Ne vous est-il jamais arrivรฉ, en vous promenant dans un bois, de faire dรฉlibรฉrรฉment demi-tour, de peur dโ€™en atteindre lโ€™autre extrรฉmitรฉ et de rรฉduire ainsi, pour toujours dans votre imagination, cette forรชt ร  une misรฉrable bande dโ€™arbres ?


Maxime Georgel

Maxime est mรฉdecin ร  Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la thรฉologie systรฉmatique, l'histoire du dogme et la philosophie rรฉaliste. Il affirme รชtre mariรฉ ร  la meilleure รฉpouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'ร‰glise de la Trinitรฉ (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la mรฉthode Billings.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiรฉe. Les champs obligatoires sont indiquรฉs avec *