Aimer les nôtres avant les autres ?
20 décembre 2023

Comme tous, j’ai appris à l’école de la République que nous devions aimer les autres, et surtout les autres lointains. J’ai appris qu’aimer ceux qui nous étaient proches était de la discrimination et que c’était un péché. Mais un doute m’est venu lorsque j’ai remarqué à quel point ceux qui aimaient les gens d’un autre continent étaient méprisants et durs envers leurs propres voisins. Je ne comprenais guère pourquoi ceux qui étaient compatissants envers des personnes hors de portée n’avaient que du mépris pour ceux qu’ils voyaient en face d’eux.

Et puis, en mûrissant, je me suis rendu compte que la Bible elle-même n’allait pas dans ce sens ; qu’il est biblique, finalement, de dire que nous devons aimer les nôtres avant les autres, et que c’est même la loi naturelle.

Dans l’Ancien Testament

  • Lorsqu’Adam découvre Ève, il dit Cette fois c’est l’os de mes os, la chair de ma chair (Genèse 2,23) et c’est cette proximité, cette ressemblance qui forme la base du mariage institué au verset suivant. (Genèse 2,24) C’est donc qu’Adam devait avoir un amour plus intense pour la créature qui lui était la plus proche que pour toutes les autres qui lui étaient lointaines. Et cela se passe avant la Chute, et pour justifier une institution de Dieu. Il est remarquable d’ailleurs de voir que le principe même du mariage implique d’aimer davantage avec toutes sortes de privilèges un proche, en excluant les autres. C’est ce que l’on voit dans Proverbes 5,17 qui dit au sujet de la sexualité conjuguale : Qu’ils soient pour toi seul, et non pour des étrangers avec toi.
  • En Lévitique 19,19, il est écrit tu aimeras ton prochain comme toi-même. Or dans le contexte de ce verset, il s’agit exclusivement des compatriotes d’Israël, et Moïse l’exprime même à trois reprises, pour que cela soit bien clair, et le sanctionne par la formule je suis le SEIGNEUR pour souligner l’autorité de ce commandement. Tu ne détesteras pas ton frère dans ton cœur ; tu avertiras ton compatriote, mais tu ne te chargeras pas d’un péché à cause de lui. Tu ne te vengeras pas ; tu ne garderas pas de rancune envers les gens de ton peuple ; tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur (יהוה). (Lévitique 19,17-19)
  • Il est permis dans la loi de Moïse d’acheter à prix d’argent et à perpétuité les esclaves de nations étrangères. En revanche, il est formellement interdit de faire de même avec les frères israélites (Lévitique 25,45-46). C’est donc que nous devons traiter les nôtres avec un privilège que n’ont pas forcément les autres et que ce n’est pas un mal absolu, sans quoi Dieu ne pourrait pas l’ordonner.
  • Le fait que des étrangers profitent de nos richesses est considéré comme une malédiction et une punition en Proverbes 5,10, où l’on parle des conséquences de l’adultère : de peur que des étrangers se rassasient de ton bien et que le produit de ta peine soit pour la maison d’un autre. Voir aussi Deutéronome 28,31-34, 43-44 où la prospérité des immigrés en Israël est vue comme un signe de malédiction. C’est donc qu’en temps normal, il n’est pas normal ou juste que les autres soient servis avant les nôtres.

Dans le Nouveau Testament

La parabole du Bon Samaritain

Généralement, on ne cherche pas à aller dans l’Ancien Testament, mais seulement dans les Évangiles. Dans l’interprétation reçue, tu aimeras ton prochain comme toi-même doit être compris comme le plus étranger et cela est justifié par la parabole du Bon Samaritain : le prochain dans cet parabole n’est pas le prêtre ou lévite israélite, mais le laïc samaritain. C’est donc que les étrangers nous sont plus proches que les nôtres, et que nous devons mépriser toute proximité avec les nôtres.

Cette interprétation a seulement un défaut : elle ignore le contexte de l’évangile de Luc, et elle ignore aussi le lien avec l’Ancien Testament.

