Une vision réformée de la science – Abraham Kuyper (On Calvinism 4)
6 octobre 2026

Nous continuons notre synthèse des conférences sur le calvinisme nommées Stone Lectures, qu’Abraham Kuyper a données face à des réformés américains en 1898. À cette époque où le débat entre créationnisme et évolutionnisme était encore très vif, Abraham Kuyper donne ici sa propre contribution au débat, avec le souci non pas de répondre preuve pour preuve, mais principe à principe, conformément à ce qu’il a mis en avant dès sa première conférence.

Synthèse

Il commence par dissiper une objection selon laquelle le christianisme en général, et le christianisme réformé en particulier, est opposé aux principes de la science. Il fait remarquer qu’après le siège de Leyde (1574), les Pays-Bas ont accordé à titre de récompense le droit d’établir une université d’État, plutôt que des titres ou des richesses matérielles. Cette anecdote est bien la preuve que le monde académique et universitaire est valorisé dans la religion réformée.

Mieux même, le principe de la prédestination est une puissante motivation à l’entreprise scientifique. La prédestination implique que l’univers n’est pas le produit du hasard ou du caprice, mais qu’il est régi par un ordre, des lois stables et une unité voulue par le Créateur. La science, en tant que recherche des lois universelles de l’unité du cosmos, devient possible et nécessaire parce que justement il y a un Créateur qui ordonne le monde.

La Réforme en particulier a rétabli un équilibre qui, selon lui, affectait le Moyen Âge. En effet, durant le Moyen Âge, la théologie et la recherche du salut céleste avaient dégradé la considération pour la création terrestre. Les choses séculières et le corps étaient dévalorisés au profit de l’esprit et de la vie future. La Réforme a amené un peu plus d’équilibre en redonnant de l’importance à la création.

  1. Le Christ n’est pas seulement le Sauveur des âmes, il est aussi le Créateur du monde et le restaurateur de l’ordre cosmique (le principe réformé dont il parlait à la première conférence).
  2. La science produite par les païens ou par les non-chrétiens est digne d’être étudiée à cause de la grâce commune. La grâce commune ne sauve pas éternellement, mais elle freine les ravages du péché et permet le développement de la culture, de la société et des sciences d’exploration. Pour le calviniste, étudier le monde séculier, c’est admirer le chef-d’œuvre de Dieu.

Au Moyen Âge, la science était subordonnée à la tutelle de l’Église (la papauté) ou de l’État (l’empire). L’Église condamnait les innovations scientifiques au nom de la juridiction ecclésiastique.

En séparant les sphères d’autorité et en affirmant que l’Église relève de la « grâce particulière » tandis que les sciences et la culture relèvent de la « grâce commune », le calvinisme a libéré la sphère scientifique de la censure cléricale. Il a incité l’homme à accomplir le mandat d’origine : « remplissez la terre et soumettez-la ».

L’évolutionnisme

Il en vient alors à la querelle majeure entre le monde ecclésial et le monde scientifique de la fin du XIXe siècle : l’évolutionnisme.

Pour Kuyper, qui a une approche particulière comme on l’a vu, il ne s’agit pas d’un combat entre la foi et la science, puisque (1) toute la science repose sur des axiomes que l’on prend par la foi et (2) la foi essaie de s’exprimer de manière cohérente et rationnelle.

Le débat tourne en fait autour de deux systèmes scientifiques différents basés sur des présupposés différents et irréconciliables.

  1. Les Normalistes (Évolutionnistes / Darwinistes) :
    • Ils considèrent que le cosmos est dans son état normal et qu’il évolue de manière continue selon des processus purement naturels.
    • Ils rejettent la création primordiale, l’idée d’un être humain créé à l’image de Dieu, la réalité de la Chute et les miracles. Le darwinisme s’inscrit pleinement dans ce système en faisant dériver l’espèce humaine de formes de vie inférieures par un processus d’évolution indéfinie.
  2. Les Anormalistes (Créationnistes / Réformés) :
    • Ils soutiennent que le cosmos actuel est dans un état anormal, perturbé par la rupture du péché.
    • Ils maintiennent la création originelle distincte des espèces, la spécificité de l’homme portant l’image de Dieu, et la nécessité d’interventions miraculeuses ou régénératrices (le Christ, les Écritures) pour restaurer ce qui a été brisé.

