Cet article est issu d’une conversation qui a eu lieu sur notre chaîne Telegram suite à la publication de mon article sur le premier principe dispensationaliste du professeur Vlach.
Suite à la publication de mon précédent article, une question qu’on m’a posée a attiré mon attention :
Je n’ai pas saisi la différence entre le point 1 de Vlach dans cet article et la théorie des quatre sens.
N’est-il pas juste de chercher d’abord l’accomplissement littéral/historique d’une prophétie ?
Par exemple, dans Zacharie 2,8-9, s’agit-il de la Nouvelle Jérusalem ou de la Jérusalem du retour d’exil ?
Je suis très heureux de cette question, car elle me donne l’occasion d’apporter une précision importante et de l’appliquer à un texte biblique concret.
I. Le point commun entre la démarche du professeur Vlach et celle que je préconise : l’attention au contexte
La différence entre le premier principe du professeur Vlach et la manière dont je préconise de recourir à la théorie des quatre sens dans l’interprétation des prophéties ne se situe pas d’abord dans le fait de chercher ou non le sens littéral / historique. Sur ce point, il y a en fait un accord important, un point commun fondamental : oui, il faut bien commencer par là ! Il faut chercher ce que le texte annonçait dans son contexte, pour ses premiers destinataires, avec les catégories historiques et littéraires disponibles à ce moment-là.
Avant d’aller plus loin, et de montrer en quoi les deux démarches se distinguent malgré cette attention commune au contexte de la prophétie, il faut toutefois déjà signaler que la formulation de Vlach comporte aussi une forme de piège rhétorique. Elle laisse entendre que le dispensationalisme serait la position qui prend vraiment au sérieux le contexte historique et littéraire des prophéties, tandis que les lectures non dispensationalistes auraient tendance à faire intervenir trop vite le Nouveau Testament pour transférer à l’Église des promesses qui appartiennent à Israël, en faisant fi du contexte initial de ces prophéties. Or, dans le monde de l’étude de la Bible, l’accusation est lourde : ne pas tenir compte du contexte, c’est presque le péché capital de l’interprétation.
Ceci dit, même en ayant bien vu le piège tendu par le professeur Vlach aux non-dispensationalistes, je suis jusqu’à ce point d’accord avec lui : le contexte de la prophétie est capital, et je suis d’une manière générale vraiment d’accord pour dire que lorsque le texte dit « Israël », le texte désigne une réalité nationale juive, et non directement l’Église. Nous pouvons nous entendre jusqu’ici.
II. Là où je me distingue des interprétations dispensationalistes : une attention plus poussée au contexte et la recherche d’un sens plus littéral !
Au défi ainsi lancé par le professeur Vlach, je suis tenté de répondre : « Chiche ! » Faisons vraiment attention au contexte. Lisons les prophéties dans leur cadre historique, littéraire et canonique disponible au moment où elles sont prononcées. Demandons-nous ce que les prophètes annonçaient à leurs premiers destinataires, quel Israël ils avaient en vue, quelle Jérusalem ils désignaient, quel horizon temporel le texte lui-même indiquait.
Et lorsque l’on fait cela, il me semble que, dans l’immense majorité des cas, l’Israël dont parlent les prophètes est l’ancien Israël, l’Israël historique de l’époque du prophète, de l’exil, du retour d’exil ou de la période postexilique, non l’État moderne d’Israël ni un Israël national situé directement à la fin des temps. De même, quand les prophètes parlent de Jérusalem, ils parlent d’abord de la Jérusalem historique qui se trouve dans l’horizon de leur ministère.
Autrement dit, je ne veux pas prendre en compte le contexte des prophéties moins que Vlach, mais davantage encore ! Si le texte parle d’Israël dans le contexte de l’exil babylonien, du retour des captifs, de la reconstruction de la ville, de la tour de Hananéel ou de la porte de l’Angle, alors l’accomplissement littéral doit être cherché dans cet horizon-là. Il ne suffit pas de clamer : « Israël veut dire Israël. » Il faut encore demander : « quel Israël, dans quel moment de son histoire, et selon quels repères fournis par le texte ? »
III. La théorie des sens pour coordonner un sens littéral déjà accompli dans l’histoire de l’ancien Israël avec un sens spirituel que dégage le Nouveau Testament
C’est à ce stade que la théorie des sens entre en compte. Elle permet en effet de tenir ensemble deux exigences qui sont souvent opposées. D’un côté, elle permet de maintenir fortement le sens littéral : le texte désigne bien une réalité historique située, et il faut chercher son accomplissement dans l’horizon indiqué par le texte. De l’autre, elle permet de rendre compte de l’usage que le Nouveau Testament fait de ces textes, sans devoir dire que les apôtres auraient simplement annulé ou remplacé leur sens initial.
Dans cette perspective, le Nouveau Testament ne vient pas redéfinir le sens littéral des prophéties. Il met souvent en lumière leur sens spirituel : c’est-à-dire ce que la réalité historique désignée par la lettre signifiait à son tour dans le dessein de Dieu. L’ancien Israël, la Jérusalem restaurée, le retour d’exil, l’Exode, David, le Temple, sont des réalités historiques véritables ; mais elles sont aussi des figures, des signes, des préfigurations de ce que Dieu accomplit en Christ et dans son peuple.
