Je pense qu’il s’agit du meilleur livre sur le pardon si on prend pour critère principal l’exhaustivité : il aborde ses aspects apologétique (vis-à-vis de la pensée non-chrétienne, en particulier séculière ou plus récemment woke), théorique/théologique (l’enseignement de la Bible à son sujet, sa place dans la grande histoire de la Bible) et pratique (comment faire pour pardonner). En particulier, les conseils pratiques sont bien fournis, Keller a placé à la fin des annexes qui résument la définition biblique du pardon, et ses différentes étapes ou actions pratiques pour le mettre en œuvre. En bref, un livre qui combine de façon remarquable orthodoxie biblique (fidélité à l’enseignement de la Bible sur le pardon) et conseils pratiques. Keller semble avoir retrouvé sa flamme de réformé, il y cite de nombreux théologiens ou pasteurs réformés : Jean Calvin, Herman Bavinck (plein de fois), Charles Hodge, Stephen Charnock, Brooks, Richard Sibbes.
Le seul point perfectible pour ma part, c’est que d’autres exemples ou situations de la vie courante auraient été utiles pour illustrer ses conseils. Par exemple, les relations au travail ou à l’école, le pardon dans le couple, dans la famille, notamment dans les familles recomposées passées par le divorce, entre les parents et les enfants, dans le cas où l’offenseur est déjà décédé, etc.

Keller introduit son livre avec la fameuse parabole du serviteur impitoyable remixée avec des éléments du XXIe siècle dans le monde de la finance.
L’histoire du pardon
Dans une première partie plutôt théorique, Keller étudie le pardon tel qu’il a été conçu dans l’histoire, en particulier dans la civilisation occidentale.
Il analyse d’abord notre époque (la modernité et la postmodernité) où la culture de la thérapie et l’individualisme ont soit déformé, soit rendu impossible le pardon par définition.
- La première car on juge que ce qui prime d’abord, c’est le bien-être de la victime, avec lequel le pardon est incompatible, ou bien il doit être pratiqué uniquement s’il ne la met pas à l’aise et seulement pour son bien.
- Le second car malgré les apparences, nos sociétés occidentales ont renoué par leur exaltation de l’individu (l’individualisme) avec la culture de la honte et de l’honneur. Alors qu’auparavant, l’honneur et la honte d’une personne dépendaient de sa place dans la collectivité, elles sont désormais fonction de ses désirs individuels et personnels quels qu’ils soient. En particulier, la victimisation est valorisée : plus quelqu’un est victime du système et cumule des discriminations, plus il mérite qu’on lui accorde notre considération. D’autre part, on trouve aussi une haine produite par la cancel culture qui consiste à considérer tous ceux qui seraient à l’origine de discriminations non plus comme des gens simplement dans l’erreur, mais des hérétiques avec lesquels il faudrait couper tous les ponts. Ces deux facteurs (victimisation et cancel culture) qui constituent en fait une véritable nouvelle religion remplissant le vide du relativisme moral et en matière de croyances religieuses (cf. Émile Durkheim sur le besoin de religion qu’a toute société pour fonder son unité), rendent le pardon totalement inconcevable : le coupable est un ennemi qui ne mérite que notre haine pour avoir sali notre honneur en tant qu’individu.
En rejetant la religion chrétienne, la société occidentale est devenue encore plus moraliste et impitoyable étant donné qu’elle a perdu le seul fondement possible au pardon.
Il étudie ensuite le pardon dans la philosophie antique occidentale ayant précédé le christianisme. Il n’y a pas de pardon chez Platon, ni chez Aristote malgré parfois la possibilité d’être indulgent, ni encore chez les stoïciens qui nous disent de ne pas tenir compte de l’offense non par amour du coupable, mais parce qu’il nous ferait perdre notre temps. C’est le christianisme qui a introduit la possibilité même du pardon avec l’enseignement et le sacrifice de Jésus pour nous.
