Ce qui suit est une traduction de cet article de Matt Hedges contre la transsubstantiation. Puisque cet article fait appel ร des concepts qui peuvent รชtre abscons pour le lecteur qui n’est pas accoutumรฉ ร la philosophie aristotรฉlicienne, nous proposerons aprรจs l’article une synthรจse vulgarisant son contenu.
Introduction
Un problรจme classique auquel se sont confrontรฉs les scolastiques mรฉdiรฉvaux et leurs successeurs est la question de savoir comment les accidents peuvent exister sans substance dans laquelle inhรฉrer dans le cas des espรจces eucharistiques, selon la doctrine de la transsubstantiation. Dans ce billet, je souhaite aborder quelques รฉlรฉments qui, je le crois, aideront ร mettre en lumiรจre la force de l’objection que constitue cette difficultรฉ et ร le dรฉfendre contre certaines objections.
Contexte aristotรฉlicien
Comme le mot Devenir peut avoir plusieurs acceptions, et comme on doit dire de certaines choses non pas qu’elles deviennent et naissent d’une maniรจre absolue, mais qu’elles deviennent quelqu’autre chose, Devenir pris absolument ne pouvant s’appliquer qu’aux seules substances, il est clair que pour tout le reste il faut nรฉcessairement qu’il y ait, au prรฉalable, un sujet qui devient telle ou telle chose. Ainsi, la quantitรฉ, la qualitรฉ, la relation, le temps, le lieu, ne deviennent et ne se produisent qu’ร l’occasion d’un certain sujet, attendu que la substance est la seule qui n’est jamais l’attribut de quoi que ce soit, tandis que tous les autres termes sont les attributs de la substance.1.
Ce mot d’รtre peut recevoir plusieurs acceptions, comme l’a montrรฉ l’analyse que nous en avons faite antรฉrieurement, en traitant des sens divers de ce mot. รtre peut signifier, d’une part, la substance de la chose et son existence individuelle; d’autre part, il signifie qu’elle a telle qualitรฉ, telle quantitรฉ, ou tel autre des diffรฉrents attributs de cette sorte. Du moment que l’รtre peut s’รฉnoncer sous tant de formes, il est clair que l’รtre premier entre tous est celui qui exprime ce qu’est la chose, c’est-ร -dire son existence substantielle. Ainsi, quand nous voulons dรฉsigner la qualitรฉ d’une chose, nous disons qu’elle est bonne ou mauvaise ; et alors nous ne disons pas plus que sa longueur est de trois coudรฉes que nous ne disons qu’elle est un homme. Tout au contraire, si nous voulons exprimer ce qu’est la chose elle-mรชme, nous ne disons plus qu’elle est blanche, ou chaude, ou de trois coudรฉes ; nous disons simplement que c’est un homme, ou un Dieu. Toutes les autres espรจces de choses ne sont appelรฉes des รชtres que parce que les unes sont des quantitรฉs de l’รtre ainsi conรงu ; les autres, des qualitรฉs ; celles-ci, des affections ; celles-lร , telle autre modification analogue. Aussi, l’on peut se demander si chacune de ces faรงons d’รชtre, qu’on dรฉsigne par ces mots Marcher, Se bien porter, S’asseoir, sont bien de l’รtre ou n’en sont pas ; et la mรชme question se reprรฉsente pour toutes les autres classes qu’on vient d’รฉnumรฉrer. Aucun de ces รชtres secondaires n’existe naturellement en soi, et ne peut รชtre sรฉparรฉ de la substance individuelle ; et ceci doit paraรฎtre d’autant plus rationnel que l’รtre rรฉel, c’est ce qui marche, c’est ce qui se porte bien, c’est ce qui est assis. Et ce qui fait surtout que ce sont lร des รชtres, c’est qu’il y a sous tout cela un รชtre dรฉterminรฉ, qui leur sert de sujet. Ce sujet, c’est prรฉcisรฉment la substance et l’individu, qui se montre clairement dans la catรฉgorie qui y est attribuรฉe. Sans cette premiรจre condition, on ne pourrait pas dire que l’รชtre est bon, ou qu’il est assis. Ainsi donc, il est bien clair que c’est uniquement grรขce ร cette catรฉgorie de la substance, que chacun des autres attributs peut exister. Et par consรฉquent, l’รtre premier, qui n’est pas de telle ou telle maniรจre particuliรจre, mais qui est simplement l’รtre, c’est la substance individuelle. Le mot de Premier peut, il est vrai, รชtre pris lui-mรชme en plusieurs sens; mais la substance n’en est pas moins le premier sens de l’รtre, qu’on le considรจre d’ailleurs sous quelque rapport que ce soit, la dรฉfinition, la connaissance, le temps, et la nature. Pas un seul des autres attributs de l’รtre ne peut exister sรฉparรฉment ; il n’y a que la substance toute seule qui le puisse2.
Un accident ne possรจde pas sa propre quidditรฉ sans rรฉfรฉrence ร la substance. S’il en รฉtait autrement, de nombreuses consรฉquences absurdes s’ensuivraient, comme (1) rendre les accidents en tout point identiques aux substances, (2) faire en sorte que l’รชtre soit prรฉdiquรฉ au mรชme degrรฉ de la substance et de l’accident, ce qui est rejetรฉ tant par les thomistes que par les scotistes.
Cette dรฉfinition des accidents รฉtait pratiquement standard et uniforme avant la pรฉriode mรฉdiรฉvale. Bien que les premiers Pรจres de l’รglise n’aient pas รฉtรฉ aussi investis dans l’รฉtude de l’aristotรฉlisme, Augustin n’en reconnaissait pas moins cette vรฉritรฉ lorsqu’il disait :
R.ย Allons plus loin : Ne reconnais-tu pas que ce qui est insรฉparable du sujet ne peut subsister, si le sujet ne subsiste?ย โ A.ย J’avoue รฉgalement que cela est nรฉcessaire ; mais quiconque examinera la chose avec attention reconnaรฎtra qu’il est possible que le sujet subsistant, tout ce qui est dans le sujet ne subsiste pas. La couleur de notre corps peut s’altรฉrer par la maladie et par l’รขge, quoique le corps ne pรฉrisse pas encore. Cependant il n’en est pas ainsi de toutes les propriรฉtรฉs du sujet, mais seulement de celles qui ne sont pas absolument nรฉcessaires ร l’existence du sujet auquel elles appartiennent. Pour que ce mur existe, il n’est pas nรฉcessaire que nous le voyions de telle couleur ; qu’il vienne ร blanchir ou ร noircir par quelque accident, qu’il prenne d’autres couleurs encore, il ne cessera pas nรฉanmoins d’รชtre appelรฉ et d’รชtre rรฉellement un mur. Mais si le feu manque de chaleur, il n’est plus feu, et nous ne pouvons appeler neige ce qui est privรฉ de blancheur. Quant ร ce que tu m’as demandรฉ, s’il รฉtait possible que le sujet cessant d’exister, ce qui est dans le sujet continue ร demeurer, quel est celui qui pourrait accorder ou admettre une telle proposition ? Il est tout ร fait contraire ร la vรฉritรฉ, il est mรชme absurde que ce qui ne peut รชtre que dans un sujet puisse exister, quand mรชme ce sujet n’existerait pas3.
Les solutions de Thomas d’Aquin
En rรฉsumant l’approche mรฉdiรฉvale qui tentait de sauver la transsubstantiation de ce nลud aristotรฉlicien, le Dr Cross a รฉcrit :
Le rรฉcit global en est celui d’une hypostasiation croissante : les accidents deviennent progressivement plus rรฉels et, en fait, plus semblables ร des substances. Il me semble que c’est lร un effet inรฉvitable de la pression exercรฉe par cette doctrine thรฉologique particuliรจre : il est difficile de voir comment cette doctrine pourrait รชtre cohรฉrente โ du moins si elle est formulรฉe en termes de substances et d’accidents โ sans une telle hypostasiation4
En ce qui concerne la notion d’esse [l’acte d’รชtre] par rapport aux accidents, la position de Thomas d’Aquin est que l’esse n’est attribuรฉ aux accidents que dans la mesure oรน ils subsistent dans un autre, en tant que ce par quoi (quo) quelque chose est, par exemple la blancheur par laquelle Socrate est blanc. Par consรฉquent, l’esse appartient le plus proprement ร la substance en premier lieu et par-dessus tout5. Cela plante le dรฉcor de la difficultรฉ de la transsubstantiation : si un accident F ne possรจde l’esse que dans la mesure oรน il est ce par quoi une substance X est F, qu’est-ce que cela implique alors pour la possibilitรฉ d’accidents qui sont sรฉparรฉs de leurs substances ?
Dans la Question 77 de la Tertia Pars, Thomas d’Aquin a recours ร la distinction essence-existence afin de rรฉsoudre la difficultรฉ concernant la dรฉfinition des accidents (l’objection ร laquelle il rรฉpond est similaire ร celle soulevรฉe par nos thรฉologiens rรฉformรฉs, ร savoir que Dieu ne peut sรฉparer une chose de sa dรฉfinition essentielle) :
L’รชtre n’รฉtant pas un genre, l’รชtre (l'ย ยปexisterย ยป) lui-mรชme ne peut รชtre l’essence soit de la substance soit de l’accident. La dรฉfinition de la substance n’est donc pas : ยซย l’รชtre qui par soi existe sans sujetย ยป, ni celle de l’accident ; ยซย l’รชtre qui existe dans un sujetย ยป. Mais ร la quidditรฉ, ou essence de la substance, ยซย il appartient d’avoir l’exister non pas dans un sujetย ยป ; ร la quidditรฉ, ou essence de l’accident, ยซย il appartient d’avoir l’exister dans un sujetย ยป. Or, dans ce sacrement, s’il est accordรฉ aux accidents d’exister sans sujet, ce n’est pas par la vertu de leur essence, mais par la vertu divine qui les soutient. C’est pourquoi ils ne cessent pas d’รชtre des accidents, car on ne les prive pas de leur dรฉfinition d’accident et on ne leur attribue pas la dรฉfinition de la substance6.
