Une vision politique réformée – Abraham Kuyper (On Calvinism 3)
29 septembre 2026

Nous arrivons maintenant à la plus célèbre des conférences d’Abraham Kuyper sur le calvinisme, celle sur la politique. Dans cette conférence, il explicite rapidement ce qu’est la souveraineté des sphères. Très souvent ce texte-là qui est cité ou étudié dans la sphère réformée. Cependant, il est important de rappeler que ce n’est pas le seul texte où il a expliqué le concept et que ce concept lui-même a eu une évolution racontée par James Bratt.

Comme je l’ai fait pour d’autres articles, je vais d’abord faire une synthèse et ensuite seulement je ferai mon commentaire.

Synthèse

Comme Abraham Kuyper a établi dans les deux précédentes conférences que le calvinisme ce n’était pas juste une façon d’organiser l’Église et d’être chrétien, mais un système de vie de dimension cosmique, il peut très facilement redescendre du principe de vie vers l’application politique. Il défend d’ailleurs que c’est grâce au calvinisme que les traditions politiques parlementaires et libérales (Angleterre, Pays-Bas, et les États-Unis) sont venues à l’existence. Et comme Abraham Kuyper a une méthode idéaliste qui va des idées vers la réalité, il part de l’idée centrale de souveraineté. Dieu est souverain dans l’ensemble du cosmos et il a une souveraineté particulière dans la société, une autre souveraineté particulière dans l’État et une autre dans l’Église. Dieu n’est pas souverain seulement de l’Eglise.

La souveraineté de Dieu sur l’État.

Si le péché n’était pas advenu, il n’y aurait pas d’État. En effet, puisque l’humanité est d’un seul sang, la vie humaine se serait développée de façon organique et patriarcale dans des familles qui n’auraient jamais eu besoin de magistrats pour les coordonner, dans un empire mondial unique sous le gouvernement direct de Dieu.

L’État et l’autorité du magistrat sont des institutions mécaniques et artificielles qui sont rendues nécessaires uniquement à cause du péché pour éviter l’anarchie et le chaos.

Puisque la fonction étatique est artificielle, aucun homme n’a le droit naturel de régner sur un autre. Cela veut dire que non seulement on refuse le droit du plus fort, mais même la théorie du contrat social. C’est presque par un acte surnaturel que l’autorité étatique peut exister, puisque son autorité ne vient uniquement que de la souveraineté de Dieu. Ainsi que le dit la Sagesse dans les Proverbes : « par moi les rois règnent ».

Le choix de la forme des régimes est indifférente, puisque sa légitimité ne dépend pas de la forme d’État, peu importe que ce soit une monarchie, une aristocratie ou une république. Cependant, Si l’on suit des considérations pratiques, la République est une façon assez efficace de contenir le péché des dirigeants, puisque le peuple peut choisir ses magistrats si Dieu lui en accorde la faveur, sans parler de l’équilibre des contre-pouvoirs.

Abraham Kuyper attaque ensuite les deux théories rivales, celle de la souveraineté du peuple (l’Etat est légitime parce qu’il est l’expression de la souveraineté du peuple) qui est issue de la Révolution française et celle de la souveraineté de l’État (l’Etat est légitime, parce qu’il est l’apex du développement de l’humanité) qui est issue du développement historique allemand. Dans un contexte où les Pays-Bas sont un petit pays coincé entre ces deux sphères qui sont sur le point de se faire la guerre, on comprend que le malaise n’est pas seulement intellectuel.

Abraham Kuyper reproche à la Révolution française d’être athée et humaniste. L’homme se substitue à Dieu. Il y oppose les révolutions calvinistes, comme la glorieuse Révolution anglaise, qui est menée au nom de Dieu pour la liberté, tandis que la Révolution française n’a mené qu’à une nouvelle sorte d’absolutisme et une omnipotence de l’État. qui ne s’accorde pas avec la vision réformée.

Il critique aussi la théorie allemande de la souveraineté politique : Au XIXᵉ siècle, sous l’influence du romantisme et de l’idéalisme allemand (notamment Friedrich Hegel), s’est développée en Allemagne une théorie politique qui divinise l’État.

