La preuve de la providence de Dieu de George Berkeley dans l’Alciphron
15 avril 2025

Je partage ici un extrait de L’Alciphron ou le Pense-menu1 de George Berkeley, un prรชtre anglican irlandais trรจs connu pour son immatรฉrialisme (thรฉorie selon laquelle la matiรจre n’existe pas : tout n’est que pensรฉe ou esprit, en particulier les crรฉatures sont des pensรฉes de Dieu2).

Cโ€™est un livre de dialogue socratique de Berkeley pas trรจs connu mais trรจs agrรฉable ร  lire oรน il rรฉpond aux arguments des athรฉes anglais de son รฉpoque quโ€™on appelait les libre-penseurs. Il propose de renommer les pense-menu car ils rรฉduisent et rendent tout petit (โ€menuโ€) les pensรฉes des hommes courantes en ne gardant que le matรฉrialisme aprรจs avoir coupรฉ la croyance en Dieu, ร  la religion, ร  la morale. Ici Berkeley contrairement ร  ses autres ouvrages (Dialogues entre Hylias et Philopon et Principes de la connaissance) a une opinion bien plus respectueuse des Anciens (surtout de lโ€™Antiquitรฉ : Platon, Aristote) quโ€™il cite souvent dans la bouche des protagonistes chrรฉtiens.

Dans cet extrait, Criton (chrรฉtien) dรฉfend briรจvement la providence de Dieu et la conservation de l’รชtre des crรฉatures par lui. Il s’oppose aussi explicitement ร  la thรจse d’au moins certains dรฉistes qui voit l’univers comme une montre que Dieu laisse fonctionner de faรงon autonome aprรจs l’avoir crรฉรฉ.


Euphranor : Vous avez l’air รฉbahi de dรฉcouvrir que Dieu n’est pas loin de chacun de nous; et qu’en lui nous avons la vie, le mouvement et l’รชtres3. Vous qui trouviez รฉtrange, au commencement de ,l’entretien de ce matin, que Dieu se laisse dรฉpourvu de tรฉmoin, voilร  qu’ร  prรฉsent vous trouvez รฉtrange que le tรฉmoignage soit si complet et si clair.

Alciphron : Oui, je dois l’avouer. A la vรฉritรฉ, j’รฉtais au courant d’une certaine. hypothรจse mรฉtaphysique d’aprรจs laquelle nous voyons toutes choses en bien par l’union de l’รขme humaine avec la substance intelligible de la Divinitรฉ4, hypothรจse ร  laquelle ni moi ni personne n’a jamais rien pu comprendre. Mais je n’aurais jamais cru qu’on pรปt prรฉtendre que nous voyons Dieu de nos yeux charnels aussi clairement que nous voyons n’importe quelle personne, et qu’il parle journellement ร  nies sens en un langage clair et รฉvident.

Criton : Quant ร  cette hypothรจse mรฉtaphysique, je ne la comprends pas plus que vous, mais je crois รฉvident que5 ce langage optique a une connexion nรฉcessaire avec la connaissance, la sagesse et la bontรฉ. Il รฉquivaut ร  une crรฉation continuรฉe tรฉmoignant de l’action immรฉdiate d’une puissance et d’une providence. On ne peut en rendre compte par des principes mรฉcaniques, des atomes, des attractions ou des effluves. Oui, la production et la reproduction instantanรฉes de tant de signes combinรฉs, dissous, transportรฉs, diversifiรฉs et adaptรฉs ร  une variรฉtรฉ aussi infinie de desseins, changeant sans cesse avec les occasions, adaptรฉs ร  elles, รฉtant totalement et irrรฉductiblement inexplicables par les lois du mouvement, par la chance, le hasard ou tel autre principe aveugle, rรฉvรจlent et attestent bien l’opรฉration immรฉdiate un esprit ou d’un รชtre pensant; et non seulement d’un esprit qu’on pourrait peut-รชtre encore infรฉrer de tout mouvement ou gravitation, mais d’un esprit sage, si bon et prรฉvoyant, qui dirige et rรฉgit et gouverne le monde. Quelques philosophes, convaincus de la sagesse et de la puissance du Crรฉateur, par la facture et l’agencement des organismes et par le systรจme ordonnรฉ du monde, n’en ont pas moins imaginรฉ que ce systรจme, avec toutes ses parties et son contenu bien ajustรฉs et mis en mouvement, a รฉtรฉ laissรฉ comme un artiste laisse une montre fonctionner toute seule pour une certaine pรฉriode6. Cependant, le Langage Visuel prouve non seulement un Crรฉateur, mais un Gouvernement prรฉvoyant et prรฉsent intimement et en acte, attentif ร  tous nos intรฉrรชts et mouvements, qui veille sur notre conduite, prend soin dans le plus menu dรฉtail de nos actions et de nos desseins dans tout le cours de notre vie, informant, admonestant et dirigeant de la maniรจre la plus รฉvidente et la plus sensible. C’est vรฉritablement merveilleux.

Rรฉfรฉrence : George Berkeley, L’Alciphron ou le Pense-menu, Dialogue IV, รฉd. Aubier Editions Montaigne (Introduction, traduction et notes par Jean Pucelle), 1952, pp. 185-186.


Illustration : Lawrence W. Ladd, La Crรฉation, aquarelle, 1880.

  1. Malheureusement plus rรฉรฉditรฉ depuis l’รฉdition de 1952 avec la traduction de Jean Pucelle.[↩]
  2. Je ne sais pas si je l’exprime bien, n’hรฉsitez pas si vous avez une formulation plus prรฉcise.[↩]
  3. Act. Ap., XVII, 28. B. a une prรฉdilection pour cette citation. Cf. P. C., 827; Pr., 149. Sur l’omniprรฉsence divine, cf. C. B., (F., I, 92); Pr., 156.[↩]
  4. Pr., 148. Dans le passage parallรจle des Tr. Dial. (II), B. prรฉcise ses points de dรฉsaccord avec Malebranche; cf. Luce, Berkeley and Malebranche.[↩]
  5. Add., 2e รฉd.[↩]
  6. Ce trait paraรฎt dirigรฉ contre Leibniz et la thรฉorie de l’harmonie prรฉรฉtablie. Cf. F. (1871), p. 157, note; et la controverse entre Leibniz et Clarke : Oeuvres philosophiques de Leibniz, vol. II; cf. S. (sect. 233); Pr. (sect. 60) et Iรจre Lettre ร  S. Johnson (F., II, 16).[↩]

Laurent Dv

Informaticien, รฉpoux et passionnรฉ par la thรฉologie biblique (pour la beautรฉ de l'histoire de la Bible), la philosophie analytique (pour son style rigoureux) et la philosophie thomiste (ou classique, plus gรฉnรฉralement) pour ses riches apports en apologรฉtique (thรฉisme, Trinitรฉ, Incarnation...) et pour la vie de tous les jours (famille, travail, sexualitรฉ, politique...).

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