Les travaux de recherche actuels ont bien dรฉmontrรฉ que Thomas s’inspire ici d’Avicenne7. Cependant, la rรฉponse de Thomas d’Aquin passe complรจtement ร cรดtรฉ de l’objection rรฉformรฉe โ bien que de maniรจre involontaire, puisque les scolastiques protestants formulent lรฉgitimement une objection ร laquelle Thomas rรฉpond dans une terminologie diffรฉrente de celle qu’il pose lui-mรชme avant ses rรฉponses.
Comme le souligne l’รฉminent logicien rรฉformรฉ Arnoldus Senguerdius (1610-1667), la question ne porte pas sur un accident existant en puissance ou par abstraction, mais sur l’accident tel qu’il existe rรฉellement en acte. Tous les camps accordent que l’essence d’un accident peut รชtre sรฉparรฉe de son existence rรฉelle. Ce que nous demandons plutรดt, c’est s’il est possible pour un accident existant en acte de ne pas inhรฉrer. C’est prรฉcisรฉment ce que nous nions. De mรชme, peut-on concevoir une substance donnรฉe qui n’existe pas en soi, dans la mesure oรน l’on entend ici par ยซย persรฉitรฉย ยป ce mode d’existence propre aux substances qui s’oppose directement ร l’inhรฉrence des accidents ?
Gisbertus Voetius explique : ยซ Un sujet existant en acte ne peut d’aucune maniรจre รชtre, ร moins qu’un mode essentiel ou une affection propre n’y coexiste et n’y inhรจre. ร un sujet aptitudinel doit รชtre attribuรฉe une affection aptitudinelle, ร un sujet en acte une [affection] en acte, ร une puissance existante une puissance coexistante, ร un [sujet] existant en acte une [affection] coexistant en acte8. ยป Si nous parlons d’un homme existant en puissance, nous pouvons dire qu’il est potentiellement un animal rationnel. Cependant, il est impossible qu’un homme existe en acte sans รชtre un animal rationnel. Les Rรฉformรฉs soutiennent qu’il en va de mรชme pour un accident. Puisqu’il n’y a de relation rรฉelle que celle qui existe en acte, l’inhรฉrence aptitudinelle correspond non pas ร un accident existant en acte, mais ร un accident existant en puissance. Par consรฉquent, la question est de savoir si un accident existant en acte peut รชtre sans sujet.
Thomas rรฉpond au problรจme de l’individuation des accidents eucharistiques de la maniรจre suivante : ยซ Ces accidents ont acquis un esse individuel dans la substance du pain et du vin. Lorsque celles-ci sont converties en corps et sang du Christ, ces accidents demeurent (par la puissance divine) dans l’esse individuรฉ qu’ils possรฉdaient auparavant. Ainsi, ils sont singuliers et perceptibles. ยป
La rรฉplique de Cross : ยซ Ici, nous nous rapprochons du cลur du problรจme. L’esse ‘qu’ils possรฉdaient auparavant’ รฉtait ce en vertu de quoi un accident รฉtait lui-mรชme ce en vertu de quoi une substance รฉtait telle ou telle. Or, lorsqu’ils sont sรฉparรฉs, les accidents ne sont plus ce en vertu de quoi une substance est telle ou telle. En fait, ils semblent รชtre eux-mรชmes des existants indรฉpendants. Et, indรฉpendamment de la continuitรฉ de l’esse, cela s’apparente ร une sorte d’erreur de catรฉgorie, passant d’un id quo [ce par quoi] ร un id quod [ce qui]. Et cela nous conduit au cลur de la difficultรฉ. ยป
Thomas affirme en effet que les accidents eucharistiques passent du statut de ยซย ce par quoiย ยป ร celui de ยซย ce quiย ยป dans sa rรฉponse ร la quatriรจme objection :
Ces accidents n’avaient pas d’รชtre propre ni d’autres accidents tant que subsistait la substance du pain et du vin ; mais leurs sujets possรฉdaient un ยซย telย ยป รชtre par leur intermรฉdiaire, tout comme la neige est ยซย blancheย ยป par la blancheur. Mais aprรจs la consรฉcration, les accidents qui demeurent possรจdent l’รชtre ; par consรฉquent, ils sont composรฉs d’existence et d’essence, comme cela a รฉtรฉ dit des anges (Ia, Q. 50, a. 2, ad 3) ; et en outre, ils possรจdent la composition de parties quantitatives.
La mรชme chose est rรฉpรฉtรฉe dans la tradition thomiste tardive, spรฉcifiquement en rรฉfรฉrence ร la fonction de la quantitรฉ dimensionnelle :
Car ils ne sont immรฉdiatement unis ร la quantitรฉ que pour affecter simultanรฉment le sujet ou la substance, se communiquant ร elle comme ร un sujet. Mais lorsque la substance est dรฉtruite, la quantitรฉ restante commence ร รชtre dรฉnommรฉe le sujet des accidents โ non seulement en tant que quo [ce par quoi], comme elle รฉtait dรฉnommรฉe auparavant, mais aussi en tant que quod [ce qui] nรฉgativement, parce qu’elle n’est pas dans un autre, et parce que les accidents n’ont pas d’autre sujet en acte9.
ร mon avis, cela rend Thomas encore plus vulnรฉrable ร l’objection rรฉformรฉe selon laquelle la transsubstantiation impliquerait que Dieu fasse d’un accident une substance, c’est-ร -dire qu’un accident soit en mรชme temps ร la fois un accident et un non-accident. รvidemment, c’est une contradiction et c’est donc faux. Rappelons que pour Thomas, il y a un seul type d’esse [acte d’รชtre] possรฉdรฉ ร la fois par les substances et les accidents, bien que selon des voies ou des modes diffรฉrents.
Gilles de Rome
Une autre rรฉponse donnรฉe par certains papistes est que Dieu peut assumer le rรดle de produire n’importe quel effet qu’une cause seconde peut produire, sans la mรฉdiation de cette cause seconde. Ainsi, Dieu, par Sa puissance, ยซ soutient ยป ces accidents eucharistiques aprรจs la consรฉcration. Nous trouvons une approche similaire chez Gilles de Rome :
Puisque par consรฉquent, si rien ne s’y oppose, causer et conserver les choses dans l’esse se ramรจne au genre de la cause efficiente (catรฉgorie selon laquelle Dieu est la cause des choses) โ et puisqu’un accident ne peut รชtre sans sujet ร moins que le sujet ne soit la cause de l’accident en tant que l’accident provient des principes du sujet et qu’il est maintenu dans l’existence par le sujet โ [il s’ensuit que] Dieu sera capable de conserver [l’accident] sans sujet, puisque dans cette catรฉgorie de cause, tout ce que Dieu peut faire par la mรฉdiation d’une cause seconde, il peut le faire sans sa mรฉdiation10.
Pour que cette approche atteigne le rรฉsultat escomptรฉ, il doit y avoir une sorte de relation de causalitรฉ efficiente entre une substance et son ou ses accidents. Gilles estime que l’esse d’un accident est un seul et mรชme que celui de la substance dans laquelle il inhรจre. ยซ En une seule chose, une seule existence et un seul esse suffisent pour l’existence de tout ce qui se trouve dans cette chose, et qui existe par [cette unique existence]. La substance d’une crรฉature existe parce qu’elle est perfectionnรฉe par l’esse ; les accidents existent parce qu’ils sont reรงus dans l’existant11. ยป Comme le note si justement le Dr Cross, cela rend en fait le problรจme plus difficile, car il s’ensuivrait qu’un accident sรฉparรฉ doit possรฉder son propre esse. C’est ce que concรจde explicitement Gilles : ยซ De mรชme, par consรฉquent, que si la blancheur รฉtait sรฉparรฉe du sujet, elle ne pourrait pas exister ร moins qu’un autre esse ne lui soit communiquรฉ (ร moins peut-รชtre qu’elle ne soit sรฉparรฉe en mรชme temps que l’esse qu’elle avait dans le sujet, avant la sรฉparation), puisqu’une essence crรฉรฉe ne peut exister sans aucun esse, de mรชme lorsqu’elle existait dans un sujet, elle existait par l'[esse] qui รฉtait dans l’existant, et existait par l’esse du sujet12. ยป Scot rejette explicitement la solution de Gilles ici, arguant qu’aucun mรฉcanisme ne peut รชtre postulรฉ par lequel l’accident pourrait acquรฉrir un nouvel esse :
Si un accident, lorsqu’il est sรฉparรฉ, possรจde un nouvel esse, il est nรฉcessaire de postuler en lui une certaine transmutation allant de l’absence d’un tel esse vers cet esse. Mais cela est impossible. Preuve en est qu’on ne peut postuler la nature de cette mutation : car ce n’est pas une gรฉnรฉration (puisqu’un accident n’est pas le sujet d’une gรฉnรฉration) ; ce n’est pas non plus un accroissement ou une altรฉration (puisqu’aucune quantitรฉ ni qualitรฉ n’est acquise par cette mutation, car alors soit la qualitรฉ serait le sujet de l’accroissement ou de l’altรฉration, et de la chose dont l’esse est acquis, soit ce serait la quantitรฉ (ou la qualitรฉ) ; et ainsi de suite, nous pourrions argumenter ร l’infini)13.
Il ne semble pas logique de comprendre comment un esse causรฉ de maniรจre efficiente pourrait survivre dans les accidents aprรจs la disparition de la substance, รฉtant donnรฉ que cet esse causรฉ appartient ร la substance. De plus, pour que Dieu puisse ยซย conserverย ยป les accidents, il faut se rappeler que le pain et le vin sont des causes matรฉrielles, et non des causes efficientes de leurs accidents. Tout le monde s’accorde ร dire que Dieu n’est pas le sujet des accidents, et il est donc difficile de voir comment Dieu remplit ce rรดle.
