Alors que le dernier film du producteur รฉtats-unien Christopher Nolan fait actuellement le buzz au cinรฉma, voici une traduction d’un article du philosophe catholique Kody W. Cooper oรน il discute la philosophie du film. J’ai rajoutรฉ des notes de bas de page de ma propre main quand j’ai trouvรฉ utile d’expliquer des choses et des choix de traduction. Vous pouvez retrouver ici la premiรจre partie de cet essai sur Oppenheimer.
Dans la premiรจre partie de cet essai consacrรฉ au film rรฉcent Oppenheimer, nous avons รฉtudiรฉ le dilemme รฉthique auquel Oppenheimer fut confrontรฉ quand son รฉquipe s’apprรชtait ร achever la fabrication de la bombe atomique. Nous nous sommes aussi confrontรฉs ร son argument selon lequel larguer la bombe atomique dรฉclencherait la crรฉation d’un gouvernement mondial, ce qui aurait pour effet dโinstaurer la paix dans le monde de faรงon durable. Cโest un raisonnement douteux, ร la fois sur le plan รฉthique et politique. Il est cependant possible qu’il ait tout simplement manquรฉ de clairvoyance dans sa rรฉflexion ร cause de sa vision erronรฉe de la nature et de la grรขce. Cette mauvaise comprรฉhension dรฉcoule du fait qu’il conรงoit la recherche scientifique comme une initiative agnostique, sans soumission ร la foi en Dieu.ย
Le scientifique qui ne comprend pas que sa vocation s’inscrit sous l’รฉgide de la providence et de la grรขce de Dieu a du mal ร saisir pleinement la signification de ce qu’il observe au microscope. En rรฉalitรฉ, comme l’a bien exprimรฉ Kepler, le chercheur dรฉcouvre ยซ l’esprit et la trace de Dieu ยป dans la Crรฉation, et non pas simplement une ยซ matiรจre ยป sans Dieu et sans but, que l’homme peut manipuler ร sa guise. Le pape Pie XII, qui vivait ร la mรชme รฉpoque qu’Oppenheimer, avait particuliรจrement bien saisi cette vรฉritรฉ.
Bien รฉvidemment, quand on fait allusion au vรฉnรฉrable serviteur de Dieu Pie XII dans un tel contexte politique, on ne peut ignorer les nombreuses critiques ร son encontre pour son attitude soi-disant trop passive lors de la Seconde Guerre mondiale qui lui a souvent valu le titre de ยซย pape dโHitlerย ยป.ย
Bien l’occasion ne soit pas appropriรฉe pour trancher ce dรฉbat historique, on peut au moins faire remarquer que, si lโon en croit le verdict le plus rรฉcent des ยซย Pius Wars1ยป, ses dรฉtracteurs ont souvent ignorรฉ des preuves dรฉrangeantes (contredisant leurs accusations) et tenu des propos diffamatoires ร son รฉgard. Lโรฉtude la plus ร jour, qui a bรฉnรฉficiรฉ d’un accรจs รฉlargi aux archives du Vatican, a dรฉmontrรฉ que Pie XII s’รฉtait opposรฉ au racisme des nazis, quโil a luttรฉ contre leur tyrannie, et a sauvรฉ la vie de milliers de Juifs.ย
En 1948, dans son discours remarquable ร l’Acadรฉmie pontificale des sciences, le pape Pie XII a exposรฉ une perspective chrรฉtienne de la science. C’รฉtait le cadre idรฉal pour une telle prรฉsentation au vu de l’estime que lโรglise accorde aux sciences naturelles comme en tรฉmoigne l’histoire de l’Acadรฉmie. L’Acadรฉmie pontificale des sciences puise ses origines dans l’Acadรฉmie des Lyncรฉens crรฉรฉe sous le pontificat de Clรฉment VIII en 1603. Il sโagit de l’une des premiรจres acadรฉmies des sciences crรฉรฉes spรฉcifiquement dans le but d’รฉtudier scientifiquement le monde naturel, et dont Galilรฉe finit par devenir membre. Elle fut rรฉtablie par Pie IX au XIXe siรจcle, puis reconstituรฉe et renommรฉe par Pie XI en 1936.ย
