Le recensement sous Quirinus : Luc s’est-il trompé ? – Matt Hedges
27 octobre 2026

L’article qui suit est traduit de l’anglais, il a été écrit par l’apologète réformé Matt Hedges et a été adapté et complété par nos soins.


Sans l’ombre d’un doute, la question du recensement de Quirinius est l’une des plus grandes prétendues « erreurs bibliques » des Évangiles avancées par les ennemis de la fiabilité des Écritures, que ce soit sur internet ou dans l’exégèse libérale. Le texte en question est Luc 2.1-2 :

En ces jours-là, parut un décret de César Auguste ordonnant de recenser toute la terre. Ce recensement fut le premier, quand Quirinius était gouverneur de Syrie. (Luc 2.1-2)

Le problème de base peut se résumer ainsi : « La mention par Luc de Quirinius (Cyrénius) comme gouverneur de Syrie à l’époque du recensement de César semble poser problème, car l’histoire rapporte que Quirinius a occupé cette fonction entre 6 et 7 apr. J.-C., soit au moins dix ans après la naissance de Jésus. »

Selon Luc, Quirinius était gouverneur en 4 av. J.-C. (année la plus probable de la naissance du Christ). Or d’autres sources historiques, comme Josèphe (Antiquités juives 18.1), disent que Quirinius était au pouvoir vers 6-9 apr. J.-C., période trop tardive pour que le Christ y soit né.

Il existe deux solutions principales (et un argument mineur « de plausibilité »), dont chacune, à mon avis, dispose d’arguments plausibles en sa faveur. Je les présente ici, avec les données avancées pour les soutenir.

Solution n° 1 – Quirinius a été gouverneur de Syrie à deux reprises

Il existe des indices possibles que 6-7 apr. J.-C. (période durant laquelle Quirinius a presque certainement été gouverneur de Syrie, si l’on en croit Josèphe) n’était pas la seule fois où Quirinius a gouverné la Syrie.

En 1764, on découvrit l’inscription dite « de Tivoli », qui décrit (sans nommer Quirinius, il faut le reconnaître) un général romain qui avait gouverné la Syrie à deux reprises et qui était décrit comme ayant été victorieux à la guerre sous le règne d’Auguste. Selon Tacite (Annales, livre III), la description de Quirinius faite par l’empereur Tibère lors de ses funérailles était la suivante : « [c’était un] soldat infatigable, qui, par ses loyaux services, était devenu consul sous le règne d’Auguste. » Cela correspond à la description du général anonyme de l’inscription de Tivoli. Cela plaide en faveur de l’hypothèse selon laquelle Quirinius aurait été gouverneur de Syrie à deux reprises, et qu’il y aurait donc eu deux recensements : l’un vers 7-4 av. J.-C. (la période approximative de la naissance du Christ) et l’autre en 6-7 apr. J.-C. (celui mentionné en Actes 5.37, qui déclencha la révolte menée par Judas le Galiléen).

Cette solution méritait une mention, mais ce n’est pas celle que nous retenons.

Solution n° 2 – Josèphe s’est trompé dans la datation du recensement de Quirinius

C’est une solution beaucoup moins populaire, mais elle a été défendue avec force par John H. Roads dans un article pour le JETS. Roads soutient que, si Josèphe est une source d’information historique importante, il était néanmoins particulièrement sujet aux erreurs de datation. Par exemple, Josèphe a mal daté la construction du temple samaritain1 et a mal situé la saga des Tobiades2.

Une duplication des récits

Roads s’appuie sur les travaux de Daniel Schwartz3, qui a montré que Josèphe avait souvent l’habitude de consigner deux fois le même événement historique, mais dans des contextes différents. Un exemple en est « le voyage de Vitellius à Jérusalem pour destituer Ponce Pilate, rapporté en Ant. 18.90-95, qui a été dupliqué par erreur en Ant. 18.122-126 comme un voyage ayant eu lieu l’année suivante4. »

Roads applique cela à la question du recensement de Quirinius, affirmant que Josèphe a accidentellement déplacé l’événement, qui s’était à l’origine produit sous le règne d’Hérode le Grand. Roads énumère les trois récits parallèles suivants de Josèphe, l’un d’entre eux étant l’occasion de la mention du recensement (les similitudes sont mises en évidence) :