Contrairement à la vision française qui fait reposer le pouvoir sur la somme des individus (souveraineté du peuple), l’école historique et philosophique allemande (Savigny, Niebuhr) considère le peuple comme un tout organique, un « corps », et l’État comme l’incarnation mystique de la volonté suprême de ce peuple.

Pour Kuyper, cette doctrine est une forme de panthéisme politique :

  1. L’État devient sa propre justification : il n’est plus un outil mécanique créé par Dieu pour contenir le péché, mais l’aboutissement le plus parfait de l’humanité.
  2. Le positivisme juridique : la loi est jugée bonne et juste simplement parce qu’elle est promulguée par l’État, et non parce qu’elle se conforme à une justice divine ou transcendante.
  3. Absence de recours supérieur : si l’État est l’autorité suprême, il n’existe plus de droit supérieur auquel un citoyen peut faire appel pour protester contre une loi injuste. L’État devient son propre dieu.

La souveraineté de Dieu dans la société : la souveraineté des sphères.

Face à ce principe mécanique de l’État, Kuyper y oppose l’antithèse organique de la société. Alors que l’État est artificiel et non nécessaire, la société est organique et nécessaire. Alors que l’État est ordonné selon les plans des hommes, les sphères de société ne font qu’émerger naturellement de l’activité des familles humaines. Alors que l’État utilise des outils d’organisation extérieure, ces sphères de société s’organisent de façon organique et spontanée.

Par conséquent, chaque sphère sociale a son propre pouvoir intrinsèque, sa propre façon de s’organiser et de distribuer l’autorité. Dans la sphère scientifique, par exemple, ce sera plus méritocratique et lié au génie. Dans la sphère artistique, ce sera plutôt la qualité d’expression qui fera la hiérarchie. Dans les corporations ou les universités, ce sera des critères basés sur l’érudition individuelle, etc.

À cause de sa nature franchement différente, l’État n’a pas le droit, ni la légitimité, de régenter l’intérieur de ses sphères. Sa mission se concentre sur trois motifs précis.

  • Arbitrer les conflits de frontières entre les différentes sphères.
  • Protéger les individus et les faibles contre les abus de pouvoir internes.
  • Exiger les contributions nécessaires (impôts, défense) à la cohésion nationale.

C’est cette séparation entre état mécanique et société organique qui fonde tout le droit constitutionnel moderne et la défense des libertés civiles contre le Kraken, ou Léviathan moderne.

La souveraineté de l’Église dans l’État.

Kuyper adresse donc aux cadres ecclésiaux et au clergé réformé américain ce qu’ils sont en droit d’attendre en tant que chefs d’Église, de la part de l’État. Rappelons que dans la précédente conférence, Abraham Kuyper était favorable à une liberté religieuse qui allait jusqu’à la multiplication des dénominations. A cette époque, il avait déjà lui-même mené le schisme de la doleantie. et adhérait donc à une forme de laïcité. Cependant, il ne s’agit pas de la laïcité française athée.

Il commence par regretter et critiquer l’héritage politique autoritaire des débuts de l’histoire réformée, et il cible en particulier l’affaire Servet. Il affirme que les répressions politiques pour motifs religieux, dont Servet brûlé vif est une expression mémorable n’est pas un principe propre au calvinisme. C’est plutôt un reste incohérent de l’ancien système médiéval qui était fondé sur l’idée d’une église visible unique.

Selon lui, le principe réformé authentique, c’est une Église libre dans un État libre. La réforme calviniste a brisé l’unité de l’Église visible, ce qui a donné naissance, à la liberté de conscience et la pluralité des dénominations. Abraham Kuyper ne considère pas ça comme un accident regrettable, mais comme un résultat délibéré. Nos anciens ont simplement mis du temps à s’en rendre compte, mais à présent, nous pouvons mieux voir qu’eux.

Cependant, même si le magistrat est indépendant de l’Église, et même si l’Église n’a pas à dicter sa conduite au magistrat, le magistrat reste soumis à Dieu et il a donc trois devoirs qui lui sont demandés directement par Dieu.

