Voici un extrait d’un court livre d’apologรฉtique de Thomas d’Aquin intitulรฉ Les raisons de la foi. Il l’a รฉcrit pour rรฉpondre aux objections des musulmans (qu’il dรฉsigne par ยซย Sarrasinsย ยป) contre des doctrines chrรฉtiennes1 comme la Trinitรฉ, l’incarnation. Ce qui en fait une ressource trรจs utile et trรจs actuelle pour dialoguer avec nos amis musulmans. D’autant plus qu’elle nous vient du ou d’un des meilleurs philosophes chrรฉtiens. Voici le troisiรจme chapitre oรน Thomas explique ce que les chrรฉtiens veulent dire quand ils affirment que Jรฉsus est le Fils de Dieu (source : le site de l’Institut docteur angรฉlique2).
Il faut tout dโabord considรฉrer comme ridicule cette moquerie par laquelle ils nous raillent de ce que nous affirmons que le Christ est Fils de Dieu, comme si Dieu avait une รฉpouse. Puisquโils sont charnels, ils ne peuvent concevoir que ce qui est du domaine de la chair et du sang. Or nโimporte quel individu raisonnable peut considรฉrer que le mode de gรฉnรฉration nโest pas le mรชme en toutes choses ; mais que dans chaque chose elle se fait selon la propriรฉtรฉ de sa nature : chez certains animaux par lโunion du mรขle et de la femelle, quant aux plantes, cโest par dissรฉmination ou germination, et autrement encore chez dโautres crรฉatures. Mais Dieu nโest pas dโune nature charnelle, qui aurait besoin dโune femme ร laquelle sโunir pour la gรฉnรฉration dโune progรฉniture. Il est au contraire dโune nature spirituelle ou intellectuelle, trรจs supรฉrieure ร toute nature intellectuelle crรฉรฉe ; la gรฉnรฉration en Dieu doit donc sโentendre selon la maniรจre qui convient ร une nature spirituelle. Et, quoique lโintellect divin ne saurait รชtre comparรฉ ร notre intellect, nous ne pouvons cependant pas en parler sinon selon la similitude [analogique] de ce que nous trouvons dans notre intellect.
Or notre intellect connaรฎt tantรดt en puissance et tantรดt en acte. Chaque fois quโil est en acte de connaรฎtre, il produit quelque chose dโintelligible, comme une progรฉniture de lui-mรชme : cโest la raison pour laquelle on appelle cela un โconcept de lโespritโ. Cโest ce concept qui est signifiรฉ par la parole extรฉrieure. Cโest pourquoi, de mรชme que la parole signifiante est appelรฉe โverbe extรฉrieurโ, de mรชme le concept intรฉrieur de lโesprit, signifiรฉ par le verbe extรฉrieur est dit โverbe de lโintellect ou de lโespritโ.
Or ce concept de notre esprit nโest pas lโessence mรชme de notre esprit, mais bien un accident de celui-ci, parce que notre connaรฎtre mรชme ne constitue pas lโรชtre mรชme de notre intellect, sans quoi notre intellect serait toujours en acte de connaรฎtre. Cโest pourquoi le verbe de notre intellect peut รชtre appelรฉ โconceptโ ou โprogรฉnitureโ selon une certaine similitude, et surtout lorsque notre intellect se connaรฎt lui-mรชme, cโest-ร -dire en tant que ce concept quโil forme de lui-mรชme est semblable ร lโintellect, par la vertu duquel il est conรงu, comme un fils est semblable au pรจre qui lโengendre par sa puissance gรฉnitrice. On ne peut cependant pas appeler proprement du nom de โprogรฉnitureโ ou de โfilsโ le verbe de notre intellect, parce quโil nโa pas la mรชme nature que notre intellect. Tout ce qui procรจde dโune autre chose, mรชme sโil lui est semblable, nโest pas appelรฉ โfilsโ, sans quoi lโimage de soi-mรชme que quelquโun peint serait proprement appelรฉe โfilsโ. Mais pour que ce qui procรจde puisse porter le nom de โfilsโ, il est requis quโil ressemble ร ce dont il procรจde et quโil soit de la mรชme nature que lui.
Et puisque le connaรฎtre en Dieu nโest rien dโautre que son รชtre mรชme, il sโensuit que le Verbe conรงu dans son intellect nโest pas quelque accident ou quelque chose dโรฉtranger ร sa nature. Mais en tant que Verbe, il signifie ce qui procรจde dโun autre et est semblable ร ce dont il est le Verbe. On retrouve en effet cela dans notre verbe. Mais, en plus, ce Verbe divin nโest pas quelque accident, ni quelque partie de Dieu, qui est simple, ni quelque chose dโรฉtranger ร la nature divine ; cโest au contraire quelque chose de complet qui subsiste dans la nature divine, se dรฉfinissant comme ce qui procรจde dโun autre, sans quoi le terme โverbeโ ne se peut pas comprendre.
