Ces protestants qui deviennent catholiques romains (2) : La psychologie de la conversion – Bradford Littlejohn
13 janvier 2020

Introduction

Dans notre premier billet, nous avons prรฉsentรฉ la ยซย conversioniteย ยป, le phรฉnomรจne des rรฉcentes dรฉfections protestantes ร  Rome (ou vers l’Orthodoxie Orientale), dont l’impact est plus important que ce que les chiffres pourraient laisser croire. L’omniprรฉsence de cette tendance se manifeste surtout dans les structures de plausibilitรฉ changeantes : autrefois un รฉvรฉnement dramatique, les conversions รฉvangรฉliques ร  Rome semblent maintenant une chose parfaitement naturelle ร  faire, ou ร  voir s’รชtre produit chez d’autres. Pour le jeune รฉvangรฉlique intelligent, insatisfait de la religion de ses parents, mais trop fidรจle pour se rebeller de faรงon plus dramatique, l’ร‰glise catholique est devenue presque une option par dรฉfaut – quelque chose avec laquelle il faut au moins compter et avec laquelle il faut lutter, mรชme s’il finit par rejeter la conversion.

Pour comprendre ce phรฉnomรจne, le meilleur point de dรฉpart, selon nous, n’est pas les revendications thรฉologiques qui sont au premier plan des dรฉbats protestants/catholiques depuis des siรจcles, et que beaucoup de convertis eux-mรชmes mettent au premier plan en racontant leur propre trajectoire. Le bon endroit pour commencer, plutรดt, est lร  oรน la plupart des conversions commencent : dans l’รขme. Dans ce billet, en consรฉquence, je vais considรฉrer trois principaux motifs psychologiques qui semblent attirer de nombreux รฉvangรฉliques, surtout les plus jeunes, vers le catholicisme romain.

Cependant, en soulignant ces motifs psychologiques, je suis certain d’en exaspรฉrer certains – au lieu d’aborder les dures questions thรฉologiques dรจs le dรฉpart, ils diront que je trouble le dรฉbat en psychologisant le processus de conversion pour qu’il soit plus facilement รฉcartรฉ, ou que je rabaisse l’expรฉrience du converti en la prรฉsentant comme fondamentalement irrationnelle. Ce n’est pas mon but. Tout d’abord, je commence ici simplement parce que, que la conversion soit une conversion du protestantisme ร  Rome, ou de Rome au protestantisme, ou de l’hindouisme au christianisme, la littรฉrature sur la conversion montre que les motifs purement intellectuels sont rarement les plus importants, en tout cas au dรฉbut. En effet, comme Newman l’a reconnu, la conversion est un acte de la personne entiรจre, et non pas seulement une transformation de l’intellect. Deuxiรจmement, mettre en รฉvidence ces motifs plus profonds est en fait une tentative de prendre au sรฉrieux les rรฉcits de nombreux convertis. Un thรจme commun parmi ceux qui se convertissent ร  Rome ou qui luttent avec cette idรฉe est de critiquer le ยซย gnosticismeย ยป protestant et de cรฉlรฉbrer les faรงons dont Rome a satisfait des dรฉsirs spirituels que l’รฉvangรฉlisme ne pouvait pas satisfaire, en offrant un culte pour tout le corps et toute l’รขme, et pas seulement pour l’esprit. Enfin, mon but ici n’est pas de minimiser l’attrait rรฉel de Rome, mais plutรดt de mettre en lumiรจre le dรฉfi auquel les pasteurs et enseignants protestants doivent faire face. Comme nous l’avons dit dans la premiรจre partie, ยซย si le protestantisme รฉvangรฉlique ne peut pas soutenir et satisfaire les รขmes et les corps de ses adhรฉrents, nous pouvons difficilement nous plaindre quand ils regardent ailleursย ยป.

Les principaux besoins psychologiques qui motivent les conversions peuvent รชtre efficacement rรฉsumรฉs sous trois rubriques : La faim d’autoritรฉ, le trouble dรฉficitaire de saintetรฉ et l’appartenance ร  un cercle privilรฉgiรฉ.