Duns Scot
Scot nie qu’un accident puisse partager l’esse [l’acte d’รชtre] de sa substance, et estime par consรฉquent que les accidents possรจdent une individuation distincte (rappelons que pour Scot, c’est l’eccรฉitรฉ โ haecceitas โ qui individue, et non la matiรจre signalรฉe par la quantitรฉ) : ยซ De mรชme que toute chose qui se trouve ร la fois hors de sa cause et hors de l’intellect possรจde une entitรฉ propre, de mรชme elle possรจde un esse propre. Si donc un accident possรจde une entitรฉ essentielle propre hors de son sujet et de l’intellect, il possรจde รฉgalement un esse propre. Ainsi, il n’existe pas formellement par l’esse du sujet14. ยป
Quiconque est familier avec le corpus de Scot sait que les relations de dรฉpendance constituent une grande partie de sa maniรจre de comprendre la relation substance-accident (par ailleurs, Scot utilise รฉgalement cela comme une analogie pour la dรฉpendance hypostatique de la nature humaine du Christ dans l’Incarnation). ยซ Ce qui est dรฉnommรฉ par le signifiรฉ per se d’un accident, et qui est quelque chose d’absolu, peut rรฉellement รชtre et ne pas รชtre dans un sujet ; mais il est nรฉcessairement, de maniรจre aptitudinelle, dans [le sujet]15. ยป Le sens ici est que le signifiรฉ per se d’un accident est l’accident lui-mรชme, tandis que le signifiรฉ per accidens serait la substance possรฉdant l’accident.
Cela nous conduit รฉgalement ร la maniรจre dont Scot utilise la notion d’inhรฉrence aptitudinelle (bien qu’il prรฉfรจre gรฉnรฉralement utiliser le terme de ยซย dรฉpendanceย ยป ร la place). Pour lui, un accident peut รชtre qualifiรฉ d’absolu au sens oรน il ne requiert pas de terme pour son existence :
Un absolu, en tant qu’absolu, ne requiert ni terme final ni quelque chose qui le termine, car alors il ne serait pas absolu. Par consรฉquent, s’il requiert un sujet, il est nรฉcessaire que, de ce fait, il y ait une autre dรฉpendance essentielle ร [cet absolu]. Mais aucune dรฉpendance ร l’รฉgard de quelque chose qui n’est pas de son essence n’est simplement nรฉcessaire pour un absolu quelconque, si ce n’est ร l’รฉgard de la cause extrinsรจque absolument premiรจre, ร savoir Dieu13.
En d’autres termes, la relation de dรฉpendance ultime pour tout accident crรฉรฉ est simplement son fondement final en Dieu Lui-mรชme, qui est la cause premiรจre des crรฉatures. Pour Scot, c’est la seule relation de dรฉpendance qui soit absolument nรฉcessaire pour les รชtres crรฉรฉs. Par consรฉquent, il n’est pas absolument nรฉcessaire pour un accident de dรฉpendre d’un sujet. Cela est similaire ร ce que nous avons dรฉjร vu dans la tradition thomiste, mais se heurte aux mรชmes problรจmes, que j’ai briรจvement รฉvoquรฉs et que je dรฉcrirai plus en dรฉtail ci-dessous.
Les aveux des papistes
Ce n’est pas sans raison que Voetius nous avertissait que lร oรน Francisco Suรกrez a raison, il n’y a personne de meilleur que lui ! Suรกrez concรจde en effet explicitement que l’idรฉe d’accidents sรฉparรฉs ne peut รชtre dรฉmontrรฉe sur des bases purement mรฉtaphysiques, ce qui vient confirmer ma thรจse gรฉnรฉrale selon laquelle la distinction entre inhรฉrence aptitudinelle et inhรฉrence actuelle, ainsi que les autres arguments utilisรฉs pour la soutenir, proviennent proprement des thรฉologiens et des dรฉfenseurs de Rome, et trรจs certainement pas des logiciens et des philosophes.
Nรฉanmoins, รฉtant supposรฉ le mystรจre de la foi, il est bien plus probable que mรชme les qualitรฉs rรฉellement distinctes de la substance et de la quantitรฉ puissent รชtre prรฉservรฉes sans inhรฉrence actuelle, comme je l’ai dit au tome III, partie III, disp. 56, sect. 3, ร la fin. Dรจs lors, en ce qui concerne tous les accidents qui sont rรฉellement distincts de la substance et les uns des autres, nous supposons comme certain que l’inhรฉrence actuelle n’est pas leur essence, mais un mode distinct d’eux par la nature de la chose โ ร savoir, le mode d’union d’une forme ร la matiรจre ou ร un sujet, comme je l’ai dรฉclarรฉ plus haut dans les disp. 15 et 16 sur la cause formelle, et dans ladite disp. 56, partie III, sect. 2. Mais quant ร savoir s’il peut รชtre suffisamment prouvรฉ par la raison naturelle contre les philosophes qu’il n’est pas rรฉpugnant pour un accident d’รชtre prรฉservรฉ sรฉparรฉ de son sujet, je l’ai touchรฉ du doigt dans mon Commentaire sur la partie III, q. 77, a. 1. Et vรฉritablement, je pense que cela ne peut pas simplement รชtre dรฉmontrรฉ par l’homme. D’autant plus que mรชme la distinction rรฉelle de la quantitรฉ d’avec la substance n’est pas suffisamment dรฉmontrรฉe par la seule raison, comme nous le dirons plus bas ; et la sรฉparation des qualitรฉs d’avec tout sujet est mรชme considรฉrรฉe comme impossible par certains catholiques16.
Le problรจme de la gรฉnรฉration et de la corruption
Bien avant Thomas, certains docteurs mรฉdiรฉvaux commencรจrent ร dรฉbattre de la question des accidents sรฉparรฉs. L’un des problรจmes qui surgit fut de savoir que penser des cas oรน le pain, aprรจs la consรฉcration, รฉtait mangรฉ par des souris ou altรฉrรฉ d’une autre maniรจre. Une rรฉponse des plus intรฉressantes est donnรฉe par Lothaire de Segni, qui deviendra plus tard le pape Innocent III :
Mais si l’on demande ce qui est mangรฉ par une souris lorsque le sacrement est rongรฉ, ou ce qui est consumรฉ par le feu lorsque le sacrement est brรปlรฉ : il est rรฉpondu que, tout comme par un miracle la substance du pain est convertie lorsque le corps du Seigneur commence ร รชtre sous le sacrement, de mรชme, d’une certaine maniรจre, par un miracle elle retourne [ร son รฉtat antรฉrieur] lorsque ce (corps) cesse d’y รชtre17.
Qu’en est-il du fait que la forme du pain semble demeurer, รฉtant donnรฉ que les espรจces peuvent encore nourrir physiquement ceux qui les reรงoivent ? La position d’Innocent est que la forme du pain est toujours lร , et il confesse รฉgalement que les propriรฉtรฉs naturelles semblent subsister : ยซ Non seulement les propriรฉtรฉs accidentelles, mais mรชme les propriรฉtรฉs naturelles semblent demeurer โ la qualitรฉ du pain qui, en nourrissant, chasse la faim, et la qualitรฉ du vin qui, en dรฉsaltรฉrant, รฉteint la soif. Disons donc que la forme du pain est rompue et broyรฉe, mais que c’est le Christ qui est reรงu et mangรฉ18. ยป Cette notion sera plus tard rejetรฉe par les papistes au profit de la quantitรฉ dimensionnelle comme facteur explicatif de la gรฉnรฉration et de la corruption.
La critique de Thierry de Freiberg
Thierry รฉtablit deux modes de prรฉdication per se [par soi] pouvant s’appliquer ร la notion d’accident :
- Le prรฉdicat est un constituant de l’essence du sujet ; par exemple, les lignes รฉtant prรฉdiquรฉes du triangle. Ces prรฉdicats sont insรฉparables de la chose qu’ils dรฉfinissent. Compris selon ce premier mode, un accident est dรฉfini comme la disposition d’une substance, ce dernier concept รฉtant prรฉsupposรฉ et inclus dans le premier.
- Le prรฉdicat identifie le sujet d’une certaine maniรจre, mais le sujet est ร son tour une propriรฉtรฉ essentielle ou un attribut de quelque chose d’autre. Le prรฉdicat sert ร dรฉsigner le genre de chose dont il est une propriรฉtรฉ. Sous ce second mode de prรฉdication per se, l’inhรฉrence actuelle est comprise comme une propriรฉtรฉ nรฉcessaire d’un accident, tout comme le fait d’รชtre pair ou impair est une propriรฉtรฉ nรฉcessaire des nombres.
Thierry critique รฉgalement Thomas d’Aquin pour avoir mal interprรฉtรฉ le passage du Liber de Causis (Livre des Causes) qui traite de la maniรจre dont la Cause Premiรจre (Dieu) peut produire un effet immรฉdiatement sans cause seconde. Pour รชtre un peu plus prรฉcis, la critique de Thierry est que le contexte du Liber de Causis implique une discussion sur les causes au sein d’un mรชme genre, ร savoir la causalitรฉ formelle. Cela ne s’applique pas au cas de la transsubstantiation, oรน la causalitรฉ matรฉrielle exercรฉe par le pain et le vin sur les accidents ne peut รชtre remplacรฉe par Dieu au sein de ce mรชme ordre de l’รชtre, puisque Dieu ne peut รชtre le sujet d’accidents. Un argument similaire contre Thomas se trouve รฉgalement chez Jean de Paris (1255-1306), que Jรถrgen Vijgen dรฉcrit dans sa monographie sur le sujet.
