Nous synthétisons aujourd’hui la dernière conférence du cycle des Stone Lectures d’Abraham Kuyper. Après avoir exposé les grands traits d’une vision du monde réformée, il se tourne vers l’avenir. Qu’est-ce que le calvinisme peut apporter au XXᵉ siècle et vers quoi devrions-nous aller ?
1. Synthèse
1.1 La maladie moderniste
Contrairement à l’approche américaine, Abraham Kuyper refuse de considérer que la religion réformée se limite à être un mouvement dogmatique ou ecclésiastique. C’est un système de vie complet, qui influence l’Église, la science, l’art, la politique et la sphère familiale et sociale. Cependant, le but pour les générations actuelles, c’est-à-dire du début du XXᵉ siècle, ce n’est pas de copier passivement le passé, mais de revenir à la racine vivante de la religion réformée pour la faire bourgeonner selon nos besoins contemporains. Kuyper a donc une vision prospective et non purement passéiste de la religion réformée.
Il fait ensuite un diagnostic de la modernité et commence par sincèrement complimenter les immenses progrès, les immenses gains matériels qui se réalisent déjà à son époque dans la médecine, les transports, le confort, l’hygiène publique. Mais malgré ces avancées, il fait remarquer que la société moderne est profondément malade spirituellement. Il cible notamment le pessimisme de Schopenhauer. Le désespoir et la quête du surhomme de Nietzsche, ainsi que les protestations politiques des socialistes, sont chacune une réponse légitime, même si mal orientée, à une maladie grave que l’on ne peut ignorer.
Plus inquiétant encore : contrairement à l’époque romaine ou à la Réforme, la crise moderne se distingue par une baisse de la réceptivité populaire à l’Évangile et un rejet intellectuel croissant, qualifiant le christianisme de dépassé.
1.2 Son histoire et évolution
Abraham Kuyper ne fait pas de longues généalogies complexes : pour lui, la modernité a commencé avec la Révolution française en 1789. La Révolution française est une vengeance de Dieu contre les élites françaises qui ont refusé la Réforme, et elle a pour point commun avec le calvinisme de chercher une liberté sociale face au despotisme. Mais, contrairement à la religion réformée, la Révolution a coupé les liens moraux et divins et proclamé que l’homme était son propre maître. Ce rejet de Dieu et de sa loi mène à la décadence de la civilisation occidentale.
Loin de se calmer, cette maladie s’est aggravée avec l’idéalisme allemand qui revient à une forme de panthéisme et rejette la civilisation chrétienne. Le darwinisme a substitué à la souveraineté de Dieu la lutte pour la vie, menant à une société contrôlée par la puissance financière et la brutalité politique. À ce sujet, je vous renvoie à l’essai d’Étienne Gilson, D’Aristote à Darwin et retour, qui raconte comment une notion scientifique est devenue un système de vie par le sociologue Spencer.
1.3 Ses remèdes possibles
Du côté du christianisme, les remèdes proposés n’ont rien allégé :
- Le dualisme éthique : la première réaction fut de considérer que puisque la religion ne s’applique qu’à la morale et non au savoir, alors réduisons la religion à la morale et la vie intérieure. Or, c’est non seulement faux, mais cela laisse le champ libre aux systèmes de vie hostiles au Christ.
- La théologie libérale : De Schleiermacher à Ritschl, les efforts de tri dans le christianisme l’ont vidé de tous ses dogmes structurants, pour ne proposer au final aucune résistance au modernisme, bien au contraire.
Alors, quelles alternatives existent face à la Modernité ?
- Le catholicisme romain tient toujours (au début du XXᵉ siècle). On peut faire alliance avec lui parce que nous avons beaucoup de dogmes en commun, et des plus importants (la Trinité, la divinité du Christ, l’autorité des Écritures… au début du XXᵉ siècle). Cependant, les nations catholiques sont clairement perdantes dans la modernisation du monde, et il ne peut pas reprendre les rênes du monde dans un avenir plus ou moins proche. Kuyper attribue cela à une maturité inférieure à la religion réformée.
- Du côté protestant, on propose le simple activisme philanthropique, à la manière de la génération du Réveil. Ou bien encore, le mysticisme des « proto-pentecôtistes » du XIXᵉ siècle, que Kuyper a expérimenté lui-même quelques années plus tôt. Le problème de chacune de ces approches, c’est qu’elles ne veulent pas, ni ne cherchent à proposer une doctrine et un système de vie clairs. Sans ces éléments structurants, les mouvements s’effritent.
Il faut donc une troisième voie : pour faire face au modernisme, les chrétiens doivent opposer principe contre principe et système de vie contre système de vie.
Les quatre axes requis sont :
- Cesser d’ignorer le calvinisme là où ses fruits existent encore (ex. la démocratie américaine, le respect des libertés, les institutions scolaires).
- Étudier l’histoire et la pensée calvinistes de manière approfondie et systématique.
- Développer ses principes dans toutes les disciplines (philosophie, droit, arts, sciences) pour répondre aux enjeux contemporains.