I. La faim d’autoritรฉ

Nous vivons ร  une รฉpoque oรน les foyers et les familles sont brisรฉs, comme peuvent en tรฉmoigner de nombreux pasteurs fatiguรฉs et comme le confirment les statistiques. Mรชme pour ceux d’entre nous qui ont eu la chance d’รชtre รฉlevรฉs dans des foyers stables, sous les soins nourriciers d’une mรจre et la surveillance vigilante d’un pรจre, nous ne pouvons pas nous empรชcher de ressentir la fragilitรฉ de ces dons primordiaux, sans lesquels nous nous flรฉtrissons ou errons sans but et affamรฉs. Bien que la rรฉvolution technologique et la rรฉvolution sociale qui la suit de prรจs aient profondรฉment bouleversรฉ les rรดles maternels et paternels traditionnels, c’est sans aucun doute le dernier qui a รฉtรฉ le plus durement touchรฉ. Le lien biologique รฉtroit entre la mรจre et l’enfant suffit ร  garantir que la plupart des enfants grandiront avec une sorte de lien significatif avec leur mรจre, mais les pรจres peuvent se dรฉtacher plus facilement et, sans la contrainte de normes sociales et juridiques rigides, le font souvent. Ces contraintes se sont รฉvaporรฉes ces derniรจres annรฉes, et l’absence de pรจre est une vรฉritable รฉpidรฉmie ร  notre รฉpoque.

Mรชme les pรจres qui restent fidรจlement ร  leur poste luttent aujourd’hui pour discerner et habiter leur vocation paternelle dans un monde qui semble en rรฉvolte contre la notion mรชme de paternitรฉ et tout ce qu’elle reprรฉsente : structure, rรจgle, hiรฉrarchie, autoritรฉ, continuitรฉ avec le passรฉ, courage face aux menaces extรฉrieures et fermetรฉ face au chaos interne. J’ai connu plusieurs histoires de convertis ร  Rome qui avaient dans leur passรฉ une vรฉritable faim de pรจre, des hommes et des femmes qui cherchaient ร  ce que l’ร‰glise comble un vide personnel profond dans leur propre vie. Mais au-delร  de ces histoires, qui peuvent รชtre des cas isolรฉs, le fait est que nous sommes tous – en tant que sociรฉtรฉ, en tant que culture, en tant qu’ร‰glise – dans un รฉtat de faim d’autoritรฉ authentique. Nous avons toujours un gouvernement, parce que les humains ne peuvent pas vivre sans lui, mais nous n’avons pas de gouverneurs ; nous avons รฉchangรฉ des thรฉrapeutes et des bureaucrates contre des leaders, et on nous dit que nous devons rejeter comme ยซย toxiquesย ยป les vertus avec lesquelles nous aspirons ร  combler ce vide.


Nous vivons dans un monde qui semble en rรฉvolte contre la notion mรชme de paternitรฉ et tout ce qu’elle reprรฉsente : structure, rรจgle, hiรฉrarchie, autoritรฉ, continuitรฉ avec le passรฉ, courage face aux menaces extรฉrieures et fermetรฉ face au chaos interne


Mais quel est le rapport avec la conversionite ? L’ร‰glise catholique a plutรดt soulignรฉ historiquement son caractรจre maternel – ยซย l’ร‰glise mรจreย ยป, personnifiรฉe dans la thรฉologie catholique par la Sainte Vierge – et sans doute qu’un autre essai pourrait รชtre รฉcrit sur les faรงons dont le catholicisme romain comble un vide maternel pour de nombreux modernes qui luttent pour comprendre le sens de la maternitรฉ et de la fรฉminitรฉ. Pourtant, on ne peut pas รฉchapper au fait que les prรชtres sont appelรฉs ยซย Pรจreย ยป, et que ยซย Papeย ยป lui-mรชme signifie ยซย Papaย ยป. Pour beaucoup de convertis, ce ne sont pas seulement des titres, mais des rรฉponses ร  cette faim qui les poussent vers Rome. L’ร‰glise catholique a certainement cherchรฉ ร  minimiser l’idรฉe de ยซย la hiรฉrarchieย ยป depuis Vatican II, mais il est rรฉvรฉlateur que la plupart des convertis soient parmi les conservateurs ou les traditionalistes qui veulent renverser cette tendance – et s’ils sont frustrรฉs par le Saint-Pรจre au sommet de cette hiรฉrarchie actuellement, Franรงois, c’est parce qu’il semble manquer de toute fermetรฉ patriarcale.