  • Envers Dieu : Reconnaître la souveraineté divine dans la Constitution, maintenir le repos dominical, réprimer le blasphème public en tant qu’attaque contre les fondements de l’État (et non comme offense théologique).
  • Envers l’Église : Suspendre son jugement théologique. Le gouvernement ne possède pas l’épée de l’Esprit et ne peut déterminer quelle Église est la « vraie ». Il doit respecter la souveraineté de l’Église dans sa propre sphère et traiter la pluralité des Églises comme l’expression multiforme de l’Église de Christ.
  • Envers l’Individu : Garantir la liberté de conscience absolue comme droit inaliénable de la personnalité. La conscience n’est soumise qu’à Dieu seul, jamais à l’État ni à l’Église.

C’est donc une laïcité en ce qu’il y a une liberté religieuse et une neutralité de l’État par rapport aux confessions. Mais ce n’est pas une laïcité dans le sens où il n’y a pas de neutralité religieuse de l’État, seulement une neutralité confessionnelle. Il résume lui-même parfaitement son équilibre ainsi : une Église libre dans un État libre.

Voici pour ce que dit Kuyper. Voici à présent ce que moi j’en dis.

Commentaire

Un commentaire diachronique : comment le concept a évolué à travers la vie de Kuyper

Ce que nous avons synthétisé plus haut est la doctrine de Kuyper photographiée à la fin des années 1890. Mais comme le rappelle James Bratt dans sa biographie, loin d’être un objet platonique hors du temps, ses exposés se sont progressivement enrichis au cours de sa carrière politique et journalistique.

La première formulation structurée apparaît dans son discours d’inauguration de l’Université Libre en 1880, précisément intitulé « Souveraineté dans sa propre sphère ». Il y pose les bases fondamentales : Dieu a créé le monde en lui intégrant divers domaines autonomes (famille, entreprise, art, science, Église, État). Chaque sphère tire son autorité directement de Dieu et possède sa propre loi de développement, sans devoir être subordonnée à l’État ni à l’Église.

Dans la première partie de sa carrière, Kuyper utilise ce concept comme un outil d’émancipation : il s’agit d’affirmer le droit de la communauté calviniste orthodoxe à créer ses propres institutions sans la tutelle de l’État libéral ou de l’Église officielle. Cet effort d’auto-organisation sera imité par les autres groupes de la société néerlandaise (catholiques, socialistes), posant les bases de la pilarisation (verzuiling). Progressivement, la distinction entre sphères d’activité s’entrecroise avec des lignes de clivage confessionnelles.

Durant les années 1890, l’application du principe connaît une inflexion majeure. Alors qu’il concevait initialement l’État comme un simple arbitre neutre, Kuyper fait évoluer sa position face à la crise sociale de la fin du XIXe siècle. Lors du Congrès social chrétien de 1891, il précise que l’État a reçu de Dieu le devoir d’intervenir pour réguler les conflits entre les sphères, protéger les faibles contre les puissants économiques et imposer des limites lorsque la liberté d’une sphère en écrase une autre. Cette réorientation provoque d’ailleurs une fracture avec la frange conservatrice de son propre parti (l’ARP), qui l’accuse de trahir le principe d’un État restreint.

Enfin, après sa défaite électorale de 1905, Kuyper reconsidère la portée du concept. Dans son ouvrage monumental Pro Rege (1907–1915), il déplace l’accent : la souveraineté du Christ sur toutes les sphères de la vie ne doit plus passer en priorité par la conquête du pouvoir d’État, mais par une mission culturelle, sociale et intellectuelle de transformation globale.

Le résultat historique de cette doctrine demeure paradoxal. Ce qui avait été pensé comme une théorie de l’autonomie des activités humaines est devenu, dans la pratique néerlandaise, une segmentation de la société en sous-cultures étanches. L’ambition d’un engagement culturel global a ainsi accouché d’un communautarisme institutionnalisé. Ce résultat atypique — conjugué à la sécularisation ultérieure des Pays-Bas — invite à analyser la souveraineté des sphères avec recul : ces dérives ne se sont pas produites contre la théorie de Kuyper, mais en application de celle-ci, révélant les tensions internes qui en fragilisaient l’édifice.

Contre l’artificialité du magistrat

Comme on l’a vu, Abraham Kuyper considère que le magistrat et l’État est une sorte de béquille donnée par Dieu pour remédier à la maladie du péché dans la création. Je pense au contraire que l’office du magistrat est un office naturel qui aurait de toute façon été mis en place même dans un monde sans péché. Trois arguments :

D’abord, le mandat créationnel (Genèse 1:28) ordonne à l’humanité de remplir la terre, de la cultiver et de développer une civilisation. L’accomplissement de cette tâche implique la croissance de la population, la division du travail, le développement des sciences, des arts et des infrastructures.