Rรฉponse ร une objection
Voici ce que l’apologรจte catholique Christian Wagner rรฉpond aux objections soulevรฉes dans le raisonnement qui prรฉcรจde : ยซ L’inhรฉrence est une certaine relation. Or, une relation ne requiert pas nรฉcessairement l’existence du terme [le terminus] de la relation, puisqu’elle indique simplement l’ordre de l’un par rapport ร l’autre, lequel ne dรฉpend pas de l’existence de cet autre ; par exemple, lors de l’annihilation de son pรจre, un homme possรฉderait toujours la relation de filiation, c’est-ร -dire qu’il ne cesserait pas d’รชtre le fils de tel ou tel homme. Cette relation est dite actuelle avec l’existence actuelle du terme, et aptitudinelle si l’on conserve simplement l’ordre aprรจs que le terme a cessรฉ d’exister. On peut penser l’inhรฉrence de la mรชme maniรจre. D’une part, un certain accident peut rรฉellement inhรฉrer dans un certain sujet, et la relation est alors actuelle (tout comme si le pรจre existe, envers qui le fils est en relation) ; d’autre part, ce mรชme accident peut inhรฉrer de maniรจre aptitudinelle dans un certain sujet, et la relation est alors aptitudinelle (tout comme si le pรจre cesse d’exister et que le fils conserve son ordre en tant qu’engendrรฉ)19. ยป
Rรฉponse : Cet argument de M. Wagner est assez unique parmi les auteurs thomistes que j’ai rencontrรฉs. On trouve exactement le contraire dans des sources plus anciennes et plus autorisรฉes, ร savoir que l’inhรฉrence aptitudinelle ne devrait pas รชtre qualifiรฉe de relation :
L’opinion des thomistes est que l’inhรฉrence aptitudinelle relรจve de l’essence des accidents et qu’elle n’est pas une relation. Il faut noter qu’une chose est absolue ou rรฉfรฉrentielle de deux maniรจres, ร savoir, du cรดtรฉ du sujet et de celui d’un terme [le terminus]. Car un รชtre qui est absolu du cรดtรฉ du sujet est un รชtre qui n’est pas naturellement reรงu dans un autre, comme la substance. Une chose rรฉfรฉrencรฉe ร une autre en tant que sujet est celle qui est essentiellement, par sa nature, reรงue dans une autre, comme c’est le cas pour tout accident. Une chose absolue du cรดtรฉ du terme est celle qui, formellement, ne possรจde pas de rรฉfรฉrence ร une autre prรฉcisรฉment en tant que ยซย terme-vers-lequelย ยป [terminus-ad-quem], comme par exemple la substance, la quantitรฉ et la qualitรฉ. Une chose rรฉfรฉrencรฉe ร une autre en tant que terme est celle qui, formellement, possรจde une rรฉfรฉrence ร une autre prรฉcisรฉment en tant que ยซย terme-vers-lequelย ยป, comme c’est le cas pour la catรฉgorie de la relation. De cette maniรจre, une relation appartenant ร la catรฉgorie de la relation diffรจre des autres choses qui sont rรฉfรฉrentielles dans les autres genres20.
L’exemple que donne Wagner d’une relation qui continue d’exister malgrรฉ la disparition de son terme (un fils et son dรฉfunt pรจre) confond les deux catรฉgories que Cajรฉtan sรฉpare pourtant explicitement, ร savoir : รชtre ยซย rรฉfรฉrentielย ยป (ce qui s’applique aux neuf genres d’accidents) et รชtre une ยซย relationย ยป au sens propre impliquant un terme. Certes, Cajรฉtan parle de la relation comme รฉtant ยซย rรฉfรฉrentielleย ยป, mais le fait est que l’analogie fournie ne parvient pas ร servir la cause romaine. Mรชme si nous concรฉdons que la relation de filiation existe toujours aprรจs la mort d’un pรจre, il ne s’ensuit pas pour autant que les accidents, en tant qu’accidents, puissent exister sans un sujet, qui n’est pas pour eux un ยซย terme-vers-lequelย ยป ils se rรฉfรจrent.
La rรฉponse de la scolastique rรฉformรฉe
La rรฉponse protestante ร ce problรจme est formulรฉe de maniรจre similaire par Johann Gerhard, le cรฉlรจbre thรฉologien luthรฉrien : ยซ Autre chose est la relation relative, autre chose la relation absolue. L’absolue est celle qui est dirigรฉe vers le sujet et vers la dรฉpendance, c’est-ร -dire de l’accident vers le sujet ; la relation relative est dirigรฉe vers le terme opposรฉ. En effet, il n’y a pas lร de dรฉpendance, mais une opposition de corrรฉlatifs. La relation se rรฉfรจre au terme, non au sujet ; la relation gรฉnรจre la contrariรฉtรฉ des corrรฉlatifs. Cependant, l’inhรฉrence est une relation entre le sujet et l’accident qui indique plutรดt la dรฉpendance et la conjonction que la dissension et la sรฉparation21. ยป
L’argument rรฉformรฉ est que la transsubstantiation implique une contradiction en parlant d’accidents qui existent par eux-mรชmes, puisque cela est contraire ร la nature mรชme d’un accident ; Ergo, la position des papistes impliquerait que Dieu peut faire en sorte que la quantitรฉ soit ร la fois un (ou des) accident(s) et un (ou des) non-accident(s) en mรชme temps. En ce qui concerne la premiรจre partie, Rome a en effet รฉtรฉ prรชte ร aller jusqu’ร dire que les accidents existent par eux-mรชmes : ยซ Aprรจs la consรฉcration cependant, l’accident est sans sujet, car il existe per se [par soi], parce que la substance passe, tandis que les accidents demeurent22. ยป Cela apparaรฎt รฉgalement dans la rรฉponse de Thomas d’Aquin au ยซย problรจme des sourisย ยป, qui soulรจve la question de savoir comment une chose dรฉpourvue de matiรจre (c’est-ร -dire les espรจces aprรจs la consรฉcration) pourrait รชtre corrompue ou endommagรฉe ? Thomas rรฉpond que Dieu confรจre ร la quantitรฉ dimensionnelle un mode d’existence semblable ร celui d’une substance :
Mais il ne semble pas rationnel de dire que quelque chose arrive miraculeusement dans ce sacrement, sinon prรฉcisรฉment par la consรฉcration en vertu de laquelle il n’est pas question qu’une matiรจre soit crรฉรฉe ou revienne. Il semble donc qu’il vaut mieux dire ceci : C’est la consรฉcration qui accorde miraculeusement ร la quantitรฉ du pain et du vin d’รชtre le premier sujet des formes qui viendront ensuite. Tel est le propre de la matiรจre. Et c’est pourquoi, par voie de consรฉquence, il est accordรฉ ร cette quantitรฉ tout ce qui est attribuable ร la matiรจre. Et c’est pourquoi tout ce qui pourrait naรฎtre de la matiรจre du pain si elle existait, tout cela peut naรฎtre de cette quantitรฉ du pain et du vin, non pas par un nouveau miracle, mais en vertu du miracle antรฉrieur. [โฆ] La quantitรฉ du pain et du vin garde sa nature propre et reรงoit miraculeusement la vertu et la propriรฉtรฉ de la substance. C’est pourquoi elle peut aboutir ร l’une et ร l’autre, c’est-ร -dire ร la substance et ร la dimension23.
Par consรฉquent, il semblerait prรฉfรฉrable de dire que, tout comme la substance du pain est miraculeusement changรฉe en corps du Christ lors de la consรฉcration, de mรชme, par un miracle, les accidents sont faits subsistants, ce qui est le propre d’une substance. Par consรฉquent, ils produisent tous les effets et subissent tous les changements que la substance produirait ou subirait si elle รฉtait prรฉsente. C’est pourquoi, sans aucun autre miracle, ils peuvent enivrer, nourrir, รชtre rรฉduits en cendres ou en poussiรจre, de la mรชme maniรจre et dans le mรชme ordre que si la substance du pain et du vin รฉtait prรฉsente24.
C’est l’opinion suivie par saint Thomas [Aquin] dans cette question, disant qu’il a รฉtรฉ donnรฉ aux dimensions la propriรฉtรฉ de la substance, son acte, sa puissance et son efficacitรฉ25.
Dans une telle considรฉration mathรฉmatique, la quantitรฉ dimensionnelle prend le mode de la substance (ยซย accipit modum substantiaeย ยป). Par consรฉquent, dans le cas de dimensions existant rรฉellement sans substance, les sens observent ร la fois la quantitรฉ et quelque chose de quantifiรฉ, c’est-ร -dire des dimensions sur le mode de la substance26.
ร partir de lร , on peut voir comment Thomas d’Aquin sโest rendu encore plus vulnรฉrable ร lโobjection des rรฉformรฉs : ร savoir que la transsubstantiation implique de maniรจre irrationnelle que Dieu transforme des accidents en substances tout en restant des accidents. Si la quantitรฉ dimensionnelle possรจde la puissance et la propriรฉtรฉ d’une substance (et peut donc gรฉnรฉrer une substance, comme le dit Thomas ici), quโelle est le sujet des formes subsรฉquentes, et quโelle peut subir la gรฉnรฉration et la corruption, de quelle catรฉgorie d’รชtre commence-t-elle ร se rapprocher de plus en plus ? Quelle condition nรฉcessaire pour รชtre une substance n’a-t-elle pas remplie ? Le thomisme lui-mรชme considรจre la quantitรฉ comme l’accident ยซ premier ยป, celui qui ressemble le moins aux autres catรฉgories d’accidents et qui est le plus similaire au composรฉ matiรจre-forme, c’est-ร -dire ร la substance โ la chose qui est capable de subjectiviser diffรฉrentes propriรฉtรฉs et formes27. ยป ร cela s’ajoute la dรฉclaration de Thomas d’Aquin selon laquelle les accidents eucharistiques possรจdent le mรชme type d’esse subsistens [รชtre subsistant] qu’ils avaient avant la consรฉcration, la diffรฉrence รฉtant que ce dernier est soutenu par Dieu : ยซ โฆ de mรชme que dans les qualitรฉs qui demeurent dans le sacrement il reste une action correspondant ร l’action de la substance existant auparavant, de mรชme aussi l’รชtre subsistant qui convient aux dimensions restantes correspond ร cet รชtre que la substance du pain avait auparavant28. ยป
Une remarque importante sur la primautรฉ de la quantitรฉ chez Thomas est qu’elle conduirait apparemment ร tenir pour vraies des prรฉdications absurdes, comme de dire qu’une quantitรฉ est blanche, chaude, froide, etc. รvidemment, personne de sensรฉ ne concรฉderait jamais la vรฉritรฉ de telles propositions. Cela fonctionne comme un argument de reductio ad absurdum [rรฉduction ร l’absurde] contre l’idรฉe de Thomas selon laquelle la quantitรฉ dimensionnelle sert de quasi-sujet aux accidents du pain et du vin. Si les attributs assignรฉs par le thomisme ร la quantitรฉ dimensionnelle sont effectivement vrais, et qu’elle fonctionne avec la puissance d’une substance, comment cela n’impliquerait-il pas de telles affirmations dรฉcrivant la maniรจre dont la quantitรฉ existe par rapport aux accidents qu’elle est censรฉe soutenir ?