Saint Ambroise interdisant ร  l’Empereur Thรฉodose d’entrer dans la cathรฉdrale de Milan (Antoine Van Dyck)

A la base de nombreux rรฉcits de conversion, il y a une recherche dรฉsespรฉrรฉe de l’autoritรฉ ร  une รฉpoque qui a pratiquement mis le mot mรชme sur la liste noire. L’autoritรฉ est, bien sรปr, inรฉluctable, ainsi qu’absolument essentielle ร  l’action et ร  la libertรฉ de l’homme. Nous ne pouvons pas รชtre libres – c’est-ร -dire que nous ne pouvons pas agir de maniรจre significative – sauf en rรฉponse ร  une sorte d’appel qui nous indique un certain bien ; et nous ne pouvons pas maintenir la libertรฉ face ร  un dรฉsir dรฉsordonnรฉ sans une sorte de structure qui nous maintient sur la voie de ce bien. La sociรฉtรฉ occidentale en gรฉnรฉral, et le protestantisme occidental en particulier, ont รฉchouรฉ lamentablement au cours des derniรจres dรฉcennies ร  fournir des formes d’autoritรฉ qui peuvent nous orienter vers le bien et nous soutenir dans sa poursuite. L’autoritรฉ de l’ร‰glise catholique romaine, ont soutenu les rรฉformateurs, est une sorte de faux simulacre d’autoritรฉ, un raccourci plutรดt que la vraie chose, puisqu’elle annule la libertรฉ plutรดt que de la soutenir ; plutรดt que de guider l’รขme dans la poursuite du bien, la hiรฉrarchie prรฉtend possรฉder le bien, de sorte que les laรฏcs peuvent simplement se reposer dans l’obรฉissance – en assimilant la doctrine s’ils y sont disposรฉs, mais en faisant implicitement confiance s’ils le prรฉfรจrent.

Mais lorsque la gloire de la vรฉritable autoritรฉ quitte nos รฉglises, nous ne pouvons guรจre รชtre surpris lorsque de fausses images de celle-ci se prรฉcipitent pour la remplacer, ou lorsque notre peuple se promรจne pour adorer sur les hauts lieux, oรน au moins il peut se sentir en prรฉsence de quelque chose de plus รฉlevรฉ et de plus grand que lui.

II. Le trouble dรฉficitaire de saintetรฉ

Cela mรจne naturellement ร  la considรฉration du motif suivant, que nous pourrions appeler ยซย Trouble dรฉficitaire de saintetรฉย ยป. Ce trouble est probablement si familier ร  un si grand nombre d’entre nous qu’il ne nรฉcessite pas de longue exposition. C’est un fait รฉvident que peu de nos ร‰glises protestantes donnent ร  leurs fidรจles le sentiment d’รชtre en prรฉsence du saint, le sentiment de monter dans la prรฉsence mรชme du Tout-Puissant et de tomber devant son trรดne pour crier, ยซย Digne es-tu, notre Seigneur et Dieu, de recevoir gloire, honneur et puissance, car tu as crรฉรฉ toutes choses, et c’est par ta volontรฉ qu’elles ont existรฉ et ont รฉtรฉ crรฉรฉesย ยป (Ap 5:11).

