Le bien commun vu par un anglican
24 fรฉvrier 2021

Aprรจs avoir introduit cette sรฉrie par Thomas d’Aquin dans un premier article, nous avons examinรฉ la pensรฉe de Niels Hemmingsen sur le bien commun. L’anglican Richard Hooker nous accompagne ร  la fin de notre parcours et nous amรจne ร  conclure sur celui-ci. Le cล“ur de la pensรฉe d’Hooker sur le bien commun dans son ouvrage The Laws of Ecclesiastical Polity se trouve au dรฉbut du dixiรจme chapitre du premier livre, ยซย Pourquoi nous avons besoin de lois humaines et de sociรฉtรฉs politiquesย ยป. Il est cependant nรฉcessaire de l’enrichir avec ses autres propos sur le sujet, dissรฉminรฉs dans le reste du livre.

Extension de la loi naturelle

Dans son chapitre sur la loi naturelle, Hooker s’intรฉresse avant tout ร  son implication pour les agents naturels, considรฉrรฉs individuellement. Il conclut toutefois ce chapitre par une considรฉration plus large de la loi naturelle :

Cependant, nous devons รฉgalement nous rappeler que, tout comme chacun a une loi qui le dirige au mieux vers sa propre perfection et son propre achรจvement, il existe une autre loi concernant la maniรจre dont ils doivent se comporter en tant que parties d’un corps. Cette loi les oblige ร  servir le bien de l’autre et ร  prรฉfรฉrer le bien de l’ensemble ร  leurs propres intรฉrรชts particuliers, comme nous le voyons souvent lorsque les agents naturels oublient leur mouvement habituel โ€“ des choses lourdes qui montent parfois d’elles-mรชmes et quittent la terre, qui est leur lieu de repos naturel, tout comme s’il leur avait รฉtรฉ commandรฉ d’abandonner chacun son propre dรฉsir privรฉ de tomber, pour le plus grand bien du reste de la nature.

Richard Hooker, The Laws of Ecclesiastical Polity: In Modern English, รฉd. Bradford Littlejohn, Bradley Belschner, Brian Marr, Lincoln, Nebraska : The Davenant Press, 2019, I, 3.5, p. 58.

Ainsi, Hooker veut montrer que la loi naturelle ne se limite pas ร  l’individu, elle tend ร  s’รฉtendre. Il existe une sorte de loi particuliรจre qui ยซ ordonne [ร  chacun] de rechercher au mieux sa propre perfection et son propre achรจvement ยป, ce qui conduit chacun ร  vouloir ses ยซ intรฉrรชts particuliers1ยป.  Cette loi est naturellement suivie par chacun, lorsqu’il suit ce qu’elle est et donc ce ร  quoi elle sert. Lorsque chacun suit son mouvement habituel, des orniรจres sont comme mises sur lui pour ne considรฉrer que sa propre fin. Mais il existe une autre loi, ยซ concernant la maniรจre dont ils doivent se comporter en tant que parties d’un corps1ยป.  L’ensemble formรฉ par les parties est dรฉsormais considรฉrรฉ comme un nouvel agent, comme un corps. C’est une nouvelle entitรฉ qui a son propre bien, le bien du tout.

Toutefois, Hooker prรฉcise que ยซ cette loi les oblige ร  se servir les uns les autres pour le bien de l’autre ยป, prรฉcisant que l’interaction entre chaque partie contribue au bien de l’ensemble1.  L’agent doit donc considรฉrer ร  la fois l’autre et le tout. Cet altruisme peut conduire l’agent ร  abandonner pour un temps son mouvement habituel, son ยซ propre dรฉsir privรฉ ยป, pour un plus grand bien. Mais il ne faut pas comprendre que le bien de la partie et le bien de l’ensemble s’opposent :

Car nous voyons que le monde est tellement imbriquรฉ que lorsque chaque partie ne remplit que sa fonction naturelle, elle se prรฉserve elle-mรชme et tout ce qui l’entoure. Si le soleil, la lune ou l’un des corps cรฉlestes devaient cesser ou รฉchouer ou dรฉvier de leur cours naturel, le rรฉsultat immรฉdiat ne serait-il pas leur ruine et celle de tout ce qui en dรฉpend ?

Hooker, LEP I, 9.1, p. 80.]