Même dans un monde exempt de péché, une société humaine développée nécessite de la coordination, de l’arbitrage, de la jurisprudence et une direction publique (gestion des ressources communes, organisation de l’espace, standards collectifs). Lorsque l’on est une tribu de chasseurs d’environ 10 personnes, on peut imaginer faire cela de façon spontanée. Si l’on est une communauté agricole de plusieurs milliers de personnes, la complexité est telle qu’il faut des officiers dont la seule tâche est de gérer cette complexité de coordination. Ce sont nos magistrats.

L’autorité du magistrat ne découle pas seulement de la nécessité de manier le glaive contre le mal, mais de la finitude humaine et de la complexité sociale. L’ordonnancement politique est le moyen donné par Dieu pour orchestrer la puissance d’une société accomplie.

Ensuite, la magistrature humaine n’est pas un patch de correction, mais une volonté divine de premier degré.

Lorsque Dieu institue la magistrature au cours de l’alliance de Noé (Gen 9:6), il le fait dans des termes qui sont très proches de l’alliance avec Adam. C’est donc que conceptuellement le magistrat est un développement de l’alliance d’Adam avant le péché, et non pas un patch de correction ajouté après coup.

Dans le Psaume 82:6, les juges et magistrats princes humains sont des Elohim, des représentants de la justice divine. Dans Romains 13:1-4, le magistrat est un diakonos, un serviteur de Dieu. Cela veut dire que l’autorité des magistrats se fait par représentation de Dieu et non par une délégation bricolée après coup. Ils ne sont pas des béquilles, ils sont des ambassadeurs de Dieu.

Enfin, comme je l’avais fait remarquer dans mon article, « La chrétienté fait toujours partie des confessions de foi réformées ». Loin de nous protéger du magistrat, cette doctrine nous y expose davantage :

  1. Elle ne protège pas nécessairement la famille et les autres sphères des abus d’autorité de l’État. En effet, ce qui est mécanique à tendance à l’emporter sur l’organique parce que le mécanique est plus cohérent, conscient de lui-même et déterminé dans son fonctionnement. Il n’a pas d’autre limite que celle de sa mission (artificiellement fixée).
  2. En sens inverse, une conception organique du magistrat permet de mieux définir son rapport aux autres sphères tout comme le foie est indispensable à la santé du corps sans être la partie principale, ainsi le magistrat intervient dans toutes les parties du corps sans être le cœur.

D’une certaine façon, je suis encore plus kuypérien que Kuyper en défendant que le magistrat est un office organique et non artificiel.

Contre le mondialisme kuypérien.

Probablement effrayé par la montée des nationalismes du XIXᵉ siècle qui aboutira à la Première Guerre mondiale, Abraham Kuyper en vient à attaquer le principe même de nation. Il les considère comme des effets secondaires du péché et plaide ouvertement pour un empire mondial sans séparation nationale.

Cependant, il n’est pas mondialiste comme nous le comprenons actuellement ou comme les versions les plus radicales du progressisme de l’époque. James Bratt documente dans sa biographie à quel point Kuyper a une vision essentialiste, tout à fait dans les normes de son époque, et les articles qu’il a écrits pendant son grand voyage autour de la Méditerranée montrent qu’il partageait le regard ethnocentré et essentialiste typique des intellectuels de son époque.

Je vais en rester à ce qu’il défend dans cette conférence. Je défends que les nations ne sont pas un effet secondaire du péché, mais qu’elles font partie de l’ordre naturel, organique, fondé et voulu par Dieu.

D’abord, le principe de multiformité — pourtant cher à Kuyper — exige une pluralité de cultures et de peuples :

  • La diversité des nations empêche la « consanguinité civilisationnelle » (tous les peuples qui pensent les trois mêmes idées) et la stérilité d’un modèle politique ou culturel unique.
  • Chaque nation, par son histoire, son génie propre, sa langue et son adaptation à un territoire donné, apporte une contribution distincte au mandat créationnel. La richesse de l’humanité réside dans sa diversité harmonieuse et non dans une homogénéité globale.
  • Cette diversité ne peut être protégée que par le maintien de frontières efficaces.