Le protestantisme est en partie victime de son propre succรจs, victime du fait qu’il prend une puissante vรฉritรฉ de l’ร‰vangile et la met en valeur en l’isolant de tout le reste dans le rรฉcit des ร‰critures. Martin Luther a proclamรฉ le glorieux Evangile de la grรขce en partant du principe que notre Dieu รฉtait un feu consumant, en prรฉsence duquel le pรฉchรฉ ne pouvait pas demeurer. C’est prรฉcisรฉment pourquoi notre seule espรฉrance est dans la justice extรฉrieure du Christ, l’Agneau qui se tenait ร  notre place en prรฉsence du Tout-Puissant, le vรชtement avec lequel nous รฉtions protรฉgรฉs de la colรจre de Dieu. Finalement, nous nous sommes tellement habituรฉs ร  l’idรฉe choquante qu’un Dieu Saint puisse pardonner aux pรฉcheurs rรฉpugnants que nous sommes que nous avons oubliรฉ qu’il y avait quelque chose de particuliรจrement รฉtrange ร  ce sujet. Sรปrement, comme l’enseigne la thรฉologie moderne, puisque Dieu est amour, il aime la prรฉsence de ses crรฉatures, aussi souillรฉes soient-elles ? Plutรดt que de nous tenir avec confiance devant lui, vรชtus de la justice de Christ, nous valsons avec dรฉsinvolture en sa prรฉsence avec des shorts de sport et un cafรฉ au lait. Nous nous sommes souvenus d’Hรฉbreux 12:18 : ยซย Vous ne vous รชtes pas approchรฉs, en effet d’une montagne qu’on pouvait toucher et qui รฉtait embrasรฉe par le feu, ni de l’obscuritรฉ, ni des tรฉnรจbres, ni de la tempรชte ย ยป et nous avons oubliรฉ Hรฉbreux 12:28-29 : ยซย offrons donc ร  Dieu un culte agrรฉable, avec rรฉvรฉrence et crainte, car notre Dieu est un feu dรฉvorant.ย ยป


Finalement, nous nous sommes tellement habituรฉs ร  l’idรฉe choquante qu’un Dieu Saint puisse pardonner aux pรฉcheurs rรฉpugnants que nous sommes que nous avons oubliรฉ qu’il y avait quelque chose de particuliรจrement รฉtrange ร  ce sujet. […] Plutรดt que de nous tenir avec confiance devant lui, vรชtus de la justice de Christ, nous valsons avec dรฉsinvolture en sa prรฉsence avec des shorts de sport et un cafรฉ au lait.


La plupart des ร‰glises รฉvangรฉliques, dans leur empressement ร  rendre Dieu convivial pour les visiteurs, ont laissรฉ leurs fidรจles se demander ce qu’ils venaient chercher exactement – rien, semble-t-il, qu’ils n’auraient pas pu obtenir dans un cinรฉma ou ร  un concert de musique pop. Les รขmes affamรฉes errent dans le dรฉsespoir et la recherche de quelque chose d’autre que leur vie mondaine, matรฉrialiste, saturรฉe de numรฉrique, et elles sont amenรฉes ร  des spectacles de lumiรจre, des projecteurs, et des sermons interactifs ยซย tweet-ton-pasteurย ยป.

