Le choix d’Hercule
23 janvier 2021

Dans son traitรฉ de morale philosophique De Lege naturae apodictica methodus, Niels Hemmingsen se permet d’insรฉrer le rรฉcit du Choix d’Hercule. Dans cette allรฉgorie, Hercule se retrouve face ร  deux femmes qui lui proposent deux chemins diffรฉrents. La Vertu lui propose un chemin difficile tandis que la Fรฉlicitรฉ l’incite ร  faciliter son trajet par les plaisirs de la vie. Hemmingsen s’autorise ร  glisser ce rรฉcit au sein de son argumentation afin que ยซย les รฉtudiants…puissent se prรฉparer au chemin de la vertu1ย ยป.

Il continue :

Comme personne ne l’atteint [la vertu] jamais sans un travail pรฉnible, alors le plaisir du corps, qui est parmi les vertus tel une prostituรฉe dans une foule de matrones, dรฉtourne une personne de celle-ci. Il ne convient donc pas de se prรฉcipiter tรชte baissรฉe dans ces choses qui semblent douces et agrรฉables ร  premiรจre vue, uniquement en raison de la perception sensorielle qui appartient aux crรฉatures irrationnelles. En effet, lorsque la connaissance sensible, nรฉcessaire ร  une รขme sensible, ne nous retient que dans les choses qui sont agrรฉables aux sens, nous devrions au contraire penser ร  l’รฉlรฉvation de l’รขme, par laquelle nous nous distinguons des bรชtes ; car non seulement nous, comme les plantes, croissons et recevons la vie, et comme les crรฉatures irrationnelles, percevons avec nos sens, mais aussi, comme les anges, nous sommes dotรฉs d’un esprit. C’est pourquoi nous devons regarder lร  oรน l’esprit nous appelle.

C’est dans cet esprit, celui de se prรฉparer au chemin de la vertu, que je reprends ici ce rรฉcit. Puisse-t-il aider le lecteur ร  avoir la mรชme conclusion qu’Hemmingsen et ร  choisir le bon chemin.

ร€ peine sorti de lโ€™enfance, ร  cet รขge oรน les jeunes gens, devenus maรฎtres dโ€™eux-mรชmes, font dรฉjร  voir sโ€™ils suivront, pendant leur vie, le chemin de la vertu ou celui du vice, Hercule sโ€™assit dans un lieu solitaire, ne sachant laquelle choisir des deux routes qui sโ€™offraient ร  lui. Soudain il voit sโ€™avancer deux femmes dโ€™une taille majestueuse. Lโ€™une, joignant la noblesse ร  la beautรฉ, nโ€™avait dโ€™ornements que ceux de la nature; dans ses yeux rรฉgnait la pudeur ; dans tout son air la modestie ; elle รฉtait vรชtue de blanc. Lโ€™autre avait cet embonpoint qui accompagne la mollesse, et, sur son visage apprรชtรฉ, la cรฉruse et le fard altรฉraient les couleurs naturelles ; la dรฉmarche altiรจre et superbe, les regards effrontรฉs ; parรฉe de maniรจre ร  laisser entrevoir tous ses charmes, elle se considรฉrait sans cesse elle-mรชme, et ses yeux cherchaient des admirateurs. Que dis-je ? elle se plaisait ร  regarder son ombre. Lorsquโ€™elles furent toutes deux plus prรจs dโ€™Hercule, la premiรจre vint ร  lui sans hรขter le pas, mais lโ€™autre, voulant la prรฉvenir, accourut vers lui.

ยซ Hercule, lui dit-elle, je vois que tu ne sais quel chemin tu dois prendre. Si tu me fais ton amie, je te conduirai par la route la plus douce et la plus facile ; aucun plaisir ne te sera refusรฉ, aucune peine nโ€™affligera ta vie. Dโ€™abord tu nโ€™auras ร  redouter ni la guerre, ni les vains soucis : ta seule occupation sera de trouver les boissons et les mets qui pourront te plaire, ce qui flattera le mieux, ร  ton avis, les yeux et les oreilles, lโ€™odorat et le toucher, les amours avec toute leur ivresse, le sommeil avec toute sa douceur, et tu ne songeras quโ€™au moyen le plus court dโ€™รชtre heureux. Et, si tu crains de manquer jamais des trรฉsors qui achรจtent les Plaisirs, rassure-toi, je tโ€™en comblerai, sans prescrire jamais ร  ton corps ni ร  ton esprit des travaux pรฉnibles : tu jouiras des travaux des autres. Tout, pour tโ€™enrichir, te sera lรฉgitime, je donne ร  ceux qui me suivent le droit de tout sacrifier au bonheur. โ€” Et vous que je viens dโ€™entendre, rรฉpondit Hercule, quel est votre nom? โ€” Mes amis, dit-elle, me nomment la Fรฉlicitรฉ; mes ennemis, mes calomniateurs, mโ€™ont appelรฉe la Voluptรฉ. ยป