Ensuite, dans le texte biblique, la formation des nations n’est pas opposée au gouvernement familial ou patriarcal, elle en est la continuité directe :

  • La Table des Nations (Genèse 10) : Les peuples émergent naturellement des familles, des clans et des lignées patriarcales (les fils de Noé) selon un développement organique.
  • Le contre-exemple de Babel (Genèse 11) : L’entreprise de la Tour de Babel représentait précisément la tentative humaine de refuser la dispersion et d’imposer un Empire mondial unifié. Dieu a délibérément cassé cet élan, parce qu’il voulait qu’il émerge des nations distinctes.

Enfin, le témoignage du Nouveau Testament montre de manière décisive que la différenciation des nations n’est pas un accident provisoire dû au péché :

  • Apocalypse 7:9 : La vision de la création rachetée autour du Trône ne présente pas une foule indifférenciée, mais des hommes de « toute nation, de toute tribu, de tout peuple, et de toute langue ».
  • Apocalypse 21:24-26 : Dans la Nouvelle Jérusalem, il est spécifié que « les nations marcheront à sa lumière » et que les rois de la terre y apporteront « la gloire et l’honneur des nations ».

Si la gloire des nations est maintenue et magnifiée dans l’état final racheté, c’est la preuve que la pluralité nationale fait partie intégrante du dessein parfait de Dieu pour l’humanité, dès l’origine et pour l’éternité.

L’étrange absence d’Althusius

Ce n’est pas une réflexion que l’on a en lisant la conférence pour la première fois, mais il est vraiment étrange qu’Abraham Kuyper développe un début de système politique réformé sans aucune référence à l’autre grand système politique réformé qui existe déjà depuis le XVIIᵉ siècle : celui de Johannes Althusius.

C’est d’autant plus surprenant que les deux auteurs partagent une conception organique de la société. Tous deux ont le souci de limiter la tyrannie du magistrat et lui attribuent un rôle d’arbitre plutôt que de directeur. Tous deux ont à cœur une vision de la liberté responsable et plaident pour une soumission personnelle du magistrat aux préceptes chrétiens. Considérant qu’Abraham Kuyper est un docteur en théologie à la culture vaste, cette absence est étonnante.

Cependant, James Bratt fournit une explication convaincante dans sa biographie. À l’époque de Kuyper, Althusius avait été réinterprété dans un sens séculier qui n’avait conservé que son constitutionnalisme en rejetant les motifs religieux, pourtant inséparables de son œuvre. Il est par conséquent possible que Kuyper l’ait considéré comme un rationaliste précoce. Il est possible aussi que son préjugé vis-à-vis des régimes de chrétienté des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles l’ait empêché de chercher des prédécesseurs à cette époque, lui qui proposait une Église libre dans un État libre, là où les auteurs anciens ne défendaient pas cette option. Il a préféré innover radicalement plutôt que de chercher des antecedents.

Pour ma part, parce que je rejette sa lecture de l’histoire du calvinisme et son optimisme quant à la neutralité confessionnelle qu’il propose, je me contente d’Althusius. On retrouve chez l’édile d’Emden les meilleurs éléments de Kuyper, sans la fragilité face au sécularisme que révèle le système kuypérien.

La fragilité oubliée de la théorie des sphères

On a tellement répété cette théorie des sphères en se concentrant sur l’alternative qu’elle propose aux théories modernes de la souveraineté que l’on en oublie son utilité première. Abraham Kuyper n’a pas proposé la souveraineté des sphères pour résister à la modernité, il l’a proposée pour s’y insérer. Cette théorie n’est pas un outil critique, c’est une passerelle. Elle ne protège pas, elle projette. Nous utilisons la théorie des sphères à l’envers de ce qu’elle est censée faire.

Bien sûr, elle fournit une alternative à la souveraineté du peuple ou à l’absolutisme étatique allemand. Mais que se passe-t-il si les sphères de la société veulent elles-mêmes se séculariser ? Que se passe-t-il si c’est depuis ces sphères souveraines que l’on aspire à un étatisme pesant ? C’est précisément ce qui s’est produit dans les années 1960 avec la dépillarisation. À ce moment-là, les différents écosystèmes confessionnels qui étaient restés séparés jusqu’ici ont choisi de se fondre dans un seul jeu institutionnel séculier, administré en grande partie par l’État. Il en résulte aujourd’hui que les Pays-Bas comptent parmi les pays les plus progressistes au monde, notamment sur les questions sociétales et l’éthique de la vie.