Bien sรปr, les ร‰glises protestantes plus traditionnelles ou confessionnelles pourraient rรฉsister au courant de l’รฉpoque en insistant sur un culte plus modรฉrรฉ, formel, sรฉrieux et centrรฉ sur la Parole, mais cela aussi tend ร  contribuer ร  l’รฉpidรฉmie du trouble dรฉficitaire de saintetรฉ. Les rรฉformateurs protestants ont rappelรฉ ร  juste titre l’ร‰glise ร  un culte centrรฉ sur la Parole ร  une รฉpoque qui รฉtait positivement privรฉe de la nourriture vivifiante des ร‰critures, mais ils ont รฉgalement soulignรฉ l’importance des sacrements. Chaque enfant entrait dans l’ร‰glise par le mystรจre du baptรชme, et l’Eucharistie – que l’ร‰glise de la fin du Moyen ร‚ge rรฉservait presqu’exclusivement au clergรฉ – รฉtait ramenรฉe au centre du culte, idรฉalement sous la forme d’un rite hebdomadaire pour toute la communautรฉ des fidรจles (bien qu’en pratique, la plupart des communautรฉs n’aient pas pu s’adapter ร  une notion aussi radicale, et que la Communion ne se soit amรฉliorรฉe que partiellement pour devenir un rite mensuel ou trimestriel). Les rรฉformateurs ont travaillรฉ sans relรขche sur des liturgies qui conduiraient l’ensemble des croyants sur le chemin de l’ascension vers la prรฉsence de Dieu chaque semaine : par la confession et l’absolution, au moyen de l’adoration et de l’instruction, et enfin vers la joie commune devant le trรดne de Dieu. L’รฉquilibre dรฉlicat qu’ils ont luttรฉ pour atteindre entre l’esprit et le corps dans le culte, entre l’individu et la communautรฉ, entre la Parole et le Sacrement, s’est en grande partie effondrรฉ dans le solvant turbulent et dรฉmocratisant de l’Amรฉrique, et peu d’ร‰glises ont pu y retrouver leur chemin.

Nous vivons de plus en plus dans un monde d’artifices, protรฉgรฉ de tout ce qui n’est pas de fabrication humaine par des couches de technologie, enfermรฉ dans un cocon ร  l’intรฉrieur de notre propre conditionnement. Cela fait 125 ans que Gerard Manley Hopkins a รฉcrit

ยซย tout est saisi par le commerce, saignรฉ, barbouillรฉ de travail ;
Et porte la tache de l’homme et partage l’odeur de l’homme : la terre
Est nue maintenant, et le pied ne peut pas sentir, รฉtant ferrรฉย ยป

et notre dรฉtachement du monde chargรฉ de la grandeur de Dieu s’est intensifiรฉ jusqu’ร  l’aliรฉnation. Tout comme nous avons de plus en plus faim d’une autoritรฉ qui n’est pas de notre fait, nous avons de plus en plus faim d’expรฉrimenter une rรฉalitรฉ qui est vraiment autre – avant, au-delร  et au-dessus de nous : en bref, une expรฉrience du saint. Poussรฉs par cette faim, de nombreux รฉvangรฉliques se rendent ร  une messe catholique et entendent pour la premiรจre fois le chant d’un Sanctus, voient pour la premiรจre fois la fraction du pain dans la rรฉvรฉrence, ressentent pour la premiรจre fois ce que c’est que de s’incliner humblement en prรฉsence de Dieu. Ils sont captivรฉs, et c’est comprรฉhensible. Ils y ressentent une saintetรฉ qui remplit un trou, et ils sont convaincus que c’est la nourriture de l’รขme qu’ils recherchent depuis des annรฉes.

Les rรฉformateurs affirmaient que la beautรฉ de la saintetรฉ dans laquelle Rome se glorifiait dรฉjร  ร  l’รฉpoque n’รฉtait qu’une faรงade peinte, un simulacre de la rรฉalitรฉ. Au lieu de rรฉvรฉler le surnaturel dans le naturel, l’extraordinaire dans l’ordinaire, leur transsubstantiation ne pouvait que remplacer le pain et le vin par des substances cรฉlestes. Plutรดt que de permettre au croyant fidรจle d’entrer dans le Saint des Saints pour festoyer devant le Seigneur, ils le laissรจrent s’รฉbahir dans le parvis extรฉrieur pendant que la classe sacerdotale intercรฉdait en sa faveur et lui apportait quelques bouchรฉes de grรขce pour le soutenir dans son dur pรจlerinage. Ainsi, plutรดt que d’inviter le croyant ร  s’รฉmerveiller dans la lumiรจre aveuglante de la prรฉsence de Dieu, revรชtu de la justice du Christ, ils l’ont encouragรฉ ร  se contenter d’un accรจs mรฉdiatisรฉ, vรชtu des vรชtements des saints et des apรดtres.