Cependant lโ€™autre femme sโ€™รฉtait avancรฉe. Elle parle en ces mots: ยซ Et moi aussi, Hercule, je parais devant toi, cโ€™est que je nโ€™ignore pas de qui tu tiens le jour, cโ€™est que ton รฉducation mโ€™a rรฉvรฉlรฉ ton caractรจre. Jโ€™espรจre donc, si tu choisis ma route, que tu vas briller entre les grands hommes par tes exploits et tes vertus, et donner ainsi un nouvel รฉclat ร  mon nom, un nouveau prix ร  mes bienfaits. Je ne tโ€™abuserai pas en te promettant les plaisirs ; jโ€™ose tโ€™apprendre avec franchise les dรฉcrets des dieux sur les hommes. Ce nโ€™est quโ€™au prix des soins et des travaux quโ€™ils rรฉpandent le bonheur et lโ€™รฉclat sur votre vie. Si lu dรฉsires que les dieux te soient propices, rends hommage aux dieux ; si tu prรฉtends รชtre chรฉri de tes amis, que ton amitiรฉ soit gรฉnรฉreuse ; si tu ambitionnes les honneurs dans un รฉtat, sois utile aux citoyens ; sโ€™il te plaรฎt de voir tous les Grecs applaudir ร  ta vertu, cherche ร  servir la Grรจce entiรจre. Veux-tu que la terre te produise des fruits abondants ? tu dois la cultiver ; que tes troupeaux tโ€™enrichissent ? Veille sur eux. Aspires-tu ร  dominer par la  guerre, ร  rendre tes amis libres et tes ennemis esclaves ? apprends des guerriers habiles lโ€™art des combats et que lโ€™expรฉrience tโ€™enseigne ร  le pratiquer. Veux-tu enfin que ton corps devienne robuste et vigoureux ? souviens-toi de tโ€™accoutumer ร  lโ€™empire de lโ€™รขme, et de lโ€™exercer au milieu des fatigues et des sueurs. ยป

Sa rivale lโ€™interrompit: ยซ Ne vois-tu pas, Hercule, les obstacles et la longueur de cette route qui mรจne, dit-on, au bonheur? Moi je tโ€™y conduirai par un chemin court et fleuri. ยป

ยซ Malheureuse, reprends la Vertu, de quel bonheur viens-tu parler? Quels plaisirs connais-tu, toi qui ne veux rien faire pour en mรฉriter, toi qui prรฉviens tous les besoins quโ€™il est doux de satisfaire et jouis sans avoir dรฉsirรฉ ; toi qui manges avant la faim, qui bois avant la soif ; toi qui, pour assaisonner les mets dรฉlicats, emploies les mains les plus savantes ; toi qui, pour boire avec plus de charme, amasses des vins somptueux et court รงร  et lร  chercher de la neige en รฉtรฉ ; toi qui, pour dormir plus doucement, imagines de fins tissus, de riches tapis รฉtendus sous des lits superbes ? Tu cherches le sommeil, non par besoin du repos mais par oisivetรฉ. Dans lโ€™amour, tu prรฉviens et tu outrages la nature ;et tes amis, instruits par tes leรงons, passent la nuit en plaisirs coupables, et la plus utile partie du jour dans une lรขche inaction. Quel homme voudrait te croire quand tu lui parles, te secourir quand tu lโ€™implores? Quel homme sensรฉ oserait se mรชler ร  tes vils adorateurs ? Jeunes, ils traรฎnent un corps languissant ; plus รขgรฉs, leur raison sโ€™รฉgare. Aux brillants plaisirs dโ€™une jeunesse oisive succรจdent les ennuis dโ€™une laborieuse vieillesse ; honteux de ce quโ€™ils ont fait, accablรฉs de ce quโ€™ils font, ils ont couru, dans leur premier รขge, de dรฉlices en dรฉlices, et rรฉservรฉ tous les maux pour leur dรฉclin. Moi, je suis la compagne des dieux, la compagne des mortels irrรฉprochables ; sans moi, rien de sublime parmi les dieux ni sur la terre. Je reรงois les plus grands honneurs, et des puissances divines; et de ceux dโ€™entre ceux dโ€™entre les hommes qui ont le droit de mโ€™honorer. Lโ€™artisan nโ€™a personne qui ne le soulage plus que moi dans ses peines ; le chef de famille nโ€™a pas dโ€™รฉconome plus fidรจle, lโ€™esclave dโ€™asile plus assurรฉ, les travaux pacifiques dโ€™encouragement plus efficace, les exploits militaires de meilleur garant de triomphe, lโ€™amitiรฉ de nล“ud plus sacrรฉ. Ceux qui me chรฉrissent trouvent dans le boire et le manger un plaisir quโ€™ils nโ€™achรจtent pas ; ils attendent seulement que le besoin leur ait commandรฉ. Le sommeil leur est plus agrรฉable quโ€™aux riches indolents ; mais ils se rรฉveillent sans chagrin, et jamais lโ€™heure du repos nโ€™a pris sur celle du devoir. Jeunes, ils ont le plaisir dโ€™entendre les รฉloges des vieillards ; vieux, ils aiment ร  recueillir les respects de la jeunesse. Cโ€™est avec soin quโ€™ils se rappellent leurs actions passรฉes ; ils font avec joie ce qui leur reste ร  faire, et cโ€™est moi qui leur concilie la faveur des Dieux, lโ€™affection de leurs amis, les hommages de leurs concitoyens. Quand le terme fatal arrive, lโ€™oubli du tombeau ne les ensevelit pas tout entiers, mais leur mรฉmoire, toujours florissante, vit dans un long avenir. Imite leur grande รขme, รด jeune hรฉros ! sois digne du sang gรฉnรฉreux qui tโ€™a fait naรฎtre. Je te promets le bonheur et la gloire. ยป