Enfin il étudie le pardon tel qu’il est enseigné dans la Bible, du début à la fin, de Genèse à Apocalypse. En termes techniques, il fait une théologie biblique du pardon. Dès la Chute d’Adam, le pardon devient nécessaire pour rétablir la relation de l’homme avec Dieu. Dans l’Ancien Testament, Dieu répète souvent déjà des promesses de pardon, à Adam, aux patriarches et à Israël. Celles-ci sont de plus en plus claires dans le message des prophètes malgré le péché de plus en plus grand d’Israël. Dans le Nouveau, Dieu accomplit pleinement ces promesses en Jésus. Sur la croix, Jésus a payé la dette que nous devions à Dieu pour nos péchés envers lui. Tout homme qui place sa confiance en ce sacrifice reçoit le pardon divin.
Comprendre le pardon
Dans cette partie, Keller s’attelle à préciser ce qu’est le pardon et ce qu’il n’est pas, et à voir comment il s’applique. Il montre d’abord qu’il se concilie tout à fait avec la justice de Dieu, autre attribut auquel on oppose souvent à tort son amour.
Le chapitre 7 (Les principes fondamentaux du pardon) est pour moi l’un des meilleurs. Il définit le pardon, et en particulier aborde la contradiction apparente entre des passages où Jésus semble défendre que le pardon est inconditionnel (Marc 11,25), et ailleurs qu’il semble être conditionné par la repentance de l’offenseur (Luc 17:3-4). Comme il est peu probable que Jésus se contredise lui-même, ou au moins pourrait-on accorder cette lecture la plus charitable, il semble plutôt que Jésus décrit deux aspects différents du pardon. D’abord le pardon intérieur : il nous faut renoncer à toute vengeance et choisir d’assumer nous-mêmes la dette de l’offense (accepter de subir ses conséquences). Et ensuite le pardon horizontal qui est la réconciliation avec l’offenseur, ou au moins une première étape dans le sens de cette démarche. Celle-ci n’est possible que si l’offenseur se repent et est donc impossible s’il le refuse ou s’il est déjà décédé. C’est une étape nécessaire, non pas tant pour guérir l’offensé (bien que dans les faits elle lui soit largement profitable), mais plutôt dans le bien de l’offenseur, pour le « gagner », le détourner de son péché et éviter d’autres futures victimes. Il explicite les fameuses trois sous-étapes données par Jésus (Matthieu 18,15-17) s’il s’agit d’un chrétien : le reprendre seul, puis en cas d’échec avec deux ou trois frères, et enfin en informer l’Eglise (souvent le ou les pasteurs). Bien sûr, ces deux pardons ne doivent pas empêcher que justice soit faite dans le cas de fautes graves comme des abus sexuels, des actes violents irrémédiables, des vols importants, etc. Pour compléter, il y a aussi le pardon vertical, celui que Dieu nous accorde si nous plaçons notre foi dans le sacrifice de Jésus pour nos fautes. Cette analyse reprend celles de D. A. Carson dans Love in Hard Places et de David Powlison dans Chrétien en colère.
Keller dissipe aussi les malentendus, le pardon, ce n’est pas ignorer la gravité de l’offense, l’apitoiement sur soi, ni pour finir l’autoflagellation. Cela rejoint la distinction de Paul entre la tristesse selon Dieu qui produit la repentance et la tristesse selon le monde qui produit la mort (2 Corinthiens 7,10).
Le pardon en pratique
Dans cette dernière partie, on trouve des chapitres pratiques sur comment très concrètement recevoir le pardon de Dieu si l’on n’est pas encore chrétien, pardonner à notre offenseur et entreprendre avec lui un processus de réconciliation dans la mesure du possible. En sachant que Keller a inclus des résumés utiles dans des annexes à la fin du livre.
Illustration de couverture : Vincent Malo, Jésus guérit miraculeusement un paralytique à Capharnaüm, aquarelle, Galleria nazionale di Palazzo Spinola. Gênes, Italie, 1600-1650.





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