Deux piliers pour la sociรฉtรฉ publique

Cependant, avant que l’homme ne voie la nรฉcessitรฉ de travailler pour le bien d’un tout qu’il allait former, il devait former un tout. Ce tout s’est formรฉ parce que ยซ en tant qu’individus solitaires, nous ne pouvons pas nous procurer toutes les choses dont nous avons besoin pour mener une vie conforme ร  la dignitรฉ de l’homme2ยป.  L’homme ne peut pas subvenir entiรจrement ร  sa propre perfection et ร  son propre achรจvement, il a besoin de quelqu’un d’autre. Nous avons tendance ร  devenir ce que la nature nous fait รชtre, mais nous sommes individuellement confrontรฉs ร  un manque qui nous pousse ร  ยซ rechercher naturellement la communion et la fraternitรฉ avec les autres3ยป.  Cette recherche est devenue une rรฉalitรฉ depuis que ยซ les hommes se sont regroupรฉs pour la premiรจre fois et ont formรฉ des sociรฉtรฉs politiques3ยป.  Un rassemblement d’hommes s’est ainsi formรฉ, ร  l’origine de la sociรฉtรฉ politique. Cela n’a รฉtรฉ possible que parce que l’homme est un animal social. En effet, en parlant de la Loi des Nations, Hooker affirme la rรฉflexion suivante :

Les hommes et les bรชtes ne peuvent pas รชtre en communion les uns avec les autres, car pour les hommes, cette communion passe nรฉcessairement par le partage des fruits de nos plus hautes facultรฉs humaines, et la premiรจre faรงon dont les hommes sont en communion avec les autres est par la parole, puisque c’est ainsi que nous utilisons notre raison commune pour รฉchanger des pensรฉes. Comme les bรชtes ne peuvent pas le faire et que nous ne pouvons donc pas vraiment parler avec elles, elles ne peuvent pas devenir des associรฉs de l’homme, mรชme si elles sont supรฉrieures aux รชtres qui n’ont pas de perception sensorielle. C’est pourquoi il est dit que ยซ pour l’homme, il ne trouva point d’aide semblable ร  lui ยป (Genรจse 2:20). La sociรฉtรฉ civile est donc plus adaptรฉe ร  la nature de l’homme qu’ร  la vie d’ermite, tant ce bien de la participation mutuelle est grand.

Hooker, LEP I, 10.12, p. 89.

Par consรฉquent, Hooker considรจre cette ยซ inclinaison naturelle vers la vie sociable et la communautรฉ ยป comme le premier des ยซ deux piliers qui soutiennent les sociรฉtรฉs publiques2ยป.  L’ensemble รฉtant maintenant formรฉ, un deuxiรจme pilier s’รฉlรจve : ยซ un arrangement, implicite ou explicite, rรฉgissant l’ordre de leur vie commune ensemble3ยป.  Ce pilier s’appuie sur le principe dรฉjร  vu, la nรฉcessitรฉ d’une bonne articulation entre les parties, et entre les parties et l’ensemble. Son rรดle est de soutenir le bien commun, et donc de soutenir l’ensemble de la sociรฉtรฉ politique : ยซ Cet accord est ce que nous appelons la loi du bien commun et il est l’รขme de tout corps politique, animรฉ par des lois qui le mettent au service du bien commun3ยป.

Cela ne peut se faire que grรขce ร  l’amour que l’homme a pour lui-mรชme et qui s’รฉtend au-delร , vers l’autre, par le principe d’รฉquitรฉ, lui-mรชme รฉtabli selon la nature des รชtres. En effet, Hooker affirme que

les hommes ont naturellement eu tendance ร  voir qu’il est de leur devoir d’aimer les autres autant qu’eux-mรชmes. Car, puisque les choses qui sont รฉgales doivent รชtre traitรฉes de la mรชme faรงon, comment puis-je attendre du bien d’un autre si je ne suis pas prรชt ร  lui offrir la mรชme satisfaction de ses dรฉsirs, puisque nous partageons tous la mรชme nature ?

Hooker, LEP I, 8.7, p. 75.

La fin de la sociรฉtรฉ

Cela permet ร  la sociรฉtรฉ de tendre vers sa fin, c’est-ร -dire ยซ la paix, la tranquillitรฉ et le bonheur des autres4ยป.  Ce repos est avant tout la satisfaction du ยซ besoin de notre strict nรฉcessaire ยป, c’est-ร -dire de ยซ la nourriture et des vรชtements5ยป.  La primautรฉ de ces besoins n’est pas dรฉfinie en fonction de leur valeur mais en fonction de la nรฉcessitรฉ de leur prรฉsence pour aller vers d’autres besoins supรฉrieurs.