- Assumer ouvertement cette confession au sein des Églises concernées, sans en avoir honte.
1.4 Excursus : faut-il continuer à défendre la prédestination/élection ?
Plusieurs parmi les réformés étaient tentés d’abandonner le débat sur la prédestination/doctrine de l’Élection, en considérant que c’était un obstacle à la collaboration et à l’influence réformée parmi les Églises. Kuyper y répond catégoriquement en réaffirmant le dogme : loin d’être un détail archaïque ou embarrassant à dissimuler, le dogme de l’élection constitue le cœur même de la vision calviniste et le seul rempart efficace contre le naturalisme moderne.
Par exemple, contre l’évolutionnisme, la pensée scientifique moderne pose le principe de la sélection (darwinienne), qui explique la diversité du monde et des hommes par le hasard, des forces aveugles et la loi du plus fort. Le calvinisme affirme au contraire l’élection, qui attribue toute différenciation (dans la création, la providence et le salut) à la volonté souveraine, aimante et consciente du Créateur. Si l’on abandonne la doctrine de l’élection, on perd de quoi répondre face au darwinisme.
Ce dogme ne doit pas être défendu par pur dogmatisme, mais parce qu’il offre la seule explication qui préserve la dignité humaine, la justice divine et la paix du croyant face à la réalité des inégalités du monde.
1.5 Conclusion
La religion réformée ne prétend pas créer le réveil spirituel par elle-même. Elle se compare à une harpe éolienne : un instrument dont les cordes doivent être parfaitement accordées et placées à la fenêtre de Sion, prêtes à vibrer dès que le Souffle (l’Esprit de Dieu) viendra l’animer.
La période dans laquelle nous vivons actuellement connaît assurément un reflux religieux. À moins que Dieu n’envoie son Esprit, il n’y aura point de tournant, et la descente des eaux sera d’une rapidité effrayante. Mais vous vous souvenez de la harpe éolienne, que l’on avait coutume de placer au-dehors de la fenêtre afin que la brise réveille sa musique à la vie. Tant que le vent ne soufflait pas, la harpe restait silencieuse ; et pourtant, même lorsque le vent se levait, si la harpe n’était pas disposée à le recevoir, on pouvait bien entendre le frémissement de la brise, mais pas une seule note de cette musique éthérée ne venait ravir l’oreille. Eh bien, que le calvinisme ne soit rien de plus qu’une telle harpe éolienne — absolument impuissant, comme il l’est, sans l’Esprit vivifiant de Dieu — nous n’en estimons pas moins que le devoir que Dieu nous a assigné est de maintenir notre harpe, ses cordes convenablement accordées, prête à la fenêtre de la Sainte Sion de Dieu, dans l’attente du souffle de l’Esprit.
2. Commentaire
2.1 L’Empire occidental a déjà chuté
Je m’appuie ici sur d’autres éléments que ceux fournis par ses conférences, mais beaucoup de développements qu’Abraham Kuyper anticipait et craignait sont advenus depuis notre époque, et ont même mûri. La civilisation occidentale dont il disait être la dernière génération a effectivement disparu, et ne reste plus que comme souvenir à notre époque. Un souvenir proche, certes, et qui est encore couramment invoqué. Mais il est temps de regarder la réalité en face : la chute de l’Occident n’est pas à venir, elle est déjà venue.
Si je dois prendre une analogie, je dirais que nous sommes au Vᵉ siècle, après la chute de l’Empire romain et au début du Moyen Âge. Nous errons dans les ruines d’une civilisation déchue, au milieu de prodiges que nous serions incapables de refaire. Les barbares désolent nos campagnes. Des langues étrangères et incompréhensibles sont parlées dans nos villes. Nous ne sommes plus l’Église de la fin de l’Empire romain. Nous sommes au début d’un nouvel Âge sombre.
Pourtant, nous ne devons pas nous décourager. Lors du précédent Âge sombre, dans des circonstances très adverses, les évêques ne se sont pas découragés, mais ont cherché des alliés pour rebâtir une civilisation encore plus grande que la précédente. Certes, les Francs ont été des alliés bien frustrants, mais à partir de la Renaissance carolingienne, la soudure a tenu, et ce qui a été fécondé à cette époque a tenu près de 1000 ans, sous bien des formes.
C’est cela que nous devons préparer aujourd’hui, et c’est pour cela que l’attitude prospective de Kuyper nous est toujours utile aujourd’hui. Qu’importent les difficultés que Dieu nous impose dans cet exil : nous rebâtirons Jérusalem.
2.2 Rome n’est plus un allié contre le modernisme
Les remarques de Kuyper sur le catholicisme ne valent plus de ce côté-ci de Vatican II, et à plus forte raison depuis le Pape François. Il nous faut à présent compter Rome comme un agent de propagation de la religion moderniste. Déjà dans les églises catholiques, la religion écologiste est enseignée avec plus de zèle que la religion chrétienne. Les catholiques, traumatisés par la Révolution et dont la structure était très dépendante de la chrétienté ancienne, sont paralysés. Leurs éléments les plus disposés à l’action et à l’influence antimodernes sont aussi ceux qui sont les plus combattus par les évêques.
