Scolastique versus prĂȘt immobilier
8 février 2020

Un des sujets les plus Ă©conomiques et les plus longuement abordĂ©s par la tradition chrĂ©tienne est l’interdiction de l’usure. C’est aussi un des sujets sur lequel il y a les plus grands consensus. Ce consensus peut ĂȘtre rĂ©sumĂ© simplement selon les termes d’Ambroise de Milan :

Si quelqu’un pratique l’usure, il commet un vol

Ambroise de Milan, De Bono Mortis 32.1

Jusque dans la tradition rĂ©formĂ©e, on retrouvera cette condamnation univoque mĂȘme dans les Ă©crits de Musculus. Cependant, Turretin (fin XVIIe siĂšcle) raconte que le consensus doctrinal (rĂ©formĂ©) de son Ă©poque a dĂ©jĂ  changé : l’usure (prĂȘts Ă  taux excessifs) est toujours prescrit, mais le simple prĂȘt est autorisé   Ă  condition qu’il ne soit pas fait par un banquier !

De nos jours, le crĂ©dit est devenu la base mĂȘme de notre Ă©conomie, quitte Ă  subir des cycles Ă©conomiques d’expansion-contraction. Les sociĂ©tĂ©s de crĂ©dit Ă  la consommation font des annonces Ă  la tĂ©lĂ©vision. Personne ne pourrait envisager d’acheter de maison sans avoir recours Ă  des crĂ©dits. Par ailleurs, la prospĂ©ritĂ© Ă©conomique de l’Occident vient en grande partie de l’abandon de cette interdiction du crĂ©dit et du prĂȘt bancaire au moment de l’ùre Moderne. Rah que ces mĂ©diĂ©vaux Ă©taient bĂȘtes de refuser le crĂ©dit bancaire !

A moins qu’ils n’aient eu une bonne raison de le dĂ©clarer immoral. Nous allons explorer dans cet article un de leurs arguments (qui n’est pas le seul) contre le prĂȘt d’argent.

La substance de cet article est tirĂ©e du chapitre 3 du livre « Oxford Handbook of Christianity and Economics Â», livre que je recommande.

Au commencement, Aristote dit

Imaginez que vous ĂȘtes un pasteur dans une Ă©glise du XIVe siĂšcle. Un de vos paroissiens paysans a eu son potager ravagĂ© par les vers blancs, et a donc contractĂ© un emprunt auprĂšs d’un bourgeois (habitant du bourg) pour pouvoir donner Ă  manger Ă  lui et sa famille. Evidemment, l’argent qu’il a empruntĂ© n’a en rien rĂ©glĂ© la situation de base, et Ă  prĂ©sent vous devez gĂ©rer un conflit entre le paysan et le bourgeois, parce que le premier ne peut pas rembourser son emprunt au second, particuliĂšrement au taux prohibitif que pratique le bourgeois.

« J’étais contraint d’emprunter cet argent, sinon comment aurais-je pu nourrir ma famille ? Fallait-il que je vende ma fille Ă  un bordel ? Â» dit le paysan.

« Ce n’est pas mon problĂšme Â» dit le bourgeois Â« je ne t’ai absolument pas contraint Ă  accepter ce prĂȘt : tu Ă©tais libre de le refuser, et je ne t’ai rien cachĂ© quant au taux de 20% que je te demandais. C’est en toute connaissance de cause et volontairement que tu as signĂ© cette reconnaissance de dette. Tu es donc responsable du paiement. Â»

Que diriez-vous en tant que pasteur ? Le paysan cause un tort au bourgeois, et trahit sa parole en n’honorant pas les termes de sa dette. Et le bourgeois a raison : personne ne l’a forcĂ© Ă  contractĂ© cette dette pour commencer. Qu’il assume donc sa responsabilitĂ©, et aille en prison jusqu’à ce qu’il ait tout payĂ©. Mais cela ne paraĂźt pas juste.

Lorsque vous commencez Ă  vouloir appliquer l’éthique biblique dans la rĂ©alitĂ©, vous ĂȘtes vite aux prises avec des notions philosophiques compliquĂ©es qui ne sont pas directement abordĂ©es dans la Bible. Par exemple, la notion de responsabilitĂ©, et son interaction avec la contrainte (ou coercion). C’est Ă  ce moment lĂ  que rentre Aristote, et son Ethique Ă  Nicomaque. Dans le livre III, Aristote aborde la question de la responsabilitĂ© lorsque l’on est sous contrainte (par exemple, que votre famille est dans la dĂ©tresse Ă©conomique). Il donne l’image d’un capitaine de navire qui est contraint de jeter sa cargaison par-dessus bord pendant une tempĂȘte. Il qualifie cet acte de mixte, dans le sens oĂč il est Ă  la fois volontaire et involontaire. Dans l’absolu, personne ne voudrait se dĂ©barrasser ainsi de sa cargaison, mais poussĂ© par les circonstances, il veut se sauver lui-mĂȘme en se dĂ©barrassant de sa cargaison.  Ainsi, le sujet peut ĂȘtre poussĂ© Ă  vouloir (et donc endosser la responsabilitĂ©) par la contrainte (qui normalement exclut la responsabilitĂ©).

De lĂ , les Ă©thiciens mĂ©diĂ©vaux font une distinction dans le mode de volontĂ©. Alexandre de HalĂšs dit :

Nous parlons de la volontĂ© selon deux sens diffĂ©rents : il y a la volontĂ© simple et absolue [absoluta et simpliciter] et il y a la volontĂ© comparative ou conditionnelle [voluntas comparativa et conditionalis]. La volontĂ© conditionnelle est prĂ©sente quand nous ne voulons pas simplement une chose, mais que nous la voulons sous une certaine condition, et sans cette condition nous n’en voudrions pas.