Puisqu’une gรฉnรฉration rรฉelle requiert une matiรจre sous-jacente, comment Thomas d’Aquin rรฉpond-il ร cela ? Il propose deux solutions, dont la premiรจre est celle que nous avons vue plus haut chez le pape Innocent III, ร savoir que le corps et le sang du Christ retournent substantiellement ร l’รฉtat de pain et de vin dans leurs substances propres. รtant donnรฉ que Thomas rejette cette solution, il propose quelque chose de diffรฉrent : ยซ โฆ et alors, soit par consรฉquent la matiรจre elle-mรชme sera รฉgalement introduite en raison de la concomitance naturelle de la forme avec la matiรจre โ tout comme, en raison de la concomitance naturelle de l’รขme du Christ avec le corps, l’รขme รฉtait sous le sacrement ; et cela, d’une certaine maniรจre, revient ร la premiรจre affirmation, ร savoir que la matiรจre est faite ร nouveau. Ou bien, par la puissance divine, la nature de la matiรจre sera donnรฉe ร la dimension elle-mรชme, en raison de sa proximitรฉ avec elle, de sorte que ce qui est gรฉnรฉrรฉ soit composรฉ de matiรจre et de forme29. ยป. C’est prรฉcisรฉment le mรชme langage problรฉmatique que celui que nous avons dรฉjร rencontrรฉ. Qu’est-ce qui empรชche ici la matiรจre d’รชtre rรฉellement prรฉsente en tant que chose ร partir de laquelle la gรฉnรฉration et la corruption ont lieu ?
Les trois conditions de la substance
En rรฉsumรฉ, la maniรจre dont je souhaite formuler l’objection rรฉformรฉe est un peu unique : quelles sont les conditions nรฉcessaires pour qu’un รชtre soit une substance ? Si la quantitรฉ existe per se [par soi] et qu’elle est le sujet d’autres accidents, qu’est-ce qui fait qu’elle n’est pas une substance ? Si l’on souhaite accepter cette consรฉquence et concรฉder une rรฉponse affirmative ร la seconde question, la transsubstantiation est vaincue, puisque nous avons maintenant une quantitรฉ dimensionnelle qui est ร la fois un accident et une substance, ce qui est contradictoire. Par consรฉquent, les romanistes chercheront ร nier que la quantitรฉ dimensionnelle soit une substance. La question est de savoir s’ils peuvent le faire de maniรจre cohรฉrente. En ce qui concerne ces ยซ conditions nรฉcessaires ยป pour la substance, nous pouvons en dรฉnombrer trois : (1) ne pas exister dans un autre, (2) exister per se, et (3) รชtre le sujet de soutien des accidents, cette derniรจre รฉtant le constituant formel de la substance30. Sur la base d’une plรฉthore de textes de la tradition thomiste, la quantitรฉ dimensionnelle de l’Eucharistie aprรจs la consรฉcration remplit chacun de ces trois critรจres.
Ma suspicion principale, ร savoir que la distinction entre inhรฉrence aptitudinelle et inhรฉrence actuelle a รฉtรฉ conรงue pour les besoins de la transsubstantiation et non sur des bases purement mรฉtaphysiques, se trouve confirmรฉe par le fait qu’en dehors des discussions sur l’Eucharistie, les scolastiques dรฉfinissent les accidents prรฉcisรฉment de cette maniรจre aristotรฉlicienne plus stricte. Par exemple, lorsque Thomas d’Aquin examine les relations trinitaires :
Pour รฉclaircir cette question, notons dโabord quโen chacun des neuf genres dโaccident, il y a deux aspects ร considรฉrer. Il y a dโabord lโรชtre qui convient ร chacun dโeux en tant quโaccident ; et pour tous en gรฉnรฉral, il consiste ร exister dans le sujet : en effet, lโรชtre de lโaccident, cโest dโexister dans un autre. Lโautre aspect ร considรฉrer en chacun dโeux, cโest la raison formelle propre de chacun de ces genres. Or, dans les autres genres que la relation, par exemple dans la quantitรฉ et la qualitรฉ, la raison formelle propre du genre se prend encore par rapport au sujet ; on dit ainsi que la quantitรฉ est une mesure de la substance, que la qualitรฉ est une disposition de la substance. Mais la raison formelle propre de la relation ne se prend pas par rapport au sujet en qui elle existe ; elle se prend par rapport ร quelque chose dโextรฉrieur31.
Ou encore, lorsqu’il dรฉfend la rรฉfutation de Parmรฉnide par Aristote :
Soutient-on plutรดt que lโรชtre est accident seulement et non subsยญtance? Voilร chose tout ร fait impossible, puisque sans substance lโacยญcident ne peut pas du tout exister. Tout accident sโattribue en effet ร la substance comme ร son sujet ; la dรฉfinition mรชme de l’accident implique cela32.
Cette mรชme observation a รฉgalement รฉtรฉ relevรฉe par certains chercheurs au cours des derniรจres dรฉcennies dans leurs travaux sur la mรฉtaphysique de l’Eucharistie chez Thomas d’Aquin :
Il n’est pas surprenant que dans ses ลuvres philosophiques, Aquin ne fasse aucune rรฉfรฉrence ร la capacitรฉ de Dieu ร causer directement des accidentsโฆ Aprรจs tout, le fait que Dieu cause des accidents non inhรฉrents est un miracle, c’est-ร -dire une infraction au cours naturel des รฉvรฉnements, et les miracles concernent le thรฉologien mais non le philosophe. Ce qui est surprenant, c’est que dans les ลuvres philosophiques de Thomas, nous ne trouvons aucune mention de la possibilitรฉ logique pour un accident d’exister sans inhรฉrer dans une substance. Ce n’est que lorsqu’il s’exprime en tant que thรฉologien que Thomas introduit sa reformulation de ce qu’est un accident33
Il semble que nous ayons ici une discontinuitรฉ entre Thomas philosophe et mรฉtaphysicien, qui cherche ร dรฉgager le sens vรฉritable d’Aristote, et Thomas thรฉologien, qui dรฉfend les dogmes mรฉdiรฉvaux de Rome.
La fausse analogie de l’Incarnation
Lorsqu’il s’agit du concept selon lequel Dieu suspend les effets naturels des crรฉatures, et qui ร premiรจre vue semble impliquer une contradiction (comme dans le cas de la substance et des accidents), les thomistes argumentent gรฉnรฉralement par analogie pour montrer qu’un tel miracle est possible, en recourant ร l’Incarnation. Par exemple, on peut voir cet argument prรฉsentรฉ par les scolastiques baroques de Salamanque :
Il est รฉgalement proportionnรฉ pour un accident d’รชtre dans un sujet que pour une substance complรจte de ne pas รชtre dans un autre. Mais par la puissance divine, il peut รชtre fait qu’une substance complรจte soit dans une autre, comme cela est clair dans le mystรจre de l’Incarnation, oรน l’humanitรฉ, qui est une nature complรจte, existe dans le Verbe. Par consรฉquent, par la puissance divine, il peut semblablement รชtre fait qu’un accident ne soit pas dans un autre ; et c’est ainsi que cela se passe dans ce mystรจre34.
Selon mon estimation, ce parallรจle est inadรฉquat pour plusieurs raisons :
- Pour un thomiste strict, il est trรจs รฉtrange de prรฉtendre qu’il existe une ยซ proportion รฉgale ยป entre la relation substance-accident et la maniรจre dont les substances existent en elles-mรชmes. Traditionnellement, c’รฉtait Scot qui pensait l’Incarnation selon un modรจle ยซ substance-accident ยป, les deux impliquant une relation de dรฉpendance35.
- Dans l’union hypostatique, la nature humaine n’existe pas totalement sans subsistance (comme le font les accidents eucharistiques dans la transsubstantiation), mais elle existe รฉnypostatiquement [แผฮฝฯ ฯฯฯฯฮฑฯฮฟฯ, enhypostatos] dans la personne divine du Logos, qui communique sa subsistance ร cette nature assumรฉe. Ce qui constitue exactement cette communication de subsistance รฉtait un sujet de dรฉbat entre thomistes et scotistes, ainsi qu’entre luthรฉriens et rรฉformรฉs durant l’รจre de la Post-Rรฉforme36.
- Il semble que les docteurs de Salamanque confondent la subsistance, qui rend une nature individuรฉe incommunicable ร tout autre terme, avec la nature formelle de la substance et son existence per se. On peut le voir d’abord dans la maniรจre dont la subsistance doit รชtre dรฉfinie : ยซ [La subsistance] ajoute ร la nature un terme ou une formalitรฉ substantielle, qui exclut le mode d’inhรฉrence et le mode de partie communicable, et rend ainsi la nature terminรฉe et incommunicable ร tout autre terme ultรฉrieur, tout comme un point termine une ligne par une addition et une terminaison positives37. ยป ยซ [La subsistance] achรจve [la nature] et la rend subsistante per se par la persรฉitรฉ de l’indรฉpendance ร l’รฉgard d’un soutienโฆ elle constitue le suppositum [le suppรดt], en tant qu’incommunicable ร un autre38. ยป La maniรจre dont les accidents dรฉpendent d’une substance n’est pas identique ou ยซ รฉgalement proportionnรฉe ยป ร la maniรจre dont la subsistance fonctionne avec une substance. La subsistance rend une nature incommunicable, tandis que les accidents ne font rien de tel โ ils donnent plutรดt un รชtre accidentel ร une substance qui est dรฉjร complรจte dans son propre ordre d’รชtre. La blancheur rend une chose blanche, et la quantitรฉ rend la substance divisible.
- La subsistance relรจve de la dรฉfinition de la personnalitรฉ humaine, et de la nature humaine en tant que telle. En revanche, รชtre inesse [รชtre-dans] relรจve de l’essence mรชme et de la ratio formelle d’un accident (ce qui est concรฉdรฉ par nos opposants, bien que dans le sens d’une aptitude ร inhรฉrer). C’est pourquoi il n’est pas incohรฉrent qu’il y ait une nature humaine qui manque de sa subsistance propre, et qui soit ร la place unie hypostatiquement ร la subsistance d’une personne divine. La mรชme chose, cependant, ne peut รชtre dite des accidents.
- La relation des accidents รฉtant inesse en est une d’inhรฉrence, ce qui ne peut รชtre dit de la subsistance de la nature humaine dans le Verbe, sous peine d’impliquer une puissance passive en Dieu.