III. L’appartenance ร  un cercle privilรฉgiรฉ

Les deux premiรจres raisons que nous avons examinรฉes ici sont des dรฉsirs nobles et louables en effet. Nous ne pouvons pas nous empรชcher de compatir ร  la soif d’autoritรฉ paternelle et de saintetรฉ authentique qui conduit beaucoup de gens ร  sortir du protestantisme. La motivation finale est peut-รชtre plus basse, mais que celui qui n’a pas commis ce pรฉchรฉ jette la premiรจre pierre. C’est le phรฉnomรจne psychologique presque universel que C.S. Lewis a diagnostiquรฉ avec justesse dans son brillant essai ยซย l’Anneau intรฉrieurย ยป (NdT : The Inner Ring, qu’on pourrait traduire ยซย Le Cercle intimeย ยป ou ยซย Le Club des privilรฉgiรฉsย ยป), incarnรฉ par le personnage de Mark Studdock dans That Hideous Strength : le dรฉsir de faire partie de quelque chose de plus grand, de meilleur, de plus influent, de plus sophistiquรฉ – d’รชtre ร  l’intรฉrieur, d’รชtre au courant, de pouvoir faire des clins d’ล“il et des coups de pouce et de partager un rire aux dรฉpens de ces รฉtrangers incultes et ignorants (dont vous faisiez peut-รชtre partie il y a ร  peine cinq minutes). Bien sรปr, comme tous les dรฉsirs dรฉsordonnรฉs, le dรฉsir de faire partie du cercle privilรฉgiรฉ est toujours inassouvi, car il semble y avoir toujours un cercle plus privilรฉgiรฉ, une clique de vrais influenceurs parmi les influents. Mais cela ne nous empรชche pas de penser qu’au prochain virage, aprรจs la prochaine promotion, nous serons arrivรฉs. ยซย Ce dรฉsir, รฉcrit Lewis, est l’un des grands ressorts permanents de l’action humaineโ€ฆ Si vous ne prenez pas de mesures pour l’empรชcher, ce dรฉsir sera l’un des principaux motifs de votre vie, depuis le premier jour oรน vous entrerez dans votre profession jusqu’au jour oรน vous serez trop vieux pour vous en soucier.ย ยป

Il n’est certainement pas trop charitable de noter que l’ร‰glise catholique romaine semble presque avoir รฉtรฉ conรงue pour satisfaire au maximum cette impulsion humaine universelle. Avec sa complexe hiรฉrarchie graduรฉe du clergรฉ rรฉgulier, du simple curรฉ au conclave des cardinaux ร  la curie papale, sans parler des innombrables petites hiรฉrarchies de ses innombrables ordres monastiques, chacun avec son propre cercle intรฉrieur, avec son amour du secret et du mystรจre, avec son ascension graduรฉe de la saintetรฉ du catรฉchumรจne au saint ร  la Sainte Vierge elle-mรชme, l’ร‰glise catholique romaine a plus de cercles dans les cercles que le modรจle ptolรฉmaรฏque du cosmos. Contre tout cela, les rรฉformateurs ont protestรฉ avec acharnement en uniformisant radicalement le ยซย sacerdoce de tous les croyantsย ยป. Et avec une grande partie de cette protestation, Vatican II a semblรฉ รชtre d’accord ร  contrecoeur quatre siรจcles plus tard, de sorte que si l’ร‰glise catholique dissimule encore des couches de secret et de hiรฉrarchie, cela est considรฉrรฉ comme un bogue plutรดt qu’une caractรฉristique par beaucoup de catholiques modernes.