Alexandre de HalÚs, Somme Théologique, 1.301

Le prĂȘt comme contrainte

Revenons Ă  notre paysan et son problĂšme. Est-ce qu’il a voulu simplement emprunter de l’argent (et sa responsabilitĂ© est pleinement engagĂ©e), ou bien a-t-il voulu conditionnellement ce prĂȘt (et dans ce cas sa responsabilitĂ© est en question) ?

Guillaume d’Auxerre (XIIIe siĂšcle) affirme que le paysan n’a pu vouloir que selon sa volontĂ© conditionnelle :

Selon sa volontĂ© absolue, le dĂ©biteur ne veut pas que l’usurier reçoive cet argent, mais selon sa volontĂ© comparative il veut donner cet argent Ă  l’usurier parce que l’usurier ne lui fera pas de prĂȘt pour rien. Donc, l’usurier prend ce qui appartient Ă  un autre, contre la volontĂ© de ce dernier, si par « contre la volontĂ© Â» on comprend la volontĂ© absolue. Ainsi, il est Ă©vident que l’usure est du vol.

Guillaume d’Auxerre, Summa Aurea 3.48.1-2

Odd Langholm, l’auteur de l’étude sur laquelle je me base, mentionne un trĂšs large accord des sources mĂ©diĂ©vales autour de cette idĂ©e. Il cite les noms de Roland de CrĂ©mone, Pierre de Tarentaise (futur Pape Innocent V), Albert le Grand (professeur de Thomas d’Aquin), Thomas d’Aquin (cf de Malo, Q16 a4), Gilles de Lessine, Antonin de Florence, Bonaventure, Richard de Middleton, Jean Duns Scottus, Astesanus d’Asti, François de Meyronne, Bernardin de Sienne, Pierre Olivi. Bref, un sacrĂ© consensus, aussi bien chez les dominicains que chez les franciscains.

Et mon prĂȘt immobilier alors ?

Revenons au XXIe siùcle. Qu’est-ce que cela signifie pour celui qui emprunte de l’argent en vue de sa maison ?

En premier lieu, il ne semble pas qu’il y ait de contrainte dans le crĂ©dit : c’est librement que vous choisissez de contracter un crĂ©dit, et aucun banquier ne vous mettra un pistolet sur la tempe pour signer. La loi exige mĂȘme un dĂ©lai de 14 jours pour vous permettre de vous rĂ©tracter avant de dĂ©finitivement engager un prĂȘt immobilier. De mĂȘme, il n’est pas nĂ©cessaire d’acheter une maison, et nous ne sommes pas dans la situation du paysan qui ne peut pas manger sans prĂȘt. Il suffit d’en louer une.

Sauf que non.

PremiĂšrement, il est vrai qu’il n’est pas nĂ©cessaire d’acheter une maison, et que l’on peut simplement en louer une. Sauf que la propriĂ©tĂ© est ce que Dieu veut pour l’homme, et ce pour quoi l’homme est fait. Il est donc mauvais de s’opposer ou d’empĂȘcher l’homme d’acquĂ©rir une propriĂ©tĂ©, car c’est contrarier la Loi Naturelle.

Or Ă  partir du moment oĂč l’on veut acquĂ©rir une maison, il est nĂ©cessaire d’emprunter. Il faut ici faire une distinction entre nĂ©cessitĂ© premiĂšre et nĂ©cessitĂ© seconde. La nĂ©cessitĂ© premiĂšre est la nĂ©cessitĂ© « absolue Â» : Si vous voulez vivre, alors il est nĂ©cessaire de respirer. La nĂ©cessitĂ© seconde est la nĂ©cessitĂ© « conditionnelle Â» : si vous voulez traverser l’ocĂ©an, bien sĂ»r que vous pouvez le faire Ă  la nage et sans bateau. Mais soyons rĂ©alistes : si vous voulez vraiment y arriver, il est nĂ©cessaire de façon seconde d’avoir un bateau.

Et c’est ainsi que les prĂȘts immobiliers sont bel et bien contraints, et qu’ils sont donc condamnĂ©s par la scolastique mĂ©diĂ©vale. En effet, les thĂ©ologiens mĂ©diĂ©vaux considĂšrent que dans ce cas, les banquiers prennent avantage de la Loi Naturelle pour rĂ©aliser un gain contraint, ce qui est immoral.

Notez bien que j’ai parlĂ© ici des « prĂȘts immobiliers Â». Celui qui emprunte de l’argent pour acheter un bien qui n’est pas nĂ©cessaire ou alors qu’il peut acheter autrement que par un crĂ©dit est pleinement libre de son choix, et dans ce cas, le crĂ©dit n’est pas du vol. Ainsi, les offres du type : « Remboursez votre tĂ©lĂ© en 4 fois Â» ne sont –en toute rigueur- pas condamnĂ©es par cette logique, mĂȘme si on est en train de jouer avec les limites.

En revanche, il est nĂ©cessaire pour l’homme d’avoir un abri, et pour possĂ©der cet abri, il est nĂ©cessaire d’avoir recours Ă  un prĂȘt (sauf s’il est millionnaire). Cette double contrainte fait que les emprunts immobiliers sont une infraction au 8e commandement, d’aprĂšs la thĂ©ologie mĂ©diĂ©vale.

Étienne Omnùs

Mari, pÚre, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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