  • Le cadre vétérotestamentaire : ainsi que nous l’avons vu, le Lévitique, d’où la parole tu aimeras ton prochain comme toi-même est tirée, dit par trois fois que le « prochain » est le frère israélite, le compatriote, la personne « de ton peuple ». Cela ne saurait être ignoré par Jésus, ni par le docteur de la Loi qui lui a posé la question. Cela veut dire que le véritable enjeu de la question n’est pas de savoir si les étrangers sont des prochains, mais qui est le vrai compatriote de Jésus. Par sa parabole, Jésus formule sa réponse avec soin, en rappelant que le peuple de Dieu se définit d’abord par l’obéissance à Dieu, sans attaquer directement les prêtres et lévites. Ainsi, contrairement à ce que l’on dit trop vite, la conclusion n’est pas qu’il faut aimer les étrangers plus que les proches, mais que le vrai peuple de Dieu est celui qui obéit à Dieu et non celui qui en a les apparences.
  • Cette leçon est renforcée par le contexte de l’évangile de Luc, chapitre 10 : dans ce chapitre, Jésus envoie les soixante-douze disciples pour évangéliser tout Israël. En Luc 10,12-16, la leçon de la parabole du Bon Samaritain — le statut d’Israélite compte moins que l’obéissance à l’appel de Dieu — est clairement donnée aux disciples. Ce qui est intéressant, c’est que Jésus utilise les païens comme contre-exemple de l’endurcissement d’Israël, tout comme le Samaritain est un contre-exemple au manque de compassion des prêtres et lévites. Cela suggère que la nationalité du Samaritain n’est réellement pas le sujet de la parabole. Ils sont ici le contraire des prêtres, et non le contraire d’Israël. Juste avant la parabole du Samaritain, enfin, Jésus dit que la leçon de Luc 10,12-16 est clairement révélée aux disciples et il en fait une prière de reconnaissance au Père. Mais il dit aussi qu’eux seuls peuvent comprendre cela, et que c’est caché et obscur aux autres. À ce moment-là commence la parabole, qui illustre justement ce voile et cet endurcissement des opposants aux disciples.

Ainsi, la parabole du Bon Samaritain ne dit rien de notre rapport aux étrangers. Il s’agit ici de savoir qui est le véritable Israël : celui qui suit les prêtres et les docteurs de la Loi dans l’endurcissement, ou bien les soixante-douze disciples présents dans l’évangile ?

Témoignage des épîtres

Il est écrit en Galates 6,10 : Ainsi donc, pendant que nous en avons l’occasion, œuvrons pour le bien de tous, en particulier pour la maison de la foi (μάλιστα δὲ πρὸς τοὺς οἰκείους τῆς πίστεως). Donc Paul nous enjoint à réserver notre solidarité et notre charité d’abord à l’Église, pour ensuite la faire déborder à l’extérieur.

Il est écrit en 1 Timothée 5,8 : Et si quelqu’un n’a pas soin des siens, surtout de ceux de sa maison, il a renié la foi et il est pire qu’un non-croyant. Autrement dit, Paul prend pour acquis non seulement que les nôtres sont prioritaires, mais que cela fait partie de la loi naturelle. En effet, si un non-croyant sait qu’il doit prendre soin des siens, c’est qu’il le sait par la loi naturelle. Cela renforce Galates 6,10.

Réponse aux objections

Objection : l’éthique du sermon sur la montagne

On pourrait objecter en disant que prendre des soins des siens est naturel, mais que ce que Jésus nous entraîne à faire est d’avoir une éthique surnaturelle, proprement surhumaine, en s’appuyant sur le Saint-Esprit. C’est l’éthique du sermon sur la montagne, où beaucoup de préceptes naturels sont renversés.

Je m’appuie ici sur l’article de Michel Johner, (mon) professeur à la faculté Jean Calvin : « Méditation biblique sur l’éthique du sermon sur la montagne »

Par sa remarque je ne suis pas venu pour abolir mais pour accomplir Jésus rappelle la continuité entre la loi morale de Moïse et sa loi : il ne s’agit pas de bâtir un nouvel édifice, mais de restaurer la morale de la Création. Loi et Évangile se répondent l’un à l’autre, et dépendent l’un de l’autre. Les exigences de Moïse deviennent les promesses de Jésus.