Cela veut dire qu’il ne faut pas chercher à proposer des systèmes qui mixent les deux approches comme un amphibien. Il condamne ainsi l’évolutionnisme théiste, préférant un darwiniste qui s’assume plutôt qu’un chrétien qui ne s’assume pas.

Cela veut dire aussi que ce n’est pas que les créationnistes n’envisagent pas les mêmes faits que les évolutionnistes. La différence est dans la conscience du chercheur. Le chercheur chrétien possède dans sa conscience l’expérience du péché, l’expérience de la foi, le témoignage du Saint-Esprit, qui lui donne un autre point de départ pour évaluer les faits que le non-croyant. Ce n’est donc pas par ignorance, mais par une différence de présupposés que les créationnistes et les évolutionnistes divergent.

Puisque les prémisses de départ sont radicalement opposées et parallèles, les deux camps ne s’entendront pas sur une science « neutre » universelle. La solution réformée est de garantir la liberté scientifique absolue en permettant à chaque vision du monde de bâtir son propre système universitaire cohérent (à l’image de l’Université Libre d’Amsterdam).

Commentaire

La différence avec le fondamentalisme américain

J’ai suggéré par le passé qu’il y avait une différence de méthode entre Abraham Kuyper et son auditoire américain. Abraham Kuyper, qui a une méthode (des Lumières) « allemande », préfère examiner les présupposés et la mécanique de pensée. Les Américains, qui ont une mécanique (des Lumières) « écossaise », mettent l’accent sur les preuves empiriques et les raisonnements de bon sens. Selon moi, l’approche et l’argumentation à l’américaine ont montré leurs limites lors du procès de Scopes. À partir de là, toute la démarche fondamentaliste américaine est restée dans un état d’échec. Ses arguments aujourd’hui sont adressés aux chrétiens, mais ne sont plus adressés aux scientifiques et n’influent plus sur le débat.

Cependant, l’approche de Kuyper est intéressante en ce qu’elle est agnostique quant aux faits considérés : dans un discours ultérieur, Abraham Kuyper dira explicitement ne pas avoir d’animosité particulière contre l’évolutionnisme théiste, que Dieu peut bien avoir les mécaniques de création qu’il veut, tant que le principe de la science anormaliste est maintenu. Cela veut dire qu’un scientifique chrétien n’est pas obligé de recycler des arguments obsolètes depuis le début du XXe siècle ; il peut partir de l’état de l’art actuel en disant : « Puisque Dieu révèle qu’il y a eu une rupture dans l’histoire de l’humanité, comment la voit-on dans les sources que j’ai devant moi ? »

On objectera que cela s’oppose à la méthode scientifique qui consiste à observer puis déduire. Cependant, et c’était déjà un point lors des débats du XIXe siècle, le darwinisme n’a pas été établi sur la base d’une pure observation-déduction baconienne. En sens contraire, les créationnistes de l’époque utilisaient le baconisme strict comme une arme rhétorique, reprochant aux darwinistes de ne pas observer de spéciation directe en laboratoire et de s’éloigner ainsi de l’induction empirique classique.

Depuis le XXe siècle, la philosophie des sciences a largement reconnu que l’observation pure n’existe pas sans un cadre théorique préalable. Dès lors, pourquoi refuser a priori certains présupposés philosophiques ou théologiques ?

Cela ne veut pas dire que nous disposons aujourd’hui d’un paradigme scientifique anormaliste constitué. Au contraire, les scientifiques anormalistes eux-mêmes reconnaissent ne pas avoir ce genre de modèle structuré actuellement. Mais sur le principe, rien n’empêche théoriquement son existence et sa rigueur scientifique.

La double académie

Vers la fin de sa conférence, Abraham Kuyper devient excessivement optimiste, appelant à une multiformité de la science et imaginant qu’il y aurait une science normaliste et une science anormaliste, de la même façon qu’il y a des chrétiens catholiques et des chrétiens protestants. C’était ce qu’il espérait atteindre par son Université Libre.

Pour ma part, j’ai du mal à imaginer comment un monde académique pourrait être totalement divisé. L’expérience de l’Université Libre aurait pu montrer la résilience d’un monde scientifique parallèle au monde principal. Mais depuis la sécularisation de l’Université Libre, nous n’avons pas d’institutions qui aient poursuivi dans cette direction. Il est par ailleurs inimaginable qu’un monde académique parallèle puisse émerger sans une masse critique qui est hors de portée aujourd’hui.