En effet, la deuxiรจme perfection de l’homme est ยซ une satisfaction intellectuelle, la poursuite de choses que la crรฉature infรฉrieure ร  lui ne peut aucunement comprendre ou expรฉrimenter ยป, la poursuite de ยซ la sorte de connaissance et de vertu qui fait honneur ร  l’homme6ยป. La troisiรจme perfection de l’homme est ยซ une satisfaction spirituelle et divine, consistant dans les choses que nous recherchons par grรขce surnaturelle, mais que nous ne pouvons pas atteindre pleinement dans cette vie3ยป.  C’est pourquoi ยซ les choses les plus dignes sont les plus apprรฉciรฉes par ceux qui jugent bien5ยป.  รŠtre sage, vertueux et pieux est ร  prรฉfรฉrer aux dรฉsirs terrestres de base et constitue la bonne fin de notre sociรฉtรฉ. La sociรฉtรฉ rรฉpond au dรฉsir de l’homme de vivre une vie heureuse dans ce monde, et la ยซ vie la plus heureuse est celle oรน nous exerรงons notre vertu sans entrave3ยป.

Ainsi, selon Hooker, la loi naturelle ne se limite pas ร  l’individu mais s’adresse aux autres. Un plus grand bien apparaรฎt donc et doit รชtre recherchรฉ dans la sociรฉtรฉ. Cette sociรฉtรฉ repose sur deux piliers : la sociabilitรฉ de l’homme et l’ordre politique mis en place. Ils permettent ร  la sociรฉtรฉ d’atteindre son but โ€“la paix, la tranquillitรฉ et le bonheur des autres โ€“ en considรฉrant l’ordre entre la satisfaction physique, la satisfaction intellectuelle et la satisfaction spirituelle.

Conclusion

Nous avions raison : les trois Pรจres choisis avaient quelque chose ร  nous dire sur le bien commun. Pour Thomas d’Aquin, il fallait rechercher certains รฉlรฉments diffusรฉs dans son ล“uvre considรฉrable pour faire ressortir sa pensรฉe sur le sujet. Ce n’est pas un problรจme car la systรฉmatisation de Thomas a peu de rivales, puisqu’il s’efforce de construire un ensemble cohรฉrent. Le rรฉsultat est organique et nous permet de regarder une rรฉflexion particuliรจre et de la relier ร  d’autres pour comprendre sa pensรฉe plus large sur un sujet particulier. Le docteur angรฉlique dรฉfinit explicitement l’homme comme un animal politique et social, clarifiant et approfondissant ainsi la pensรฉe du Philosophe. Il nous donne des informations prรฉcieuses sur l’interaction entre un individu et l’ensemble. De plus, il nous livre une hiรฉrarchie des biens, essentielle dans la recherche du bien commun, avec son ordre de la charitรฉ. La pensรฉe d’Hemmingsen sur le sujet n’est pas aussi explicite que celle de Thomas d’Aquin, mais une rรฉflexion progressive et continue lui est consacrรฉe dans son De lege naturae. Cette rรฉflexion fonctionne avec deux triades, la triple fin de chaque chose et les trois รฉtats de vie. La premiรจre nous permet d’analyser les fins auxquelles doit rรฉpondre notre recherche du bien commun. La seconde nous montre oรน et comment le bien commun doit รชtre recherchรฉ. Enfin, le cล“ur de la rรฉflexion de Hooker sur le bien commun est concentrรฉ dans quelques paragraphes de son The Laws of Ecclesiastical Polity qui sont enrichis par d’autres propos dissรฉminรฉs dans le reste du livre. Avec lui, nous avons d’abord vu que la loi naturelle ne se limitait pas ร  l’individu, mais tendait ร  s’รฉtendre ร  la communautรฉ. Cela se manifeste dans la sociรฉtรฉ qui s’appuie sur deux piliers et qui a pour finalitรฉ la paix, la tranquillitรฉ et le bonheur des autres. Les rรฉflexions de ces trois Pรจres sur le bien commun, bien qu’abordรฉes diffรฉremment, se complรจtent. Elles sont ร  lire et ร  mรฉditer pour nous aider dans cette recherche รฉternelle, celle du bien pour la communautรฉ et pour chacun.


Illustration : Pierre Antoine Demachy, Vue du chรขteau Saint-Ange, huile sur toile, 1750 – 1800.

  1. Ibid.[↩][↩][↩]
  2. Hooker, LEP I, 10.1, p. 82.[↩][↩]
  3. Ibid.[↩][↩][↩][↩][↩][↩]
  4. Hooker, LEP I, 10.4, p. 84.[↩]
  5. Hooker, LEP I, 10.2, p. 83.[↩][↩]
  6. Hooker, LEP I, 11.4, p. 95.[↩]

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