Catholicisme Romain,  Histoire de l'Église,  Pères de l'Église

Quelle autorité accorder aux pères de l'Église ?

Alors que je commençais à étudier les pères de l’Église, je me suis rendu compte que je ne m’étais jamais posé sérieusement la question de leur autorité. En effet, j’étais dans cette période de doutes dont je parle dans ce témoignage. Oui, puisque l’Écriture est inspirée, certainement l’autorité des pères doit être inférieure à celle de l’Écriture. Mais inférieure jusqu’où ? Sont-ils en quelque sorte le commentaire par excellence de l’Écriture ?

Les pères étaient plus proches que nous de la période des apôtres et de Christ. Certains ont même connu les apôtres. Certains parlaient la langue du Nouveau Testament et beaucoup ont eu des vies exemplaires démontrant la solidité de leur foi en Christ.

Toutefois, les pères étaient souvent très influencés par les philosophies de leur temps, comme nous le sommes, ils se contredisaient entre eux et parfois eux-mêmes. Ils pouvaient changer de points de vue. Et, si les églises du Nouveau Testament, fondées par les apôtres eux-mêmes pouvaient tomber dans de si graves hérésies, pourquoi ne le pourraient-ils pas ? Après tout, Christ et Paul ne nous ont-ils pas avertit que les hérésies viendraient de l’intérieur même de l’Église ?

La Bible a un sens objectif

Comme je cherche à le souligner dans ma série sur le problème protestant, la Bible a un sens objectif et c’est à la lumière de ce fait que les pères reçoivent le contexte approprié pour comprendre leur autorité. Autrement dit, ce contexte nous aide à voir où leur autorité commence et où elle s’arrête. Puisque la Bible est la vérité révélée, la règle de la foi, les pères sont autoritaires en ce qu’ils sont des témoins privilégiés permettant de mieux comprendre et d’avoir accès à ce sens objectif des Écritures. En fait, les pères sont comme tous les théologiens et docteurs du passé, les médiévaux et les réformateurs. À leur époque, le Saint-Esprit les a conduit d’une façon particulière pour enseigner son Église universelle.

Les hérésies, un don de Dieu ?

Alors que nous lisons les pères, nous pouvons les trouver légers et ambigus sur des sujets qui nous touchent plus particulièrement à notre époque et très solides sur des sujets qui semblent aujourd’hui une évidence pour nous. La raison en est simple : les pères avaient un contexte historique et devaient faire face aux hérésies de leur temps. Un conseil simple pour discerner là où les pères sont susceptibles de se tromper et là où leur point de vue semble tomber du ciel : Quand ils répondent aux hérétiques, ils sont géniaux; quand ils parlent du reste, soyez prudents.

Les pères avaient-ils compris l’Évangile ?

Les Pères sont donc d’une clarté magnifique sur les sujets qui préoccupaient leur époque et plus flous là où le débat n’était pas animé. Et l’on constate exactement la même chose chez les Réformateurs. Ces derniers ne se sont pas tellement arrêté sur la doctrine de Dieu, de la création, etc. car ce n’était pas leur préoccupation. Une des caractéristiques agaçante des hérétiques est de plaider en leur faveur les textes des pères là où ils sont ambigus, comme s’ils étaient en train d’appuyer leur point de vue alors que les pères n’étaient tout simplement pas intéressés sur le moment par le débat moderne dont il est question ou n’étaient pas encore arrivé à maturité dans leur raisonnement (orthodoxie chalcédonienne, par exemple). Les pères vivaient dans une culture philosophique où les deux géants étaient des systèmes philosophiques déterministes avec un dieu impersonnel (Manichéisme, par exemple). Ainsi, ils ont avec justesse insisté sur la liberté de l’homme, mais il serait malhonnête de faire croire que leur vision était celle de l’hérétique Arminius. D’ailleurs, quand ils ont eu à s’opposer à Pélage, leurs formulations sur la liberté humaine ont été considérablement précisées.

Les pères avaient-ils donc compris l’Évangile, tel que nous le définissons, nous protestants ? Oui, sans aucun doute. L’avaient-ils formulé d’une façon assez claire et précise pour que les chrétiens n’aient pas à en débattre des siècles plus tard et pour que l’Église soit suffisamment affermie à ce sujet ? Non. D’où Hilaire de Poitiers, d’où Augustin et Pélage, d’où le Second Concile d’Orange, d’où la Réforme, d’où les Canons de Dordrecht.