- Les Salmanticenses enseignent par ailleurs dans cette mรชme disputation que les accidents eucharistiques n’ont besoin d’aucun nouveau mode positif pour exister per se aprรจs la consรฉcration39. En revanche, la nature humaine du Christ subsiste bel et bien dans un sujet, ร savoir la personne divine du Verbe, et dรฉpend de lui, bien que sans l’informer.
La thรจse de la conservation divine
Une autre rรฉponse, plus courante dans la littรฉrature thomiste, consiste ร souligner que la dรฉpendance qu’un accident a envers sa substance est moindre que la dรฉpendance que l’accident, en tant qu’รชtre crรฉรฉ, a envers Dieu, qui est la Cause Premiรจre de tous les รชtres. Tout effet qui peut รชtre accompli par Dieu par la mรฉdiation d’une cause seconde peut รฉgalement รชtre accompli sans cette cause seconde, puisqu’il dรฉpend ultimement de Dieu. C’est pourquoi Dieu peut faire en sorte qu’une Vierge enfante sans semence masculine, par exemple. Telle est la formulation de cette rรฉponse chez Thomas :
Cela peut รชtre fait par la puissance divine : car puisqu’un effet dรฉpend plus de la cause premiรจre que de la cause seconde, Dieu, qui est la cause premiรจre ร la fois de la substance et de l’accident, peut, par sa puissance illimitรฉe, prรฉserver un accident dans l’existence lorsque la substance par laquelle il รฉtait prรฉservรฉ dans l’existence comme par sa cause propre est retirรฉe, tout comme sans causes naturelles il peut produire d’autres effets de causes naturelles, de mรชme qu’il a formรฉ un corps humain dans le sein de la Vierge, ยซย sans la semence de l’hommeย ยป40.
Lร oรน cela devient plus intรฉressant, cependant, c’est lorsqu’on s’interroge sur la nature de cette conservation divine des accidents eucharistiques. Doit-elle รชtre considรฉrรฉe comme un miracle au sens propre, et donc distincte du miracle de la transsubstantiation lui-mรชme ? Thomas voit la difficultรฉ de cette position et des positions similaires qui tentent de rendre compte de la gรฉnรฉration et de la corruption des espรจces du pain et du vin (comme lorsqu’une souris entre en contact avec l’hostie consacrรฉe, ou que le vin se renverse sur le sol). Il ne veut pas multiplier les miracles inutilement, et la tradition thomiste est donc beaucoup plus encline ร poser que cette conservation des accidents a lieu dans un sens extrinsรจque et dรฉnominatif, et qu’ainsi aucun nouveau miracle n’est requis.
Cependant, les thomistes tardifs ont eu tendance ร emprunter une voie diffรฉrente : ils admettaient en effet qu’une action divine nouvelle et distincte est nรฉcessaire pour les accidents eucharistiques de la part de Dieu Lui-mรชme41.
Siger de Brabant (1240-1284), l’un des principaux averroรฏstes de la pรฉriode mรฉdiรฉvale, fut une figure importante aux cรดtรฉs de Thierry pour condamner l’idรฉe d’accidents existant sine subiecto [sans sujet]. Face ร l’argument selon lequel la cause premiรจre produit immรฉdiatement les effets de la cause seconde, Siger critiquait cette approche, notant que deux รฉlรฉments supplรฉmentaires รฉtaient requis pour qu’une telle chose se produise : premiรจrement, la cause seconde reรงoit son principe d’opรฉration de la cause premiรจre ; deuxiรจmement, dans le cas oรน une cause premiรจre produit immรฉdiatement l’รฉvรฉnement (comme Dieu conservant les accidents eucharistiques), le principe d’opรฉration doit exister dans la cause premiรจre sous le mรชme mode que celui dans lequel il existe dans la cause seconde42.
Le recours ร une virtus [vertu] divine extrinsรจque qui maintiendrait ces accidents sรฉparรฉs est ad hoc. Pourquoi ne pas demander de la mรชme maniรจre si Dieu, par sa puissance, pourrait crรฉer un homme qui ne soit pas un animal rationnel ? Comme l’a รฉcrit Voetius : ยซ C’est comme si quelqu’un disait que la quidditรฉ et la dรฉfinition de l’homme consistent ร รชtre rationnel, et que, par la puissance absolue de Dieu, la rationalitรฉ pourrait faire dรฉfaut ร un homme qui marche ici, non pas parce que par sa propre essence il est un homme sans rationalitรฉ et sans intellect, mais parce qu’il est soutenu par la vertu divine. ยป Une relation peut-elle exister sans son fondement propre ? Une entitรฉ modale peut-elle exister sans un รชtre absolu auquel elle adhรจre ? Un effet formel peut-il รชtre prรฉservรฉ par Dieu sans cause formelle ? Une union peut-elle exister en dehors des extrรชmes de l’union par la puissance divine ? La rรฉponse ร chacune de ces questions est nรฉgative, et pour y rรฉpondre par l’affirmative, il faut redรฉfinir complรจtement les concepts les plus รฉlรฉmentaires de la logique et de la mรฉtaphysique. C’est exactement lร le piรจge dans lequel tombent les papistes !
Vulgarisation
Si vous avez lu l’article jusqu’ร ce point : fรฉlicitations. Visons maintenant ร en donner une explication plus accessible au lecteur profane.
Le cadre aristotรฉlicien de la doctrine romaine
La doctrine romaine est formulรฉe dans les termes de la philosophie aristotรฉlicienne de substance et d’accidents. Un accident, c’est ce qui existe dans un sujet/une substance. Par exemple, si un ours est blanc, on dit que sa blancheur existe dans le sujet ยซ ours ยป. ร l’inverse, l’ours existe par lui-mรชme. La blancheur est la blancheur de l’ours. L’ours n’est pas l’ours de quelque chose.
Lors de la consรฉcration des espรจces, Rome veut que la substance du pain soit convertie en substance du corps de Christ. Ce qui est obtenu au terme de cette transformation est donc le corps du Christ, il n’y a plus de pain. Les accidents du pain (son goรปt, son poids, sa couleur, etc.) demeurent en revanche.
Mais les thรฉologiens romains doivent alors affirmer que les accidents du pain n’existent pas dans le pain (ni dans le corps du Christ). Or, la dรฉfinition d’un accident, nous l’avons vu, c’est ce qui existe dans quelque chose d’autre. En confรฉrant aux accidents de subsister par eux-mรชmes, sans inhรฉrer une substance, ils font des accidents des… non-accidents.
La solution de Thomas, et son รฉchec
Thomas tente de rรฉsoudre cela via la distinction essence/existence (inspirรฉe d’Avicenne) :
- L’essence d’un accident, ce serait d’avoir une aptitude ร inhรฉrer dans un sujet (et non pas nรฉcessairement d’รชtre effectivement dans un sujet) ;
- Dieu peut donc, par sa puissance, maintenir les accidents en existence sans qu’ils inhรจrent actuellement, sans pour autant les priver de leur dรฉfinition essentielle. Autrement dit : les accidents restent des accidents (leur essence est inchangรฉe), mรชme s’ils existent momentanรฉment sans sujet, par miracle.
Les scolastiques rรฉformรฉs (Voetius, Senguerdius) rรฉpliquent que Thomas ne rรฉpond pas vraiment au problรจme : la distinction entre aptitude ร inhรฉrer et inhรฉrence en acte se rapporte ร l’รชtre de l’accident. Autrement dit, l’aptitude ร inhรฉrer correspond ร un accident en puissance. Mais dรจs qu’un accident existe en acte, il est nรฉcessairement en train d’inhรฉrer. Concernant un homme existant en puissance, nous pouvons dire qu’il est potentiellement un animal rationnel. Cependant, il est impossible qu’un homme existe en acte sans รชtre un animal rationnel. Il en va de mรชme ici.
Thomas aggrave lui-mรชme son cas : il admet que les accidents eucharistiques passent du statut de id quo (ยซย ce par quoiย ยป une substance est telle) ร celui de id quod (ยซย ce quiย ยป existe de faรงon indรฉpendante). Mais c’est prรฉcisรฉment la dรฉfinition d’une substance ! Ainsi, la transsubstantiation thomiste conduit ร nouveau ร une contradiction : faire d’un accident une substance, c’est-ร -dire faire qu’une mรชme chose soit simultanรฉment accident et non-accident.
La solution de Gilles de Rome, et son รฉchec
Gilles de Rome propose une autre voie : puisque Dieu peut produire directement tout effet qu’une cause seconde produit, il peut ยซ soutenir ยป les accidents aprรจs la consรฉcration en se substituant ร la substance disparue. L’idรฉe repose sur une relation de causalitรฉ efficiente entre une substance et ses accidents : la substance cause et conserve ses accidents dans l’existence. Dieu, รฉtant la cause efficiente premiรจre, peut donc jouer ce rรดle directement, sans intermรฉdiaire. Mais Gilles admet par ailleurs que substance et accidents partagent un seul et mรชme esse (existence) โ l’accident existe parce qu’il est ยซย reรงuย ยป dans l’existant substantiel. Or, si l’รชtre de l’accident est le mรชme que celui de la substance, alors une fois la substance disparue, l’accident sรฉparรฉ doit acquรฉrir son propre รชtre distinct. Gilles le reconnaรฎt lui-mรชme… mais cela ouvre une nouvelle difficultรฉ : comment cet รชtre nouveau lui est-il communiquรฉ ? Par quelle transformation ?
Duns Scot rejette prรฉcisรฉment ce point : on ne peut pas postuler qu’un accident acquiert un nouvel esse aprรจs sรฉparation, car cela impliquerait une mutation en lui โ un passage de l’absence de cet esse vers cet esse. Or cette mutation est impossible ร catรฉgoriser :
- Ce n’est pas une gรฉnรฉration (les accidents ne se gรฉnรจrent pas) ;
- Ce n’est pas un accroissement ni une altรฉration (aucune quantitรฉ ou qualitรฉ nouvelle n’est acquise) ;
- Et si on cherche ร quel sujet appartient cette mutation (c’est-ร -dire quelle substance subit ce changement), on tombe dans une rรฉgression ร l’infini.
Par ailleurs, le pain et le vin sont des causes matรฉrielles de leurs accidents, pas des causes efficientes. Or Dieu ne peut pas ยซ se substituer ยป ร une cause matรฉrielle de la mรชme faรงon qu’ร une cause efficiente โ et de toute faรงon, Dieu n’est pas le sujet des accidents.
