Un mensonge peut-il, sous n’importe quel prรฉtexte, รชtre rendu vertueux et lรฉgitime ? Nous le nions, contre les sociniens.
Tout comme notre prochain ne doit pas รชtre offensรฉ par nos ลuvres, il ne doit pas non plus l’รชtre par nos paroles, ainsi que le prescrit le neuviรจme commandement : ยซ Tu ne porteras point de faux tรฉmoignage contre ton prochain ยป. Selon les principes dรฉjร prรฉsentรฉs, c’est toute la dรฉfense de la vรฉritรฉ qui est ici ordonnรฉe.
Qu’est-ce qu’un mensonge ?
Augustin le dรฉfinit ainsi : ยซ une รฉnonciation volontaire de ce qui est faux dans le but de tromper ยป (Du mensonge, 5). D’autres proposent une dรฉfinition plus prรฉcise : ยซ le tรฉmoignage par lequel un homme parle diffรฉremment de ce qu’il pense ยป. Dans cette optique, la tromperie effective n’est que la ยซย perfectionย ยป du mensonge (son aboutissement), mais elle n’est pas un รฉlรฉment nรฉcessaire ร sa dรฉfinition fondamentale : le dรฉcalage volontaire entre la pensรฉe et la parole suffit.
Peut-il y avoir un mensonge lรฉgitime ?
On distingue traditionnellement trois types de mensonges :
- Le mensonge pernicieux : destinรฉ ร nuire.
- Le mensonge joyeux : fait pour s’amuser ou plaisanter.
- Le mensonge officieux : visant le bien d’autrui ou le secours d’un malheureux.
Si nul ne nie la malhonnรชtetรฉ du premier, les sociniens considรฉraient les deux derniers โ et surtout le mensonge officieux โ comme acceptables. Cependant, bien que les degrรฉs de gravitรฉ diffรจrent, les rรฉformรฉs maintiennent que tout mensonge est un pรฉchรฉ.
Premier argument : Tous les mensonges sont condamnรฉs par l’รcriture (Ps 5.6 ; Prov 6.17-19 ; Prov 12.22 ; Eph 4.25 ; Col 3.9). Ils sont l’ลuvre du Diable, dรฉcrit comme le ยซ pรจre du mensonge ยป (Jn 8.44). C’est pourquoi Dieu les frappe de son jugement (Prov 19.5-9 ; 21.28).
Deuxiรจme argument : Le mensonge est un mal en soi (intrinsice malum). Il contredit la nature mรชme du langage, dont la fonction est de transmettre la vรฉritรฉ. Il lรจse รฉgalement l’intรฉrรชt du prochain, qui a un droit moral ร la vรฉritรฉ pour s’orienter dans le monde. Prรฉtendre ยซ mentir pour une bonne cause ยป ne change rien au dรฉsordre moral que constitue la rupture du lien entre le cลur et la langue.
Troisiรจme argument : Si un pรฉchรฉ pouvait รชtre justifiรฉ par sa finalitรฉ (faire le bien), alors on pourrait justifier le vol ou l’adultรจre ยซ pour la bonne cause ยป. Or, l’Apรดtre interdit formellement ce raisonnement : ยซ Pourquoi ne ferions-nous pas le mal afin quโil en rรฉsulte du bien ? ยป (Rom 3.8).
Turretin appuie sa conclusion sur les pรจres de l’รglise :
ยซ Tout mensonge est un pรฉchรฉ, bien que celui qui ment avec l’intention de rendre service ne pรจche pas autant que celui qui ment avec l’intention de nuire. ยป (Augustin, Enchiridion, 6)
ยซ Dire qu’un mensonge est juste revient ร dire qu’il existe des pรฉchรฉs justes, et par consรฉquent des choses justes qui sont injustes. ยป (Augustin, Contre le mensonge, 15)
ยซ Tout mensonge est inique, car tout ce qui s’รฉcarte de la vรฉritรฉ s’รฉcarte de l’รฉquitรฉ. On ne peut dรฉfendre la vie de quiconque par l’illusion du mensonge, de peur de blesser sa propre รขme en s’efforรงant de donner la vie au corps d’un autre. ยป (Grรฉgoire le Grand, Morales sur Job, 18.3)
Rรฉponse aux objections
Le cas des sages-femmes รฉgyptiennes (Exode 1.17-21)
ยซ Bien que Dieu ait louรฉ les sages-femmes รฉgyptiennes qui mentirent ร Pharaon, il ne rรฉcompensa pas leur mensonge, mais leur bontรฉ et leur pitiรฉ envers les nourrissons. Elles prรฉfรฉrรจrent s’exposer ร l’indignation du roi plutรดt que d’obรฉir ร son commandement cruel. ยซย Ce n’est pas la tromperie qui fut rรฉcompensรฉe en elles, mais la bienveillance ; la bontรฉ de cลur, non l’iniquitรฉ du mensongeย ยป, comme le dit Augustin. Il faut ici distinguer deux actes : le premier, par lequel elles refusรจrent d’obรฉir ร l’รฉdit tyrannique par crainte de Dieu (ce qui est louable) ; le second, le mensonge par lequel elles s’excusรจrent, procรฉdant davantage d’une crainte servile du roi que de la crainte de Dieu (ce qui รฉtait pรฉchรฉ). Dieu, dans sa bรฉnignitรฉ, a choisi de rรฉcompenser la bonne action tout en pardonnant le pรฉchรฉ, montrant ainsi combien leur piรฉtรฉ lui รฉtait agrรฉable, bien qu’elle ne fรปt pas sans taches. ยป
Les mensonges des saints (Jacob, Rahab, David…)
ยซ Tout ce que nous lisons sur les actions des hommes saints ne doit pas รชtre immรฉdiatement imitรฉ comme si c’รฉtait lรฉgitime. Bien qu’ils fussent saints, il est รฉvident qu’ils n’ont pas vรฉcu sans pรฉchรฉ. Par consรฉquent, ni le mensonge de Jacob, ni celui de la courtisane Rahab, ne peuvent rendre le mensonge licite. Si Dieu a bรฉni Jacob alors qu’il mentait (Gen 27.20), cela ne signifie pas que son mensonge รฉtait approuvรฉ : la bรฉnรฉdiction rรฉpondait ร la foi qu’il plaรงait dans la parole de Dieu (selon laquelle l’aรฎnรฉ servirait le cadet). La bรฉnรฉdiction ne fut pas donnรฉe ร cause de la faute attachรฉe ร sa foi. De mรชme, l’Apรดtre n’attribue pas le mensonge de Rahab ร la foi (Hรฉb 11.31), mais l’acte honnรชte par lequel elle accueillit et prรฉserva les espions. La rรฉcompense de Dieu n’รฉtait pas le prix du mensonge, mais celui de son amour pour le peuple de Dieu. Dans de tels rรฉcits, nous devons toujours distinguer la vertu de l’action des souillures qui s’y mรชlent, et la faiblesse de l’homme de la bontรฉ de Dieu. ยป




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