Le mensonge vertueux est-il possible ? – Turretin (11.20)
27 avril 2026

Un mensonge peut-il, sous n’importe quel prétexte, être rendu vertueux et légitime ? Nous le nions, contre les sociniens.

Tout comme notre prochain ne doit pas être offensé par nos œuvres, il ne doit pas non plus l’être par nos paroles, ainsi que le prescrit le neuvième commandement : « Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain ». Selon les principes déjà présentés, c’est toute la défense de la vérité qui est ici ordonnée.

Qu’est-ce qu’un mensonge ?

Augustin le définit ainsi : « une énonciation volontaire de ce qui est faux dans le but de tromper » (Du mensonge, 5). D’autres proposent une définition plus précise : « le témoignage par lequel un homme parle différemment de ce qu’il pense ». Dans cette optique, la tromperie effective n’est que la « perfection » du mensonge (son aboutissement), mais elle n’est pas un élément nécessaire à sa définition fondamentale : le décalage volontaire entre la pensée et la parole suffit.

Peut-il y avoir un mensonge légitime ?

On distingue traditionnellement trois types de mensonges :

  1. Le mensonge pernicieux : destiné à nuire.
  2. Le mensonge joyeux : fait pour s’amuser ou plaisanter.
  3. Le mensonge officieux : visant le bien d’autrui ou le secours d’un malheureux.

Si nul ne nie la malhonnêteté du premier, les sociniens considéraient les deux derniers — et surtout le mensonge officieux — comme acceptables. Cependant, bien que les degrés de gravité diffèrent, les réformés maintiennent que tout mensonge est un péché.

Premier argument : Tous les mensonges sont condamnés par l’Écriture (Ps 5.6 ; Prov 6.17-19 ; Prov 12.22 ; Eph 4.25 ; Col 3.9). Ils sont l’œuvre du Diable, décrit comme le « père du mensonge » (Jn 8.44). C’est pourquoi Dieu les frappe de son jugement (Prov 19.5-9 ; 21.28).

Deuxième argument : Le mensonge est un mal en soi (intrinsice malum). Il contredit la nature même du langage, dont la fonction est de transmettre la vérité. Il lèse également l’intérêt du prochain, qui a un droit moral à la vérité pour s’orienter dans le monde. Prétendre « mentir pour une bonne cause » ne change rien au désordre moral que constitue la rupture du lien entre le cœur et la langue.

Troisième argument : Si un péché pouvait être justifié par sa finalité (faire le bien), alors on pourrait justifier le vol ou l’adultère « pour la bonne cause ». Or, l’Apôtre interdit formellement ce raisonnement : « Pourquoi ne ferions-nous pas le mal afin qu’il en résulte du bien ? » (Rom 3.8).

Turretin appuie sa conclusion sur les pères de l’Église :

« Tout mensonge est un péché, bien que celui qui ment avec l’intention de rendre service ne pèche pas autant que celui qui ment avec l’intention de nuire. » (Augustin, Enchiridion, 6)

« Dire qu’un mensonge est juste revient à dire qu’il existe des péchés justes, et par conséquent des choses justes qui sont injustes. » (Augustin, Contre le mensonge, 15)

« Tout mensonge est inique, car tout ce qui s’écarte de la vérité s’écarte de l’équité. On ne peut défendre la vie de quiconque par l’illusion du mensonge, de peur de blesser sa propre âme en s’efforçant de donner la vie au corps d’un autre. » (Grégoire le Grand, Morales sur Job, 18.3)


Réponse aux objections

Le cas des sages-femmes égyptiennes (Exode 1.17-21)

« Bien que Dieu ait loué les sages-femmes égyptiennes qui mentirent à Pharaon, il ne récompensa pas leur mensonge, mais leur bonté et leur pitié envers les nourrissons. Elles préférèrent s’exposer à l’indignation du roi plutôt que d’obéir à son commandement cruel. « Ce n’est pas la tromperie qui fut récompensée en elles, mais la bienveillance ; la bonté de cœur, non l’iniquité du mensonge », comme le dit Augustin. Il faut ici distinguer deux actes : le premier, par lequel elles refusèrent d’obéir à l’édit tyrannique par crainte de Dieu (ce qui est louable) ; le second, le mensonge par lequel elles s’excusèrent, procédant davantage d’une crainte servile du roi que de la crainte de Dieu (ce qui était péché). Dieu, dans sa bénignité, a choisi de récompenser la bonne action tout en pardonnant le péché, montrant ainsi combien leur piété lui était agréable, bien qu’elle ne fût pas sans taches. »

Les mensonges des saints (Jacob, Rahab, David…)

« Tout ce que nous lisons sur les actions des hommes saints ne doit pas être immédiatement imité comme si c’était légitime. Bien qu’ils fussent saints, il est évident qu’ils n’ont pas vécu sans péché. Par conséquent, ni le mensonge de Jacob, ni celui de la courtisane Rahab, ne peuvent rendre le mensonge licite. Si Dieu a béni Jacob alors qu’il mentait (Gen 27.20), cela ne signifie pas que son mensonge était approuvé : la bénédiction répondait à la foi qu’il plaçait dans la parole de Dieu (selon laquelle l’aîné servirait le cadet). La bénédiction ne fut pas donnée à cause de la faute attachée à sa foi. De même, l’Apôtre n’attribue pas le mensonge de Rahab à la foi (Héb 11.31), mais l’acte honnête par lequel elle accueillit et préserva les espions. La récompense de Dieu n’était pas le prix du mensonge, mais celui de son amour pour le peuple de Dieu. Dans de tels récits, nous devons toujours distinguer la vertu de l’action des souillures qui s’y mêlent, et la faiblesse de l’homme de la bonté de Dieu. »

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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