La solution de Duns Scot, et son รฉchec
Scot propose une approche diffรฉrente, plus radicale. Pour lui, contrairement ร Thomas et Gilles :
- Un accident possรจde son propre esse distinct, il n’en partage pas un avec sa substance ;
- Un accident possรจde sa propre individuation โ non par la matiรจre (comme chez Thomas), mais par l’haecceitas (l’eccรฉitรฉ), le principe d’individualitรฉ propre ร chaque รชtre chez Scot.
Dรจs lors, Scot distingue deux niveaux d’inhรฉrence :
- L’inhรฉrence actuelle : l’accident inhรจre rรฉellement dans un sujet ;
- L’inhรฉrence aptitudinelle : l’accident a une aptitude naturelle ร inhรฉrer, sans que cela soit nรฉcessaire ร son existence en acte.
Pour Scot, ce qui est absolu โ c’est-ร -dire ce qui n’est pas constitutivement une relation ร autre chose โ n’a pas besoin d’un terme pour exister. Un accident, en tant qu’entitรฉ absolue, ne requiert pas nรฉcessairement un sujet. Sa seule dรฉpendance absolument nรฉcessaire est envers Dieu, cause premiรจre de toute crรฉature.
Ainsi, un accident peut exister sans sujet, miraculeusement maintenu par Dieu seul โ son inhรฉrence dans une substance n’รฉtant qu’une nรฉcessitรฉ aptitudinelle, non absolue. Cette solution, nous l’avons dรฉjร relevรฉ, vient rendre caduque la distinction entre substance et accidents si elle autorise un accident ร exister en acte sans exister dans une substance.
L’aveu de Suarez
La difficultรฉ esquissรฉ plus tรดt n’est pas รฉvacuรฉe par les meilleurs mรฉtaphysiciens romains. Suarez admet que la raison ne parvient pas ร dรฉmontrer la possibilitรฉ pour un accident d’une existence sรฉparรฉe.
Une difficultรฉ supplรฉmentaire, la rรฉponse d’Innocent III, et son รฉchec
Une difficultรฉ pratique supplรฉmentaire surgit : que se passe-t-il quand les espรจces eucharistiques sont altรฉrรฉes โ mangรฉes par des souris, brรปlรฉes, corrompues ?
La rรฉponse du futur pape Innocent III est curieuse : par un nouveau miracle, la substance du pain revient au moment oรน le corps du Christ cesse d’รชtre prรฉsent sous les espรจces. Il admet mรชme que non seulement les propriรฉtรฉs accidentelles, mais aussi les propriรฉtรฉs naturelles semblent subsister โ le pain nourrit encore, le vin dรฉsaltรจre encore.
Cette position sera abandonnรฉe par la suite, Thomas d’Aquin en dรฉcrit l’inadรฉquation dans cet extrait de la Somme Thรฉologique non citรฉ dans l’article :
C’est pourquoi d’autres ont affirmรฉ que dans cette dissolution des espรจces se produit un retour de la substance du pain et du vin, et qu’alors cette substance revenue donne naissance aux cendres, aux vers, etc. Mais cette explication n’est pas possible. D’abord parce que, si la substance du pain et du vin a รฉtรฉ convertie au corps et au sang, comme on l’a vu, elle ne pourrait revenir que si le corps et le sang du Christ se reconvertissaient en la substance du pain et du vin, ce qui est impossible ; de mรชme, si l’air se convertit en feu, l’air ne peut revenir que si le feu se reconvertit en air. Mais si la substance du pain ou du vin รฉtait anรฉantie, elle ne pourrait revenir, car ce qui tombe dans le nรฉant ne revient pas dans le mรชme รชtre, numรฉriquement identique, sauf peut-รชtre ร dire que la substance revient parce que Dieu crรฉe entiรจrement une substance nouvelle au lieu de la premiรจre. Ensuite, cette solution paraรฎt impossible parce qu’on ne peut fixer le moment oรน la substance du pain reviendrait. Car il est รฉvident, d’aprรจs tout ce que nous avons dit, que, tant que subsistent les espรจces du pain et du vin, subsistent le corps et le sang du Christ, qui ne coexistent pas dans ce sacrement, nous l’avons vu, avec la substance du pain et du vin. Donc la substance du pain et du vin ne peut revenir tandis que les espรจces du pain et du vin subsistent43.
Thierry de Freiberg contre Thomas
Un autre auteur mรฉdiรฉval distingue deux maniรจre d’attribution. Premiรจrement, lorsqu’on dit qu’un triangle a trois cรดtรฉ, on lui attribue quelque chose de constitutif de son essence. On pourrait imaginer que le fait pour un accident d’inhรฉrer dans une substance (comme la blancheur existe dans l’ours) est ainsi constitutif de son essence. On pourrait encore imaginer un second mode d’attribution, comme lorsqu’on dit qu’un nombre a ยซ la propriรฉtรฉ d’รชtre pair ou impair. ยป Cela ne dรฉcrit pas l’essence mรชme du nombre, mais c’est une propriรฉtรฉ nรฉcessaire : le nombre est nรฉcessairement pair ou impair. Que l’on opte pour l’un ou l’autre afin de dรฉcrire le fait d’exister dans la substance, cela rend inconcevable un accident existant de maniรจre sรฉparรฉe.
Thomas avait invoquรฉ le Livre des Causes pour justifier que Dieu peut produire directement un effet sans cause seconde et donc ยซ soutenir ยป les accidents sans la substance.
Thierry rรฉpond que Thomas sort ce principe de son contexte : le Liber de Causis parle de causes au sein d’un mรชme genre, notamment la causalitรฉ formelle. Or, dans la transsubstantiation, c’est une causalitรฉ matรฉrielle qui est en jeu : le pain et le vin sont les sujets (causes matรฉrielles) des accidents. Et cette causalitรฉ-lร , Dieu ne peut pas s’y substituer, pour une raison simple et dรฉcisive : Dieu ne peut pas รชtre le sujet d’accidents. Ce n’est pas une question de puissance divine, mais de cohรฉrence catรฉgorielle. Demander ร Dieu de jouer le rรดle de sujet matรฉriel d’accidents, c’est demander une contradiction dans les termes.
La solution de Christian Wagner, et son รฉchec
Wagner propose de considรฉrer le rapport entre l’accident et la substance comme une relation : tout comme un fils reste le fis de son pรจre aprรจs la mort du pรจre, de mรชme les accidents demeurent les accidents du pain mรชme aprรจs disparition de la substance. Mais l’inhรฉrence d’un accident ร sa substance n’est pas une relation dans ce second sens โ c’est une dรฉpendance constitutive, non une rรฉfรฉrence ร un terme externe. La blancheur par laquelle un ours est blanc entretient avec l’ours un rapport constitutif de son existence. La relation d’un fils avec son pรจre relรจve d’un autre type de rapport. Un fils n’existe pas dans son pรจre comme la blancheur de l’ours existe dans l’ours.
Donc l’analogie pรจre-fils ne fonctionne pas : le pรจre est le terme de la relation de filiation, tandis que la substance n’est pas un ยซ terme vers lequel ยป l’accident se rรฉfรจre, mais son sujet d’existence mรชme.
Thomas contre Thomas
Thomas lui-mรชme, dans ses ลuvres purement philosophiques, dรฉfinit les accidents de faรงon strictement aristotรฉlicienne, sans jamais envisager la possibilitรฉ d’accidents sans sujet. C’est uniquement dans ses ลuvres thรฉologiques qu’il introduit la reformulation. C’est un aveu implicite que la distinction aptitudinel/actuel (ร savoir quel’essence d’un accident, serait d’avoir une aptitude ร inhรฉrer dans un sujet et non pas nรฉcessairement d’รชtre effectivement dans un sujet) est une construction thรฉologique ad hoc, et non une thรจse philosophique dรฉfendable indรฉpendamment.
La solution des Salamanques, et son รฉchec
Les thomistes de Salamanque arguent que si Dieu peut faire qu’une nature humaine complรจte subsiste dans une personne divine plutรดt que dans une personne humaine (lors de l’Incarnation), il peut pareillement faire qu’un accident existe sans sujet.
L’auteur dรฉmonte cette analogie sur plusieurs points :
- Premier problรจme : Dans l’Incarnation, la nature humaine n’est pas sans subsistance/personne โ elle subsiste dans celle du Verbe. Elle a un sujet, la personne divine, qui lui communique sa subsistance. Les accidents eucharistiques, eux, n’ont aucun sujet : ils flotteraient dans le vide ontologique.
- Deuxiรจme problรจme : La subsistance (ce qui rend une nature incommunicable et individuรฉe) et l’inhรฉrence (ce qui dรฉfinit constitutivemment un accident) sont deux choses radicalement diffรฉrentes. La subsistance appartient ร la personnalitรฉ, non ร l’essence formelle d’une nature. L’inhรฉrence, elle, appartient ร l’essence mรชme de l’accident. Priver une nature humaine de sa propre subsistance ne viole pas sa dรฉfinition formelle : elle reste une nature humaine. Priver un accident de son inhรฉrence, c’est en revanche le priver de ce qu’il est formellement.
- Troisiรจme problรจme : Si les accidents inhรฉraient dans le Verbe comme la nature humaine y subsiste, cela impliquerait une puissance passive en Dieu, ce qu’aucune รฉcole ne peut accepter.
La thรจse de la conservation divine, et son รฉchec
Thomas invoque la toute-puissance divine : puisque tout accident dรฉpend ultimement de Dieu plus encore que de sa substance, Dieu peut ยซ court-circuiter ยป la cause seconde (la substance) et conserver l’accident directement, comme il a formรฉ un corps humain sans semence.
L’auteur soulรจve deux difficultรฉs :
- Sur la multiplication des miracles : Thomas ne veut pas multiplier les miracles inutilement, mais la conservation des accidents sรฉparรฉs et leur capacitรฉ ร gรฉnรฉrer et corrompre (nourrir, s’altรฉrer, รชtre brรปlรฉs…) semblent bien requรฉrir des interventions divines supplรฉmentaires. Les thomistes tardifs finissent eux-mรชmes par admettre qu’une nouvelle action divine distincte est nรฉcessaire ;
- Sur la cohรฉrence de principe : Siger de Brabant formule une exigence logique dรฉcisive : pour qu’une cause premiรจre produise directement l’effet d’une cause seconde, le principe d’opรฉration doit exister dans la cause premiรจre sous le mรชme mode que dans la cause seconde. Or Dieu ne peut pas รชtre le sujet matรฉriel des accidents ce mode lui est impossible par dรฉfinition.