Lors de ce discours, Pie XII a qualifiรฉ notre รฉpoque d’ยซ รจre atomique ยป marquรฉe par la crรฉation de la bombeโฏ: ยซ l’arme la plus terrible que lโesprit humain ait imaginรฉe jusquโร ce jour ยป. Aprรจs avoir donnรฉ un bref survol historique des dรฉcouvertes qui ont permis de mieux comprendre le monde atomique et culminรฉ avec la capacitรฉ de lโhomme ร exploiter l’รฉnergie de l’atome, le pape fait lโรฉloge de la vocation scientifique : ยซ Admirables conquรชtes de lโintelligence humaine qui scrute et recherche les lois de la nature, entraรฎnant ainsi lโhumanitรฉ vers de nouvelles voies ! Pourrait-il y avoir conception plus noble ? ยป
Cependant, il a ensuite insistรฉ sur le fait que la recherche scientifique รฉtait un projet qui devait รชtre entrepris sous la souverainetรฉ de Dieu. En refusant de reconnaรฎtre que Dieu est ร l’origine de l’ordre quโil รฉtudie, le scientifique agnostique manque dโhumilitรฉ. En d’autres termes, lorsque lโhomme voit la science comme une initiative autonome sans Dieu, le scientifique risque de se prendre lui-mรชme pour un dieu. L’histoire d’Oppenheimer en est le parfait exemple.ย
Le cลur humain โ Oppenheimer le savait trop bien โ est sans cesse agitรฉ. Le film ne mentionne pas qu’il aimait citer des vers de George Herbert et quโil connaissait le poรจme ยซ The Pulley ยป. Ce poรจme raconte comment Dieu fait des dons de toute sorte ร l’homme, y compris l’honneur, le plaisir et la sagesse, mais quโil lui refuse le reposโฏ:
Mais garde-les avec un mรฉcontentement inquiet ;
Laisse-le รชtre riche et las, de sorte qu’au moins,
Si la bontรฉ ne le guide pas, la fatigue
Puisse le pousser vers mon sein.
Il semble toutefois que la lassitude quโรฉprouvait Oppenheimer ne l’ait jamais poussรฉ ร trouver refuge auprรจs de son Crรฉateur. L’agnostique quโil รฉtait n’a jamais renouรฉ avec la foi de ses ancรชtres hรฉbreux. Quand son ami Isidor Rabi apprit qu’Oppenheimer s’รฉtait mis sรฉrieusement au sanskrit pour rรฉussir ร lire la Bhagavad-Gita, les รcritures hindoues, il fut perplexe : ยซย Pourquoi pas le Talmud ?ย ยป Il n’eut manifestement pas non plus foi au ยซย Dieu en trois personnesย ยป de John Donne, de qui il sโest pourtant inspirรฉ pour donner le nom de Trinity au site d’essai de la bombe. Il va aussi de soi que les phrasesโฏ: Niels Bohr est son ยซย Dieuย ยป et ยซย Oppieย ยป son ยซย prophรจteย ยป ne sont pas ร prendre au sens littรฉral. Ce sont plutรดt des mรฉtaphores ironiques qui servent ร exprimer la vรฉritable foi d’Oppenheimer. ร vrai dire, Bohr nโest intervenu que tardivement dans le projet Manhattan pour donner conseil ร Oppenheimer dโรฉgal ร รฉgal, et non pas en tant que dieu ร son prophรจte.ย
Oppenheimer plaรงait sa foi dans la science, une foi baconienne2 en l’homme et sa capacitรฉ ร conquรฉrir et ร maรฎtriser la nature pour accroรฎtre son savoir et son pouvoir par la mรฉthode scientifique. Comme Oppenheimer l’a expliquรฉ lors d’une confรฉrence ร devant lโAmerican Philosophical Society en 1945, la foi des scientifiques se fonde sur ยซย le fait de reconnaรฎtre sans rรฉserve gรฉnรฉrale la valeur de la connaissance, du pouvoir de la science et du progrรจsย ยป3. C’รฉtait l’objectif vers lequel son cลur inquiet รฉtait dirigรฉ. Comme l’a observรฉ son ami Freeman Dyson : ยซย Cette inquiรฉtude l’a poussรฉ vers sa rรฉalisation suprรชme, l’accomplissement de la mission de Los Alamos…ย ยปย