  • Ant. 17.148-167 – Récit d’un Judas, fils du Sepphoréen, qui rassemble autour de lui un groupe de jeunes disciples ainsi qu’un maître nommé Matthias, enseignant le zèle pour la loi de Moïse et l’espérance d’une récompense durable face à la mort. Judas et ses partisans attaquent le Temple d’Hérode pour arracher un aigle de sa porte et sont capturés. Hérode le Grand ordonne que ceux qui sont directement impliqués soient brûlés vifs. Hérode dépose aussi le grand prêtre précédent et promeut Joazar, apparemment en réaction à cette activité insurrectionnelle.
  • Ant. 17.269-285 – Un catalogue de troubles qui ravagent la Judée, rapporté pendant qu’Archélaüs est à Rome pour faire confirmer le testament de son père, mentionne que Judas le Galiléen, fils d’Ézéchias, actif aux alentours de Sepphoris, en Galilée, souleva une insurrection pour piller l’arsenal d’Hérode. Josèphe rapporte qu’Archélaüs dépose Joazar avant et après son voyage à Rome, et pour des raisons différentes.
  • Ant. 18.4-23 – Un maître nommé Judas le Galiléen, qui rassembla autour de lui un groupe de disciples ainsi qu’un autre maître nommé Saddok, mettant l’accent sur le zèle pour la loi de Moïse et la volonté de mourir dans l’espérance d’une récompense durable, souleva une révolte contre l’impôt lié au recensement de Quirinius. Josèphe rapporte que le grand prêtre Joazar persuada le peuple d’accepter le recensement, et que Quirinius dépose Joazar avant que le recensement ne soit achevé. Josèphe ne rapporte aucune réintégration de Joazar.

Sur la base des similitudes extrêmes entre les récits ci-dessus, il est clair que Josèphe consigne trois fois le même événement, mais dans des contextes littéraires différents, et avec des différences sur certains détails (comme le père de Judas, et la personne qui a déposé Joazar [Hérode, Archélaüs ou Quirinius, selon le récit que l’on retient]). « L’essentiel de son article [celui de Roads] établit que le Judas que Josèphe associe à une révolte fiscale en 6 apr. J.-C. (Ant. 18.4-23) est le même Judas que, selon Josèphe, Hérode le Grand fit mettre à mort une dizaine d’années plus tôt (Ant. 17.148-167)5. » Rhoads démontre que la doctrine, les associés (un second maître/rabbin) et les origines géographiques (Sepphoris/Galilée) de ce chef indiquent qu’il s’agit du même personnage historique (Judas le Galiléen), actif exclusivement à la fin du règne d’Hérode le Grand. Cette suggestion a une certaine force explicative relative au grand-prêtre Joazar : Dans le récit traditionnel de Josèphe, les nominations et destitutions de Joazar paraissent contradictoires et incompréhensibles. En replaçant le recensement à la fin du règne d’Hérode, le rôle de Joazar (qui convainc le peuple d’accepter l’impôt, puis se fait destituer sous la pression populaire à la mort d’Hérode) devient parfaitement logique et chronologiquement fluide.

Par ailleurs, Rhoads plaide pour une identification entre Sabinus et Quirinius : Josèphe décrit en effet un administrateur nommé Sabinus arrivé en Judée aux derniers jours d’Hérode pour recenser les biens et sécuriser l’impôt. Rhoads montre que Sabinus et Quirinius partageaient le même rang consulaire, les mêmes fonctions légales (legatus juridicus/censor) et la même mission. Sabinus (« le Sabin ») était vraisemblablement le surnom ou l’indicateur ethnique de Publius Sulpicius Quirinius parmi les sémites de la cour hérodienne.

Toutes ces données plaident en faveur de la conclusion de Roads, selon laquelle Josèphe aurait mal daté le recensement de Quirinius/Sabinus d’environ dix ans ou moins.

Par ailleurs, Josèphe mentionne lui-même la présence de Coponius lors du procès d’Antipater vers 5 av. J.-C. (Ant. 17.134). Cela confirme que Coponius accompagnait déjà Quirinius dans sa mission fiscale sous Hérode le Grand, bien avant d’être nommé premier préfet de Judée. Cette information est importante à retenir pour la suite de l’explication.

Comment Josèphe a-t-il commis l’erreur de datation ?

Avec les éléments mentionnés, nous avons de quoi déduire l’origine de l’erreur de Josèphe. Rhoads explique en effet que Josèphe classait ses matériaux par dirigeant politique.

  • Sachant que Coponius est devenu préfet en 6 apr. J.-C. lors de l’exil d’Archélaüs, Josèphe a supposé que la source mentionnant l’arrivée de Quirinius et Coponius se rapportait à cette période (mais nous avons vu que Coponius a en fait déjà assumé un rôle comparable 10 ans plus tôt).
  • De plus, les monnaies d’Archélaüs portaient le nom de « Hérode » ; Josèphe a pu interpréter la mention du « roi Hérode » dans sa source sur le recensement comme faisant référence à Archélaüs plutôt qu’à Hérode le Grand.
  • Enfin, Josèphe a ajusté la date (la 37e année depuis Actium) pour qu’elle corresponde à son propre schéma chronologique reconstruit, une pratique dont il est démontré qu’il l’a utilisée ailleurs.