Xรฉnophon, Mรฉmorables, II, I, trad. Eugรจne Talbot.

Illustration : Annibale Carracci, Le choix d’Hercule, huile sur toile, 1596.


  1. Niels Hemmingsen, On the law of nature: a demonstrative method, trad. E. J. Hutchinson, Grand Rapids, Michigan : CLP Academic, 2018, pp. 42-43.[↩]

sur le mรชme sujet

La dรฉrive loin de la vie domestique โ€” G. K. Chesterton

La dรฉrive loin de la vie domestique โ€” G. K. Chesterton

Je propose aujourd’hui un essai du cรฉlรจbre รฉcrivain anglais catholique et conservateur du XXe siรจcle, ยซย L’รฉmancipation domestiqueย ยป oรน il examine si le travail salarial permet rรฉellement aux femmes de s’รฉmanciper (au sens de ยซย se libรฉrerย ยป) de leur rรดle traditionnel et millรฉnaire de femme au foyer qui serait trop peu รฉpanouissant et trop ennuyant. Il dรฉfend au contraire, que c’est en s’occupant de son foyer et de ses enfants que la femme s’รฉpanouit et s’รฉmancipe rรฉellement. En effet, contrairement au travail salarial, au foyer la femme peut exercer ses talents dans des domaines trรจs divers et variรฉs sans se restreindre ร  une seule spรฉcialitรฉ. L’essai citรฉ provient du livre de Chesterton, Le monde comme il ne va pas (What’s Wrong With the World), malheureusement รฉpuisรฉ et maintenant cher en franรงais.

L’รฉmancipation domestique โ€” G. K. Chesterton

L’รฉmancipation domestique โ€” G. K. Chesterton

Je propose aujourd’hui un essai du cรฉlรจbre รฉcrivain anglais catholique et conservateur du XXe siรจcle, ยซย L’รฉmancipation domestiqueย ยป oรน il examine si le travail salarial permet rรฉellement aux femmes de s’รฉmanciper (au sens de ยซย se libรฉrerย ยป) de leur rรดle traditionnel et millรฉnaire de femme au foyer qui serait trop peu รฉpanouissant et trop ennuyant. Il dรฉfend au contraire, que c’est en s’occupant de son foyer et de ses enfants que la femme s’รฉpanouit et s’รฉmancipe rรฉellement. En effet, contrairement au travail salarial, au foyer la femme peut exercer ses talents dans des domaines trรจs divers et variรฉs sans se restreindre ร  une seule spรฉcialitรฉ. L’essai citรฉ provient du livre de Chesterton, Le monde comme il ne va pas (What’s Wrong With the World), malheureusement รฉpuisรฉ et maintenant cher en franรงais.

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