Mettons de cรดtรฉ lโargument politique naรฏf ยซ pour la paix dans le mondeโฏยป dโOppenheimer pour nous concentrer sur son argument ยซโฏde la connaissanceโฏยป. Oppenheimer croyait que le secret scientifique de Los Alamos devait รชtre rรฉvรฉlรฉ au monde au nom du pouvoir scientifique et du progrรจs. Tout comme Promรฉthรฉe donna le feu aux hommes, Oppenheimer, au nom de la science, leur a offert le feu atomique (qui pouvait รชtre utilisรฉ ร des fins pacifiques comme pour produire de l’รฉnergie). Cependant, si ce constat sโavรจre correct, il souligne bien les dangers qui surgissent lorsqu’on dรฉconnecte la raison de la foiโฏ: les idoles exigent de nous toujours plus de sacrifices quand bien mรชme elles nous promettent quelque chose de bon.ย
Comme le raconte le film, lorsque le test de la premiรจre bombe nuclรฉaire ร Los Alamos fut un succรจs, Oppenheimer avait en tรชte (une paraphrase de) un vers du dieu Vishnou dans la Gita : ยซ Maintenant, je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes.ย ยป Il y a un dรฉbat sur ce qu’il voulait vraiment dire ici. Selon moi, Oppenheimer pensait ร lui-mรชme (littรฉralement, symboliquement et par synecdoque) ร ce moment-lร , peut-รชtre ร son grand dam. Son libre choix de se diriger vers la crรฉature plutรดt que vers le Crรฉateur pour donner du repos ร son cลur agitรฉ est la condition nรฉcessaire pour devenir un tel ยซย dieuย ยป. Dโaprรจs le tรฉmoignage du voisin d’Oppenheimer ร St. John, Oppenheimer prenait plaisir ร cela. Elle assista ร la fรชte d’ยซย Oppieย ยป ร l’occasion de l’anniversaire du largage de la bombe atomique par les Etats-Unis sur Hiroshima. Elle remarqua qu’ยซย il aimait ouvertement la bombe et son rรดle de Seigneur dans sa crรฉationย ยป. On pourrait dire les choses autrement avec une synecdoque : la Science, ou peut-รชtre plus prรฉcisรฉment le nouveau scientifique, รฉtait devenu un dieu redoutable, comme il en va pour toute idole. ย
Le film dรฉpeint pourtant trรจs bien (et avec finesse) Oppenheimer comme un homme rongรฉ par le remords. Suite aux bombardements, Oppenheimer ressentit presque immรฉdiatement de la culpabilitรฉ vis-ร -vis des ยซย pauvres gensย ยป : les dizaines de milliers de civils japonais, dโhommes, de femmes et dโenfants incinรฉrรฉs sur le coup ou dรฉcรฉdรฉs plus tard suites ร l’empoisonnement par irradiation. Peut-รชtre que sa conscience finit par le convaincre que le prix ร payer ร la science en termes de morts violentes et radioactives รฉtait bien trop รฉlevรฉ. Bien qu’Oppenheimer en personne ne reconnรปt jamais cela avec de tels termes, il confessa lors d’une interview tรฉlรฉvisรฉe en 1965 (qui n’apparaรฎt pas dans le film) que lui et ses collรจgues physiciens avaient ยซย connu le pรฉchรฉย ยป, l’orgueil, en pensant savoir ce qui รฉtait le mieux pour l’homme et le monde.ย
On compte parmi les victimes ยซย sacrificiellesย ยป de la bombe larguรฉe sur Nagasaki le 9 aoรปt 1945 ร 11h02, deux prรชtres catholiques, les pรจres Saburo Nishida et Fusayoshi Tamaya, et environ trente de leurs paroissiens rรฉunis pour la confession dans la cathรฉdrale d’Urakami, ร environ 500 mรจtres de l’รฉpicentre de Fat Man. Ils moururent tous sur le coup. Une statue de Marie aussi connue sous le nom de Vierge de Nagasaki (่ขซ็ใใชใขๅย hibaku Maria-zล), avec son visage carbonisรฉ et ses yeux brรปlรฉs, demeure un tรฉmoin durable et troublant des horreurs de ce jour funeste.ย

Comme les pรจres Nishida et Tamaya auraient pu l’expliquer ร Oppenheimer, la conviction du pรฉchรฉ dans la conscience crรฉe chez le pรฉnitent un besoin objectif de confession et de repentance. Il n’est donc pas surprenant qu’Oppenheimer, lors de sa premiรจre entrevue avec le prรฉsident Truman, peu de temps aprรจs les bombardements sur le Japon, lui ait dit : ยซย J’ai du sang sur les mains.ย ยป Mais Truman ne lui donna pas le pardon qu’il recherchait (il ne le pouvait pas).