Certes, sur les réseaux sociaux, les « protestants papistes » rejettent l’autorité de cette Église moderniste pour prêcher la même doctrine antimoderne que celle que désigne Kuyper dans sa conférence. Mais ils sont isolés, et pas même capables de convaincre les catholiques dans leur ensemble. Certes, il y a encore de belles cobelligérances à faire avec les catholiques sur les sujets de société, mais la dynamique de leur religion est sans appel.
La couronne du catholicisme est à terre. C’est aux (catholiques) réformés de la ramasser.
2.3 Le libéralisme n’est plus rien
Du temps des Réveils du XIXᵉ siècle, le libéralisme avait une approche forte et cohérente : alors que les évangéliques proposaient d’abandonner le centre du village pour garder l’Église pure, eux proposaient de garder l’Église au centre du village, en adaptant seulement les quelques éléments de modernité qui l’empêchaient d’y rester. Depuis cette position centrale, la culture occidentale pourrait ainsi rester chrétienne, tout en étant moderne. De ce côté-ci de la déchristianisation, on oublie souvent à quel point la société européenne d’avant 1945 était encore remplie du Christ, et pas seulement de signes vides. Le calcul libéral avait du sens : ils imaginaient pouvoir garder la culture européenne ancrée dans le christianisme.
Aujourd’hui, on peut dire que Louis Gaussen avait raison contre Jean-Jacques-Caton Chenevière. Les églises libérales ne sont plus que les sections « églises » des partis progressistes. Elles n’ont plus rien à proposer à la religion chrétienne, et ne vivent que sur les héritages des facultés conservées au début du XXᵉ siècle. En France déjà, les évangéliques sont plus nombreux que les libéraux, et leur trajectoire démographique est encore plus dramatique que celle des catholiques, comme s’en alarmait récemment Nouis.
Bon débarras. Je regrette seulement le sort des bâtiments et celui des âmes encore captives de ces sectes modernistes.
2.4 La réponse pentecôtiste
En revanche, le pentecôtisme a cessé d’être le simple mysticisme écarté par Kuyper. Il s’est doté d’une doctrine sociale inspirée du reconstructionnisme, qui est elle-même — ô ironie — une descendante du néo-calvinisme par Van Til puis Rushdoony. Loin d’être une curiosité, elle a déjà des fruits spectaculaires, comme en témoigne l’activité de Paula White, l’aumônière de Donald Trump.
Contrairement à la démarche d’Abraham Kuyper, les sept montagnes sont toutes entières dans l’action et très peu dans la théorie (fournie par des prophètes-astropathes). À court terme, l’énergie et les résultats sont formidables. Mais je doute de leur capacité d’influence à long terme. Eux-mêmes reconnaissent par ailleurs avoir du mal à trouver des communautés réelles qui ont été réellement transformées par leur vision culturelle.
Mais il ne faut pas les mépriser : toute la croissance actuelle du pentecôtisme se fait par eux, et beaucoup de nouvelles chrétientés (Salvador, Vanuatu, Ouganda) sont des chrétientés pentecôtistes. Nous sommes au début d’un embranchement nouveau du christianisme, et il y faudrait un article spécifique.
2.5 Système de vie contre système de vie
La postmodernité a rendu encore plus évidente la pertinence de l’approche d’Abraham Kuyper. Au début du XXᵉ siècle, dire que la religion réformée était un système de vie qui s’opposait au système de vie moderne ne paraissait pas aller de soi dans une culture où le rationalisme n’était pas mort. En 1950 encore, des philosophes comme Karl Popper défendaient encore que l’on pouvait atteindre une objectivité de raisonnement indépendamment des dogmes.
Cependant, dans les années 2020, on peut dire avec certitude que même les disciples de Karl Popper ont été incapables de ne pas verser dans le dogme, ainsi qu’on peut le voir dans la dérive progressiste, passant d’une doctrine libérale neutraliste à un engagement woke affirmé. La formule système de vie contre système de vie décrit bien les luttes de notre époque. Plus personne ne croit aujourd’hui en une raison neutre. Il y a seulement des systèmes incompatibles qui sont en rivalité.
Dans ces conditions, l’heure est propice pour nous approprier la dimension holistique et totalisante de la religion réformée décrite par Abraham Kuyper.
2.6 Un esprit d’attente active
La métaphore finale d’Abraham Kuyper est intéressante : contrairement aux traditions de type holiness, il ne prétend pas qu’il faille attendre un réveil ou que nous dépendions d’un réveil pour agir.
Au contraire, dans les circonstances adverses que nous traversons, rien ne nous empêche d’agir et nous devrions dès maintenant bâtir pour que, au moment où le Saint-Esprit agira, le reste de notre culture s’aligne.
Cette neutralité méthodologique est utile pour nous garder dans l’humilité et l’activité, sans désespérer ni développer une frustration exagérée. Un jour, le Saint-Esprit soufflera. Ce jour-là, nous serons prêts.





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