En gardant cette idée de continuité et de perfectionnement. La loi du talion était déjà un progrès en limitant la vengeance à l’équité. Jésus va plus loin en proposant de renoncer à la vengeance. Il y a bien continuité, mais le précepte dégagé s’applique à des gens spirituellement mûrs, et comme expression de la foi chrétienne.

C’est pourquoi, au lieu de parler du précepte évangélique en terme de Loi, il serait sans doute préférable de le faire en terme de liberté, pour souligner que le comportement désigné ne saurait être confondu avec un devoir (au sens d’une dette) ou avec un dû (au titre d’un droit) et pour préciser qu’il ne peut être que le fruit de l’amour, de la liberté et de la gratuité auxquels le Saint-Esprit travaille à élever les enfants de Dieu. La partie contraignante se limite au talion. Le « tendre la joue gauche » est une expression libre. En un sens, réclamer réparation, c’est bien, rendre le bien pour le mal, c’est mieux. C’est là l’occasion de se démarquer du reste du monde.

Autre raison de penser que ce n’est pas un dû, mais une liberté : c’est l’objet d’un apprentissage continu tout au long de la vie, jusqu’à ce que nous soyons parfaits comme votre Père céleste est parfait, soit une espérance eschatologique. C’est une application du principe du déjà et du pas encore de Cullman : nous agissons comme étant déjà au ciel même si nous n’y sommes pas encore.

Ainsi, l’éthique du sermon sur la montagne est une invitation à étendre un amour naturel déjà présent pour les nôtres, envers les autres. Elle n’est pas le renversement de la loi naturelle, mais son intensification.

Objection : nous devons haïr notre famille

On pourrait objecter en disant que Dieu nous enseigne à haïr ceux qui nous sont les plus proches : Matthieu 10,37 : Celui qui me préfère père ou mère n’est pas digne de moi, celui qui me préfère fils ou fille plus que moi n’est pas digne de moi

À ceci je réponds que le verset ne parle pas de qui préférer entre les nôtres et les autres, mais entre Dieu et les nôtres. Sur cela, je ne conteste pas une virgule.

Ensuite, comme cela a été dit par d’autres, nous avons le devoir de ne pas préférer les nôtres à Dieu, pas de les haïr. Il ne nous est pas interdit d’aimer les nôtres, mais de les aimer plus que Dieu.

Objection, nous devons aimer nos ennemis.

Mais l’objection la plus commune sera les paroles de Jésus :

Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu détesteras ton ennemi. Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. Alors vous serez fils de votre Père qui est dans les cieux, car il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les collecteurs des taxes eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les non-Juifs eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Vous serez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait.

Matthieu 5,43-48.

Tout d’abord, il faut se souvenir de ce que j’ai dit sur le sermon sur la montagne (dont fait partie cet extrait) plus haut : l’éthique du sermon sur la montagne est une intensification de l’amour naturel, pas un renversement. Ce que Jésus enseigne ici, c’est que nous devons intensifier notre amour au point de non seulement aimer les nôtres, mais le faire déborder aussi sur les autres. C’est à ce débordement que l’on reconnaîtra l’influence de l’Esprit saint, car il y aura quelque chose de surnaturel dans cet amour débordant.

Mais si l’on comprend qu’il faut aimer les autres plus que les nôtres, alors on rate la perfection décrite ici : Jésus ne dit pas qu’il est mauvais d’aimer les nôtres, ni qu’il faut à présent supprimer notre préférence. Il dit qu’il faut imiter Dieu qui non seulement aime les siens, mais aussi ceux qui lui sont opposés.

Conclusion

La loi naturelle exige que nous aimions nos proches plus que ceux qui nous sont lointains. L’Évangile nous enseigne à faire déborder plus loin cet amour, mais sans jamais renverser la loi naturelle. Il est donc conforme au christianisme d’aimer les nôtres avant les autres.


Illustration : Gerbrand van den Eeckhout, Les officiers de la guilde des tonneliers et des négociants en vin, huile sur toile, 1673 (musée d’Amsterdam).

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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