Cโest ainsi qu’Oppenheimer s’imposa cette pรฉnitence : consacrer les prochaines annรฉes de sa vie ร plaider en faveur du contrรดle international des armes nuclรฉaires. De plus, quand il rรฉalisa que l’idรฉologie marxiste des Soviรฉtiques les empรชchait de coopรฉrer avec l’Occident, il exprima ses rรฉserves quant au dรฉveloppement de l’arsenal nuclรฉaire amรฉricain et s’opposa ร la crรฉation de la bombe ร hydrogรจne. (Le film laisse aussi entendre qu’il a choisi de subir le tribunal fantoche comme une maniรจre dโexpier ses fautes.) Son argument en faveur dโune retenue nuclรฉaire n’รฉtait pas dรฉraisonnable. Les รtats-Unis ne devraient pas tester la bombe H de peur de dรฉclencher une course aux armements car la Russie serait alors contrainte dโen faire de mรชme. Peut-รชtre y avait-il lโopportunitรฉ de mettre en place un traitรฉ d’interdiction complรจte des essais de la bombe H qui s’appliquerait de lui-mรชme รฉtant donnรฉ que tout essai de ce type serait facilement dรฉtectable. D’un autre cรดtรฉ, il semblerait quโOppenheimer nโait pas bien apprรฉciรฉ tout le poids moral de l’argument dans le sens contraire selon lequel, une fois le secret nuclรฉaire connu de tous, quand on faitย face ร un ennemi fourbe et fermement rรฉsolu ร rรฉpandre la tyrannie communiste dans le monde, sโarmer de bombes nuclรฉaires et mener une politique de dissuasion est une stratรฉgie ร la fois habile et prudente. Comme le soutiendraient plus tard les nรฉorรฉalistes4, lorsque les puissances nuclรฉaires disposent d’arsenaux capables de riposter en seconde frappe ร une รฉventuelle attaque nuclรฉaire, cela a en rรฉalitรฉ pour effet de stabiliser la situation. En effet, cela rend le coรปt de l’utilisation des armes nuclรฉaires trop รฉlevรฉ pour รชtre envisagรฉ de faรงon rationnelle.ย
En fin de compte, l’opposition d’Oppenheimer aux armes nuclรฉaires fut comprise ou prรฉsentรฉe par ses opposants comme un manque de loyautรฉ envers son propre pays au lieu dโun simple dรฉsaccord. Ce qu’ils utilisรจrent pour orchestrer sa chute politique. Suite ร cela, les รtats-Unis et l’Union soviรฉtique se mirent ร crรฉer des milliers de bombes ร hydrogรจne, des milliers de fois plus puissantes que les bombes larguรฉes sur Hiroshima et Nagasaki. ย
Oppenheimer sโachรจve sur un ton sinistre avec un gros plan sur le protagoniste. Il se tient seul, avec un visage de marbre sous son chapeau en feutre, en train de mรฉditer sur ce qu’il a dรฉchaรฎnรฉ sur le monde. Ce quโon peut en retenir, c’est peut-รชtre que mรฉditer dans la solitude, cโest en quoi consiste le destin du scientifique qui fait de la science son dieu.
Illustration : Ruslan Melenco, Nuclear Explosion, huile sur toile, 2021.
- Expression anglaise qui dรฉsigne la controverse autour de la prise de position de Pie XII sur lโHolocauste lors de la Seconde Guerre mondiale.[↩]
- En rรฉfรฉrence ร Francis Bacon et ร son fameux livre La nouvelle Atlantide qui pose les fondements de la science moderne.[↩]
- Traduction personnelle.[↩]
- Un courant au sein de lโรฉtude des relations internationales.[↩]


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