L’hypothèse selon laquelle Flavius Josèphe a déplacé le recensement de dix ans par erreur historiographique ne fait appel qu’à des procédés déjà documentés chez Josèphe et est plus plausible que la multiplication de coïncidences improbables (deux chefs rebelles nommés Judas aux profils identiques, des destitutions répétées et inexplicables du même grand prêtre, et deux administrateurs romains aux rôles identiques). Le recensement de Quirinius s’est bien déroulé sous Hérode le Grand, et cela réhabilite par la même occasion la version lucanienne des évènements. Rappelons que les Actes des apôtres, également écrits par Luc, mentionnent aussi Judas le Galiléen « à l’époque du recensement » (Actes 5.37). Il est vraisemblable que le recensement en question soit celui que Luc rapporte lui-même plus tôt dans son évangile, sous Hérode le Grand.

Un argument mineur : la fiabilité historique de Luc

Colin J. Hemer, dans son ouvrage The Book of Acts in the Setting of Hellenistic History, aux pages 108-158, passe en revue les Actes (que l’on s’accorde presque universellement à attribuer à Luc) et relève les nombreuses indications et précisions relatives à l’histoire, à la géographie, à la culture, à la langue, etc. Tous ces éléments démontrent la connaissance approfondie qu’avait Luc du monde gréco-romain dans lequel il vivait. En voici quelques exemples :

  • La traversée naturelle entre des ports correctement nommés (Actes 13.4-5) ;
  • Le port approprié, Attalia, que les voyageurs utilisaient (Actes 14.25) ;
  • L’étape naturelle sur la route de Césarée (Actes 23.31) ;
  • L’emploi du mot d’argot athénien exact pour désigner Paul, « spermologos » (Actes 17.18) ;
  • Luc désigne le collège des magistrats de Thessalonique par le terme « politarques » (Actes 17.6), terme attesté dans l’ancienne Macédoine ;
  • Samothrace était un repère pour les marins (Actes 16.11) ;
  • Actes 12.4 donne une description exacte de la structure de l’armée romaine (Végèce, De Re Milit. 3.8).

Au sujet de la fiabilité historique de Luc (dans les Actes en particulier), Craig Keener déclare :

Ces jugements issus de l’historiographie antique ne fournissent qu’un éventail d’options ; ils ne nous disent pas à eux seuls où Luc se situe sur l’échelle d’exactitude des historiens antiques, ni ne décident pour nous dans quelle mesure les détails de Luc reflètent une tradition historique antérieure. Étant admis que Luc écrit de l’histoire, où son œuvre se situe-t-elle sur le continuum de la fiabilité historique (selon les critères antiques comme modernes de l’histoire) ? Lorsque nous examinons des éléments plus concrets, qui ne concernent pas les historiens en général mais sont propres au traitement que Luc fait de diverses questions que nous pouvons vérifier, nous constatons que, dans la grande majorité des cas, Luc est un rapporteur fiable des événements. C’est surtout notre comparaison des lettres de Paul avec les affirmations des Actes à son sujet qui confirmera cette attente de façon plus détaillée. Que Luc ait été un narrateur magistral n’est pas en question ; que ce qu’il a raconté relève de l’historiographie plutôt que du roman, la plupart des spécialistes en conviennent ; que son œuvre historique soit utile à la compréhension historique moderne du christianisme primitif devrait, à mon avis, être également admis. Là où nous pouvons le vérifier, Luc est aussi exact que, ou plus exact que, de nombreux historiens contemporains de son époque (peut-être en partie parce que, bien qu’il emploie la rhétorique, son public attendait moins d’embellissements rhétoriques que ne l’exigeaient certains contemporains plus élitistes)6.

Ainsi, la théorie esquissée plus haut est renforcée par cette prémisse auxiliaire de la fiabilité générale de Luc.


Illustration en couverture : Les quatre évangélistes, Jordaens, Louvre.

  1. Reinhard Plummer, The Samaritans in Flavius Josephus, p. 43.[↩]
  2. éd. Pastor, Stern, More, Flavius Josephus: Interpretation and History, p. 141-145.[↩]
  3. « Pontius Pilate’s Appointment to Office and the Chronology of Josephus’ Antiquities, Books 18–20 », dans Studies in the Jewish Background of Christianity : Wissenschaftliche Untersuchungen zum Neuen Testament, vol. 60, p. 197-198.[↩]
  4. Roads, Josephus, p. 67).[↩]
  5. Cf. cet article.[↩]
  6. Craig S. Keener, Acts: An Exegetical Commentary: Introduction and 1:1–2:47, p. 220.[↩]

Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

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