La thรจse de la quantitรฉ dimensionnelle, et son รฉchec
La quantitรฉ dimensionnelle dรฉsigne, dans la physique aristotรฉlico-scolastique, l’accident de quantitรฉ qui donne ร un corps ses dimensions spatiales (sa longueur, largeur, profondeur) et qui le rend ainsi รฉtendu dans l’espace et divisible en parties.
Dans le contexte eucharistique, aprรจs la consรฉcration, la substance du pain et du vin ayant disparu, Thomas d’Aquin fait de cette quantitรฉ dimensionnelle le ยซ sujet de substitution ยป des autres accidents (couleur, goรปt, odeur…) qui n’ont plus de substance pour les supporter. Elle joue alors un rรดle quasi-substantiel : c’est elle qui ยซ tient ensemble ยป les apparences sensibles du pain et du vin, qui permet leur altรฉration, leur caractรจre nutritif, leur corruption.
Pour qu’un รชtre soit une substance, trois conditions sont nรฉcessaires :
- Ne pas exister dans un autre ;
- Exister per se ;
- รtre le sujet de soutien des accidents.
Or la quantitรฉ dimensionnelle eucharistique, telle que dรฉcrite par Thomas lui-mรชme, remplit les trois : elle existe sans sujet, elle existe per se, et elle devient le sujet des autres accidents. La conclusion s’impose : la quantitรฉ dimensionnelle est une substance, ce qui contredit directement le fait qu’elle soit censรฉe rester un accident. L’alternative est donc :
- Soit on concรจde qu’elle est une substance et la transsubstantiation est fausse (il reste une substance du pain) ;
- Soit on maintient qu’elle est accident et on obtient une contradiction, car elle remplit toutes les conditions de la substance.
Conclusion gรฉnรฉrale : la transsubstantiation est impossible
Peut-on, par la puissance divine, crรฉer un homme qui ne soit pas un animal rationnel ? Une relation sans son fondement ? Un effet formel sans cause formelle ? Une union sans ses termes ? La rรฉponse est non dans tous les cas โ et cela non pas par dรฉfaut de puissance divine, mais parce que ces questions impliquent des contradictions dans les termes. Nier la rationalitรฉ ร un homme existant en acte, ou l’inhรฉrence ร un accident existant en acte, c’est la mรชme chose : dรฉtruire ce qu’on prรฉtend conserver, tout en affirmant le conserver.
La transsubstantiation, formulรฉe en termes aristotรฉliciens, conduit ร des contradictions logiques irrรฉductibles. La distinction entre inhรฉrence aptitudinelle et actuelle, loin d’รชtre un rรฉsultat de la mรฉtaphysique, est une construction ad hoc imposรฉe par les exigences d’un dogme, comme Suรกrez lui-mรชme l’a admis. Et Thomas d’Aquin, en tentant de sauver la doctrine, a progressivement dotรฉ les accidents de tous les attributs d’une substance, tombant ainsi dans la contradiction mรชme qu’il cherchait ร รฉviter.
- Aristote, Physique, Livre I, chap. 7 ; 190a, 30-35 dans les รฉditions plus rรฉcentes. Livre I, chapitre VIII, paragraphe 8 dans certaines รฉditions anciennes.[↩]
- Aristote, Mรฉtaphysique, Livre VII, chap. 1 ; 1028a, 10-30 dans les รฉditions rรฉcentes.[↩]
- Augustin, Soliloques, Livre II, chap. 22-23 ; chapitres XII et XIII dans les anciennes รฉditions.[↩]
- Richard Cross, โInherence and the Eucharist in Medieval Theology,โ dans The Metaphysics and Theology of the Eucharist: A Historical-Analytical Survey of the Problems of the Sacrament, รฉd. Gyula Klima, Springer, 2023, p. 266.[↩]
- Thomas d’Aquin, Quodlibet IX, Q. 2, art. 2[↩]
- Thomas d’Aquin, ST III, Q77, a1, ad2.[↩]
- David Twetten et Nathaniel Taylor, โDo Accidents Contain Inhering in a Substance in Their Definition? Aquinas vs. the Arts Masters and the Background in Avicenna,โ in The Metaphysics and Theology of the Eucharist: A Historical-Analytical Survey of the Problems of the Sacrament, รฉd. Gyula Klima, Springer, 2023, p. 153-192.[↩]
- Voetius, Disputations choisies : De Potentia Dei, parties 3 et 4[↩]
- Collegium Salmanticenses,ย Cursus theologicus Summam Theologicam angelici doctoris D. Thomae complectens, tract. 23, disp. 8, Q.2, Paris: J. Albanel, 1870, 18:519[↩]
- Gilles de Rome,ย Th. de Corp. Christi, th. 37.[↩]
- Qu. de esse et essentia, q. 10.[↩]
- Quodlibet II, q. 3.[↩]
- Duns Scot, Ordinatioย IV, dist. 12, q. 1.[↩][↩]
- Duns Scot,ย Ordinatio, IV, d. 12, q. 1, n. 17.[↩]
- Ibid.[↩]
- Francisco Suรกrez,ย Disputationes Metaphysicae, disp. 37, sect. 2.[↩]
- Innocent III,ย De Sacro Altaris Mysterio, book IV, ch. 11; dans PL 217:863B.[↩]
- Innocent III, De Sacro Altaris Mysterio, book IV, ch. 9; in PL 217:862C.[↩]
- Christian B. Wagner, https://www.christianbwagner.com/post/protestant-scholastic-argument-against-transubstantiation-refuted[↩]
- Cardinal Cajรฉtan, Commentary on Being and Essence, trad. Lottie H. Kendzierski, Milwaukee, WI: Marquette University Press, 1964, p. 300.[↩]
- Johann Gerhard, Loci Theologici, vol. 5, ch. 12.[↩]
- Pape Innocent III, De Sacro Altaris Mysterio, Livre IV, ch. 9 ; dans PL 217:862.[↩]
- Thomas d’Aquin, Somme Thรฉologique, IIIa, Q. 77, art. 5, sed contra & ad. 3.[↩]
- Thomas d’Aquin, Summa Contra Gentiles, IV.66.[↩]
- Cardinal Thomas de Vio Cajetan,ย Commentaria in Summam Theologicam:ย Tertia Pars, Q. 77, art. 1; dansย Opera omnia, iussu impensaque Leonis XIII. P.M. edita, Rome, 1906, 12:194.[↩]
- Jรถrgen Vijgen,ย The Status of Eucharistic Accidents โsine subiectoโ: An Historical Survey up to Thomas Aquinas and Selected Reactions, Berlin, Akademie Verlag, 2013, p. 187.[↩]
- Aristote, Catรฉgories, ch. 5, 4a10].].
On voit รฉgalement comment les accidents sont transformรฉs en ยซ quasi-substances ยป lorsque les mรฉdiรฉvaux tentent d’expliquer comment les รฉlรฉments consacrรฉs sont encore capables de possรฉder une valeur nutritionnelle : ยซ Quant ร l’autre [objection], il faut dire qu’il y a ici diffรฉrentes rรฉponses, et je n’en prรฉjuge aucune : car certains disent que lors du passage de ces espรจces dans un autre [corps], la substance premiรจre de ces espรจces retourne. Mais d’autres disent que, de mรชme que les espรจces sont lร sans sujet, comme dans l’acte d’une substance, de mรชme en nourrissant elles ont l’acte d’une substance. Et l’une ou l’autre de ces deux affirmations peut รชtre dite de maniรจre tout ร fait appropriรฉe[[Albert le Grand, Commentaire sur les Sentences, d. XII, a. 16, ad. 5[↩]
- Commentaire sur les Sentences IV, dist. 12, q. 1, art. 1, qc. 3 ; voir aussi le rรฉsumรฉ de Vijgen dans The Status of Eucharistic accidents โsine subiectoโ, p. 190[↩]
- Thomas d’Aquin, Commentaire sur les Sentences IV, dist. 12, q. 1, art. 2, qc. 4.[↩]
- Henri Grenier, Thomistic Philosophy, St. Dunstanโs University, 1950, p. 366-367.[↩]
- Thomas d’Aquin, Summa Theologica, Part 1, Q. 28, art. 2[↩]
- Thomas d’Aquin, Commentaire de la Physique d’Aristote, Livre I, leรงon 3, n. 21.[↩]
- Giovanni Pino, โSubstance, Accident, and Inherence: Scotus and the Paris debate on the metaphysics of the Eucharistโ, dans O. Boulnois et al. eds., Duns Scot ร Paris 1302โ2002: Actes du colloque de Paris 2โ4 septembre 2002, Brepols, p. 282.[↩]
- Collegium Salmanticenses, Cursus theologicus Summam Theologicam angelici doctoris D. Thomae complectens, tract. 23, disp. 8, Q.2, Paris, J. Albanel, 1870, 18:506).[↩]
- Voir Richard Cross, The Metaphysics of the Incarnation: Thomas Aquinas to Duns Scotus, Oxford University Press, 2002.[↩]
- Voir Richard Cross, Christology and Metaphysics in the Seventeenth Century, Oxford University Press, 2023.[↩]
- Jean de Saint-Thomas, Cursus Philosophicus Thomisticus: Philosophia Naturalis, p. 1, q. 7, a. 1[↩]
- Jean-Baptiste Gonet, Clypeus Theologiae Thomisticae, tr. 11, disp. 8, a. 3, ยง2[↩]
- Collegium Salmanticenses, Cursus theologicus, 18:521.[↩]
- Thomas d’Aquin, STย III, Q. 77, Art. 1, sed contra.[↩]
- Collegium Salmanticenses, Cursus theologicus, 18:510.[↩]
- Jรถrgen Vijgen, The Status of Eucharistic Accidents โsine subiectoโ, p. 285.[↩]
- ST IIIa, Q77, a5.[↩]





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