La différence avec ce que propose le professeur Vlach est donc nette. Chez lui, le sens littéral doit rester unique, mais il devient très élastique : il peut recevoir des accomplissements partiels ou multiples, des élargissements, des implications supplémentaires, tout en demeurant officiellement le même sens. Dans la théorie des sens, au contraire, on n’a pas besoin d’étirer ainsi le sens littéral. On peut dire : « le sens littéral a son accomplissement historique propre dans l’horizon temporel accessible au prophète » ; puis : « à ce sens littéral correspondent parfois un ou plusieurs sens spirituels, que le Nouveau Testament est susceptible de mettre en lumière (lorsque ce sens spirituel existe) ».
IV. L’Application de ces approches à Zacharie 2,4-5
Comment cette différence d’approche s’applique-t-elle à Zacharie 2.8-9 ? Nous y lisons ceci :
Jérusalem sera une ville ouverte, à cause de la multitude d’hommes et de bêtes qui seront au milieu d’elle. Je serai moi-même pour elle, – oracle de l’Éternel –, une muraille de feu tout autour et je serai sa gloire au milieu d’elle.
1. Application du premier principe du professeur Vlach
Selon le premier principe du professeur Vlach, « Jérusalem » ne peut pas simplement désigner l’Église. Si le texte parle de Jérusalem, il faut donc préserver un accomplissement qui concerne Jérusalem comme réalité historique et nationale. Le Nouveau Testament peut éventuellement élargir la portée du texte, ou montrer que l’Église participe à certaines bénédictions associées à Jérusalem, mais il ne peut pas faire de l’Église le référent principal de la promesse.
Cela signifie qu’un dispensationaliste cherchera généralement un accomplissement futur de Zacharie 2 concernant Jérusalem elle-même. Selon les auteurs, cet accomplissement pourra être situé dans la restauration d’Israël avant le millénium, plus probablement dans le royaume millénaire, ou éventuellement articulé avec l’état final. Mais dans tous les cas, l’idée directrice demeure la même : l’accomplissement ecclésial ou spirituel ne peut pas absorber ni remplacer l’accomplissement attendu pour Jérusalem comme telle.
Généralement, un dispensationaliste dira que la Jérusalem postexilique n’a jamais approché, même de loin, ce que la vision de Zacharie 2 annonçait. Il en conclura donc que le retour d’exil ne peut pas constituer l’accomplissement principal de cette prophétie, mais seulement, au mieux, une réalisation initiale, typologique ou très partielle. L’accomplissement proprement dit doit donc encore être attendu pour Jérusalem elle-même.
2. Recours à la coordination des sens dans l’approche que je préconise
Maintenant, voyons la différence avec le type d’interprétation que je préconise, à l’aide de la coordination du sens littéral et des sens spirituels.
De mon point de vue, il n’est pas convaincant de dire : (i) le texte dit « Jérusalem » , et (ii) rien ne permet de dire que cette prophétie a été accomplie par le passé, et DONC conclure que cette prophétie décrit la Jérusalem du millénium. J’attaque en effet la deuxième prémisse.
En effet, le contexte des visions de Zacharie 1-8 est celui du retour de l’exil babylonien. Zacharie prophétise à une communauté postexilique engagée dans la restauration de Jérusalem et du Temple. Dans ce cadre, lorsque le texte parle d’une Jérusalem habitée comme une ville ouverte, à cause de la multitude des hommes et des bêtes, et protégée par l’Éternel lui-même comme une muraille de feu, le sens littéral concerne la Jérusalem restaurée après l’exil – un sens littéral néanmoins hyperbolique. Il s’agit d’une manière de dire la paix – néanmoins relative dans les faits – que va connaître Jérusalem dans les années qui suivront.
Ce sens littéral n’épuise toutefois pas le sens du texte. La Jérusalem restaurée est elle-même une réalité signifiante. Elle peut devenir figure d’autre chose.
On peut alors distinguer au moins deux sens spirituels.
D’abord, un sens ecclésial : la Jérusalem restaurée figure le peuple de Dieu élargi, la cité où Dieu habite au milieu des siens, désormais composée de Juifs et de païens en Christ. Ce n’est pas une annulation du sens historique, mais une correspondance : ce que Jérusalem était pour Israël devient, à un niveau plus profond, ce que l’Église est comme peuple habité par Dieu.
Ensuite, un sens anagogique : cette Jérusalem ouverte, protégée par Dieu, remplie de sa gloire, préfigure la Jérusalem céleste et finale, la cité de la nouvelle création où Dieu demeure avec les hommes.
À la question : « Zacharie 2,8-9 parle-t-il de la Jérusalem du retour d’exil ou de la Nouvelle Jérusalem ? », je réponds donc, sans hésiter : au sens littéral, il parle de la Jérusalem du retour d’exil ; au sens spirituel ecclésial, il figure l’Église ; au sens anagogique, il annonce la Jérusalem céleste.
La différence avec le premier principe du professeur Vlach est donc la suivante : le professeur Vlach tend à maintenir le référent initial comme devant recevoir encore un accomplissement historique futur s’il ne paraît pas pleinement réalisé. Le recours à la théorie des sens que je propose permet, à l’inverse, de dire que le référent initial a bien déjà reçu son accomplissement historique propre dans un passé qui, pour nous, est lointain, mais que cette réalité historique peut elle-même signifier plus qu’elle-même dans le dessein de Dieu, que la suite de la révélation biblique énonce.
Illustration de couverture : « La Jérusalem nouvelle », Tenture de l’Apocalypse, confectionnée vers 1380, château d’Angers.




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