Par ailleurs, les remarques que je faisais sur le fait que le mécanisme de l’État finit toujours par broyer l’organisme de la société s’appliquent ici pleinement. En refusant de définir l’État comme une sphère parmi les autres pour n’y voir qu’un espace neutre commun, Kuyper en a fait une sorte de bien commun supérieur qui ne pouvait pas, par définition, rester un simple arbitre.

Ce qui conserve de la valeur dans cette théorie, c’est la conception organique de la société et l’idée que nos espaces sociétaux émergent naturellement de l’activité des familles avant que l’État n’ait à y dire quoi que ce soit. Maintenir cette priorité des familles est essentiel pour parer aux délires jacobins très courants en France. Cependant, je ne suis pas convaincu que la formulation de Kuyper soit la meilleure façon d’articuler cet organicisme sociétal. Je préfère, encore une fois, la version d’Althusius, qui ne considère pas l’État comme un arbitre neutre, mais comme un maillon de plus dans la chaîne de l’organisme national.

Les anciens avaient raison, Kuyper n’a pas tort

La manie idéaliste d’Abraham Kuyper lui fait commettre un contresens historique. Michel Servet n’est pas mort parce qu’il y avait un module médiéval qui n’avait pas encore été désinstallé du système d’exploitation réformé. Il a été brûlé vif précisément à cause de l’une des missions critiques que Kuyper laisse lui-même aux magistrats : la répression du blasphème. Lui qui aime tant les développements idéalistes aurait pu remarquer, par exemple, que l’arianisme de Servet présentait une forte affinité avec le césaropapisme qu’il rejetait plus que tout. Qui sait si le docteur Abrahamus Kuyperius n’aurait pas fini par soutenir la mort de Servet après tout ? En tout cas, ce n’est pas par un attachement aveugle à la tradition que les anciens ont défendu le constantinisme, mais sur une base biblique rigoureuse, comme on le voit chez Turretin ou Gillespie.

De même, le fait que la tolérance religieuse ait été progressivement acceptée dans le milieu protestant ne vient pas d’une évolution purement intellectuelle, d’une simple mise à jour du logiciel. La tolérance réformée est née de la fatigue très réelle et très boueuse des persécutions religieuses et des guerres civiles. Que ce soit en Allemagne, en France ou en Angleterre, assez de sang a coulé pour des motifs confessionnels pour que nous en soyons dégoûtés à jamais, et je dis cela avec le plus grand sérieux.

La neutralité confessionnelle défendue par Kuyper reste une position légitime au sein du monde réformé. Elle se retrouve d’ailleurs dans la révision de la Confession de Westminster opérée par les Églises américaines au XVIIIᵉ siècle. Elle n’est aucunement inspirée par un mépris de la foi chrétienne, et l’on est bien obligé d’admettre que si l’on ne brûle plus les hérétiques, il faut trouver un moyen de cohabiter avec eux.

Cependant, elle se heurte à la même faiblesse fatale que nous avons déjà exposée en commentant Alexandre Vinet : une naïveté absolument criminelle, quoique compréhensible à leur époque. Kuyper, tout comme le romantique Vinet, pense sincèrement que la société ne pourra jamais devenir pleinement athée, que l’athéisme des élites restera toujours répugnant pour le peuple, et que le vide philosophique de l’incroyance l’empêchera de régner. On ne saurait avoir plus tort. La seule chose qui retient ma colère devant tant de naïveté, c’est qu’il leur était réellement impossible d’imaginer les dérives dont nous héritons aujourd’hui.

Si l’État n’est pas activement chrétien, il sera activement hostile au christianisme. S’il n’est pas dirigé par des partisans de l’Église, il sera dirigé par ses ennemis. Abraham Kuyper disait : « Une Église libre dans un État libre ». Je réponds : des Églises libres dans une société libre, et une Église d’État pour un État chrétien. Pour la préservation même des Églises, il ne faut pas laisser l’État indépendant

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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