Cependant, sur la scรจne religieuse et politique amรฉricaine, le catholicisme a capturรฉ ยซย le CercleIntรฉrieurย ยป d’une nouvelle maniรจre au cours de la derniรจre gรฉnรฉration. Il n’y a pas si longtemps, marginalisรฉs dans la vie publique amรฉricaine (John F. Kennedy a dรป renier son catholicisme pour se prรฉsenter ร  la prรฉsidence), les catholiques romains ont rapidement atteint le sommet du leadership culturel, intellectuel et politique – tant chez les libรฉraux que chez les conservateurs. Ce changement est symbolisรฉ de faรงon frappante par la composition de la Cour suprรชme, qui, depuis 2010, n’a plus qu’un seul juge protestant, et qui compte actuellement six juges catholiques et trois juges juifs1. Parmi les conservateurs politiques et religieux intellectuels et sรฉrieux, les รฉcrivains et les institutions catholiques ont gravi les รฉchelons jusqu’ร  des postes de direction, du magazine First Things ร  Robert George en passant par Ryan Anderson. Des amis รฉvangรฉliques qui travaillent dans la politique conservatrice ร  Washington DC me disent que presque tous leurs collรจgues sont catholiques, dont beaucoup sont des convertis rรฉcents.


Avec sa complexe hiรฉrarchie graduรฉe du clergรฉ rรฉgulier, du simple curรฉ au conclave des cardinaux ร  la curie papale, sans parler des innombrables petites hiรฉrarchies de ses innombrables ordres monastiques, chacun avec son propre cercle intรฉrieur, avec son amour du secret et du mystรจre, avec son ascension graduรฉe de la saintetรฉ du catรฉchumรจne au saint ร  la Sainte Vierge elle-mรชme, l’ร‰glise catholique romaine a plus de cercles dans les cercles que le modรจle ptolรฉmaรฏque du cosmos.


Une partie de ce changement est sans doute une consรฉquence rรฉelle du ยซย scandale de l’esprit รฉvangรฉliqueย ยป รฉvoquรฉ dans la premiรจre partie. Le protestantisme en Amรฉrique a subi un dรฉclin intellectuel prรฉcipitรฉ au cours du siรจcle dernier, et nous nous retrouvons ร  chercher en vain des voix protestantes sรฉrieuses, rรฉflรฉchies et fondรฉes sur l’histoire pour faire face au chaos sur la place publique et aux confusions รฉthiques de notre รฉpoque contemporaine. Les catholiques romains, en grande partie parce qu’ils ont รฉtรฉ forcรฉs de dรฉvelopper des institutions solides pendant leurs annรฉes d’exil de la vie publique amรฉricaine, ont considรฉrablement mieux surmontรฉ le dรฉclin et semblent maintenant dominer le paysage (bien que du point de vue de l’histoire intellectuelle chrรฉtienne, mรชme eux soient comparativement petits de nos jours).

Cependant, je ne pense pas que cela explique entiรจrement la situation. Il y a de vrais intellectuels protestants et des institutions d’enseignement protestantes vivantes. Mais soyons rรฉalistes – ils ne sont tout simplement pas aussi habiles, sexy ou sophistiquรฉs que leurs homologues catholiques. Beaucoup d’entre eux sont tachรฉs par l’association avec les passรฉs ยซย fondamentalistesย ยป qu’ils ont essayรฉ de laisser derriรจre eux, et en effet le profil du converti catholique typique inclut une sorte de passรฉ ยซย fondamentalisteย ยป. Pour beaucoup de jeunes adultes รฉvangรฉliques qui partent ร  l’universitรฉ, qui trouvent leur foi attaquรฉe et qui s’accrochent trop ร  Jรฉsus pour s’en dรฉtacher, le catholicisme romain offre une solution attrayante ร  leur honte d’avoir reรงu une รฉducation religieuse peu sophistiquรฉe et anti-intellectuelle : ils peuvent rester fidรจles mais se sentir intelligents, se sentir liรฉs ร  quelque chose de plus grand, de meilleur, de plus sophistiquรฉ, de plus liรฉ ร  l’histoire. Alors qu’ils montent dans leurs รฉtudes, la pression s’intensifie. Comme me l’a confiรฉ un intellectuel protestant de longue date de Washington DC : ยซย Le fait est que si vous รชtes ร  Yale ou ร  Princeton, il n’est pas cool d’รชtre un protestant รฉvangรฉlique conservateur ; vous serez marginalisรฉ et persรฉcutรฉ. Mais c’est toujours OK, au moins pour le moment, d’รชtre un catholique conservateur. Alors si vous voulez rester conservateur, c’est ce que vous devenez.ย ยป