Cette rรฉalitรฉ qui procรจde dโune autre en lui รฉtant semblable et subsistant dans une mรชme nature, nous lโappelons โFilsโ, selon lโusage de la langue humaine. Nous appelons donc Fils de Dieu le Verbe de lโintellect divin, selon la maniรจre dont les choses divines peuvent รชtre nommรฉes par des mots humains. Quant ร Dieu dont Il est le Verbe, nous lโappelons Pรจre, et nous disons de la procession du Verbe quโelle est la gรฉnรฉration du Fils, une gรฉnรฉration immatรฉrielle et non pas charnelle comme le supposent les hommes charnels.
Mais il y a aussi autre chose en quoi la gรฉnรฉration susdite du Fils excรจde toute gรฉnรฉration humaine, ou bien matรฉrielle par laquelle lโhomme naรฎt dโun autre homme, ou bien intelligible selon le mode de conception dโun verbe dans lโesprit humain. Dans lโun et lโautre cas en effet, ce qui procรจde par voie de gรฉnรฉration se trouve temporellement postรฉrieur ร ce dont il procรจde. Un pรจre en effet nโengendre pas dรจs lors quโil commence dโรชtre, mais il convient quโil parvienne de lโรฉtat dโimperfection ร lโรฉtat de perfection, dans lequel il puisse engendrer. Ensuite, ce nโest de nouveau pas aussitรดt quโil accomplit lโacte qui a en vue la gรฉnรฉration que lui naรฎt un fils, puisque la gรฉnรฉration charnelle consiste en un certain changement et une succession. Il en va de mรชme de lโintellect : ce nโest pas immรฉdiatement, dรจs le dรฉbut, quโun homme est apte ร former des concepts intelligibles ; et mรชme lorsquโil arrive ร un รฉtat de perfection, il nโest pas toujours en acte de connaรฎtre, mais il nโest dโabord quโen puissance de connaรฎtre avant de le devenir en acte, et, de temps en temps, il cesse de connaรฎtre en acte et reste connaissant en puissance seulement ou selon lโhabitus [cโest-ร -dire suivant les dispositions acquises de son savoir].
Ainsi donc le verbe humain est postรฉrieur ร lโhomme dans le temps, il cesse aussi quelquefois dโรชtre sans pour autant que lโhomme ne cesse dโรชtre ร ce moment lร ; mais il est impossible que cette faรงon dโรชtre convienne ร Dieu, en qui ne se trouvent ni imperfection, ni changement, ni mรชme passage de la puissance ร lโacte, puisquโIl est lui-mรชme acte pur et premier : le Verbe de Dieu est donc coรฉternel ร Dieu lui-mรชme.
Il y encore une autre diffรฉrence entre notre verbe et celui de Dieu. Notre intellect en effet ne connaรฎt pas toutes choses simultanรฉment, ni par un acte unique, mais bien par plusieurs actes de connaรฎtre ; et cโest la raison pour laquelle les conepts de notre intellect sont multiples. Mais Dieu connaรฎt toutes choses en mรชme temps et par un acte unique, puisque son connaรฎtre ne peut que faire un avec son รชtre mรชme ; il sโensuit quโil nโy a en Dieu quโun Verbe seulement.
Il faut en outre considรฉrer une autre diffรฉrence : cโest que le verbe de notre intellect nโen รฉgale pas la puissance de concevoir puisque, lorsque nous concevons quelque chose par lโesprit, nous en pouvons encore concevoir beaucoup dโautres. Cโest pourquoi le verbe de notre intellect est imparfait et il arrive quโon le dรฉveloppe par association (ou composition) de sorte quโun concept plus parfait soit conรงu ร partir de plusieurs concepts moins parfaits, comme lorsque lโintellect conรงoit quelque รฉnonciation ou dรฉfinition dโune chose. Mais le Verbe divin รฉgale la puissance de Dieu, parce que Dieu, par son essence, se comprend lui-mรชme et toutes les autres choses. Cโest pourquoi le Verbe quโIl conรงoit par son essence, en se comprenant lui-mรชme et toutes choses, est ร la mesure de son essence ; ce Verbe est donc parfait, simple et รฉgal ร Dieu.
Et pour la raison que nous avons dรฉjร mentionnรฉe, nous appelons โFilsโ le Verbe de Dieu, nous confessons quโIl est de mรชme nature que le Pรจre et coรฉternel ร Lui, unique et parfait.
- Bien sรปr, sur ce blog, en tant que Protestants rรฉformรฉs, nous rejetons les chapitres sur l’eucharistie et le Purgatoire. C’est pourquoi nous ne publierons pas les chapitres qui y sont consacrรฉs.[↩]
- Une institut d’รฉtude catholique qui propose des formations en philosophiques et en thรฉologie pour dรฉcouvrir Thomas d’Aquin. On trouve toutes ou quasiment toutes les ลuvres de Thomas gratuitement en ligne sur leur site.[↩]





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