Quand bien même il y aurait cette masse critique et deux académies distinctes, ce serait une situation hautement anormale et propice à toutes les corrections violentes. En effet, on peut gérer les divergences d’opinion à l’intérieur d’une même académie. Mais avoir deux mondes académiques différents revient à dire que l’un est hérétique et l’autre orthodoxe, ou inversement. On ne peut imaginer un gouvernement qui tolérerait que son corps d’experts et de savants soit divisé jusqu’au fondement. Il prendra forcément fait et cause pour un camp académique et suivra toutes ses condamnations de l’autre camp.

Une illustration possible pourrait être le lyssenkisme encouragé sous Staline. À cette époque, il y a eu deux biologies différentes, l’une basée sur des présupposés marxistes et la biologie majoritaire qui était basée sur les principes évolutionnistes. Ces mondes académiques n’ont pas cohabité et ne sont pas restés l’un à côté de l’autre. Ce genre d’arrangement est instable, à moins que l’État ne mette toute son énergie à soutenir l’Académie minoritaire.

Le problème de la « chimie calviniste »

Dès le vivant d’Abraham Kuyper, plusieurs critiques faisaient remarquer avec malice que le bon Docteur était bien incapable d’expliquer en quoi une « chimie calviniste » différait de la chimie ordinaire. Si l’on comprend aisément en quoi des présupposés anormalistes influencent la biologie, l’anthropologie ou la philosophie, quel peut être leur impact en mathématiques, en physique, en thermodynamique ou en informatique ?

En réalité, ce sont l’ensemble des sciences dures et formelles qui se prêtent mal à la distinction kuypérienne. Ces disciplines étudient la structure matérielle ou logique du cosmos — des domaines où les lois d’observation, de mesure et de calcul s’imposent de la même manière à tous les chercheurs, croyants ou non.

La distinction de Kuyper s’avère en revanche bien plus féconde pour les sciences humaines et sociales (sociologie, histoire, droit, psychologie). Dans ces disciplines, l’interprétation des données dépend directement de la vision que l’on se fait de l’homme, de la liberté, de la faute et de la société. On peut ainsi concevoir une sociologie ou une théorie du droit calviniste qui diffère fondamentalement des modèles matérialistes ou individualistes, alors qu’une physique ou une chimie calvinistes relèvent largement de l’illusion.

Une vision historique obsolète

Comme nous l’avons déjà fait remarquer à propos de sa vision de l’histoire américaine, Abraham Kuyper demeure très dépendant de l’état de l’art de l’historiographie de son époque. C’est ainsi qu’il retransmet sans recul l’idée reçue selon laquelle l’Église aurait étouffé la science au cours du Moyen Âge.

Or, l’histoire des sciences moderne montre qu’il s’agit d’une grille de lecture biaisée. Même à la Renaissance, lors du procès de Galilée par exemple, la réalité était plus complexe : c’était avant tout une faction de l’Université aristotélicienne qui s’appuyait sur l’autorité de l’Église pour censurer des rivaux académiques. Il ne s’agissait donc pas d’un combat manichéen entre l’Église et la Science, mais d’une rivalité interne entre paradigmes scientifiques, où l’un des camps utilisait le bras institutionnel de l’Église ou de l’État.

Il est vrai que la modernité a progressivement conduit à l’autonomisation des sphères du savoir. Pour autant, cela ne s’est pas fait en rupture brutale avec la foi, comme en témoigne la proportion considérable de clercs et de croyants convaincus parmi les grands pionniers de la science moderne du XVIe au XIXe siècle.

De bons principes de pastorale

Si les applications pratiques ou institutionnelles de Kuyper sont aujourd’hui en partie obsolètes, il convient de souligner la pertinence de sa vision théologique de la science. L’idée que la recherche scientifique est une noble vocation chrétienne — parce qu’elle consiste à explorer l’ordre et la volonté de Dieu manifestés dans le cosmos — constitue un apport précieux pour la pastorale, en particulier auprès des chrétiens engagés dans le monde académique.

En se gardant d’imposer une doctrine scientifique particulière, cette approche offre un moyen puissant de relier le travail séculier du chercheur à sa foi. Elle permet d’intégrer pleinement l’activité intellectuelle dans la vie spirituelle, afin que l’ensemble de l’existence soit orienté vers ce qui est bon et agréable à Dieu. Sur ce point précis, l’apport du système de vie réformé conserve toute sa fraîcheur et sa pertinence.

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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