Au sein du Beltway, ou des institutions qui l’alimentent, cette pression s’intensifie encore. Encore une fois, les raisons sont complexes, et je les aborderai davantage dans la quatriรจme partie de cette sรฉrie, mais ร  ce stade de la vie politique de notre pays, si vous voulez รชtre un conservateur chrรฉtien ayant une sorte d’accรจs aux leviers du pouvoir, une sorte d’influence pour aider ร  maintenir notre pays sur la bonne voie, le catholicisme romain vous promet votre meilleure chance d’accรจs ร  ces corridors intรฉrieurs convoitรฉs.

Historiquement, bien sรปr, tout cela est tout-ร -fait anormal : Les protestants รฉtaient au premier plan de la vie intellectuelle et politique europรฉenne au dรฉbut de la pรฉriode moderne, et mรชme les tribunaux catholiques, comme celui de la France, รฉtaient remplis de conseillers et de penseurs de premier plan qui avaient une probabilitรฉ disproportionnรฉe d’รชtre protestants. Objectivement parlant, le protestantisme peut placer ses contributions ร  la thรฉologie, ร  la philosophie, ร  la science, au droit, ร  la politique et ร  l’art aux cรดtรฉs de celles de toute autre tradition religieuse et garder la tรชte haute. Mais en Amรฉrique aujourd’hui, รชtre protestant semble si plรฉbรฉien, si commun, si ennuyeux, que ceux qui veulent accomplir quelque chose de significatif dans le monde, ou pour le royaume, se tournent naturellement vers Rome pour s’affirmer et accรฉder ร  quelque chose de plus รฉlevรฉ.

Conclusion

Chacune de ces trois raisons – la faim d’autoritรฉ, le trouble dรฉficitaire de saintetรฉ et l’appartenance ร  un cercle privilรฉgiรฉ – sont de puissants attraits psychologiques. Chacune d’entre elles fait appel viscรฉralement ร  quelque chose de fondamental pour la condition humaine, et chacune d’entre elles rรฉpond ร  un manque profondรฉment ressenti, rรฉel ou imaginaire, dans le protestantisme anglo-amรฉricain contemporain. Bien qu’elles soient toutes, ร  mon avis, finalement malavisรฉes, aucune ne doit รชtre prise ร  la lรฉgรจre. Les pasteurs et les enseignants devraient s’attendre ร  les rencontrer et ร  avoir de bonnes rรฉponses ร  celles-ci. Mais cela ne suffit pas. Le protestantisme amรฉricain doit se regarder dans le miroir et se demander pourquoi il est tombรฉ si loin d’offrir des structures d’autoritรฉ significatives, des expรฉriences authentiques de saintetรฉ, et le genre de leadership culturel et de sophistication intellectuelle qui attire les meilleurs et les plus brillants. Toutes ces choses dont le protestantisme se vantait autrefois, et toutes ces choses que le protestantisme peut, je crois, offrir de nouveau mรชme ร  notre รฉpoque dรฉsenchantรฉe. Mais cela exigera un travail acharnรฉ et un examen de conscience, et, plus important encore, le rรฉtablissement d’une crainte saine du Seigneur.

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  1. Neil Gorsuch faisant exception en fonction de comment l’on dรฉfinit les termes.[]

Maxime Georgel

Maxime est mรฉdecin ร  Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la thรฉologie systรฉmatique, l'histoire du dogme et la philosophie rรฉaliste. Il affirme รชtre mariรฉ ร  la meilleure รฉpouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'ร‰glise de la Trinitรฉ (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la mรฉthode Billings.

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