Pour les intéressés : Justification by Faith Alone, a patristic doctrine, by D.H. William, Cambridge University Press.

Hypocrisie papiste ?

Une chose qui m’agace alors que je lis les apologètes catholiques, c’est ce qui me semble être une certaine malhonnêteté intellectuelle vis-à-vis des pères. Souvent le discours commencera par une critique légitime du mouvement évangélique qui a oublié les pères, puis une critiques des Réformateurs qui eux-aussi auraient mal compris les pères pour terminer par quelques citations sensées prouver que les pères avaient la conception romaine du salut. Jouant, comme les hérétiques, sur les ambiguïtés là où les formulations bibliques ne leur plaisent pas. Comme dit Calvin, ils semblent à la recherche de déchets au milieu d’une montagne d’or. Car les pères sont une montagne d’or. Et on remarquera étonnamment que ceux qui vantent le plus les écrits des pères chez les catholiques sont ceux qui sont les plus prompts à les abandonner, les tordre pour les rendre conforme à l’enseignement de leur magistère infailliblement faillible.

J’écris cela avec un peu de colère parce j’ai l’impression de m’être fait avoir pour un temps par la rhétorique romaine autour des pères, la rhétorique orthodoxe étant sensiblement la même associée à l’agitation de l’épouvantail Augustin, le méchant « occidental » (d’Afrique du Nord) qui tout gâché et entrainé l’occident dans un obscurantisme millénaire. Et ce n’est pas moi seulement, j’ai lu plus d’un témoignage de protestants troublés avec raison par le problème protestant, tombant sur la rhétorique catholique sur les pères et la New Perspective on Paul (nous reviendrons sur la New Perspective dans un autre article) et finissant par rejoindre la « Sainte Mère Église Catholique » qui n’est plus catholique que de nom. En réalité, une fois que j’ai pu avoir les assises philosophiques et ecclésiologiques nécessaires pour résoudre le problème protestant et que j’ai pu étudier les pères, les lire quotidiennement et m’y plonger, j’ai bien vu que les prétentions romaines étaient faibles bien qu’impressionnantes dans un premier temps. Si un peu d’étude des pères fait d’un homme un papiste, beaucoup d’étude fait de lui un protestant. Je tiens à préciser au lecteur catholique ou orthodoxe que je ne dis pas cela de l’intégralité des catholiques ou orthodoxes passionnés des pères. Je fais référence ici à une expérience particulièrement désagréable face aux apologètes catholiques qui me semblent bien moins honnêtes que les historiens catholiques, par exemple.

Savoir lire les pères

Mais ce serait injuste de tout rejeter sur les romains. La relation actuelle de l’Église vis-à-vis des pères est déséquilibrée. D’un côté nous avons les apologètes catholiques qui prétendent les prendre comme autorité, de l’autre nous avons des évangéliques qui méprisent ces auteurs, comme si nous pouvions lire et interpréter la Bible en étant déconnecté de ce que les chrétiens ont dit par le passé, y compris dans les premiers siècles. Calvin, quant à lui, nous propose une approche bien plus réaliste, équilibrée et qui prend en compte à la fois l’excellence de ces docteurs et la réalité de la dépravation humaine, de l’hérésie dans l’Église et de la primauté de l’Écriture :

Les silences de Calvin sur tel ou tel point de doctrine ou sur une pratique acceptée dans le christianisme sont aussi éloquents que ses développements. On découvre ainsi un Calvin imprégné de l’ensemble de la tradition chrétienne, qui apprécie Chrysostome, Bernard et Thomas, surtout Augustin, qu’il s’efforce de mieux connaître que ses interlocuteurs. Lorsque Calvin prend position contre, ce n’est pas par plaisir, mais parce qu’il se sent contraint par l’Écriture et qu’il partage avec l’esprit de la Renaissance le principe du retour aux sources.

Préface à l’édition de 2009 de l’Institution Chrétienne, Paul Wells et Marie de Védrines.

À 27 ans, alors que Calvin était à un débat public à Lausanne entre protestants et papistes, il vit que les romains commençaient à avancer tout un tas de citations des pères pour réfuter les protestants et que les protestants restaient sans réponse. Il se leva donc et, de mémoire, commença à citer un grand nombre de pères pour répondre aux papistes. En fait, disait-il, si la controverse devait être réglée sur l’autorité des pères, la victoire serait sans conteste de notre côté :

De plus, c’est à tort qu’ils invoquent les Pères anciens, c’est-à-dire les écrivains de l’Église primitive, comme s’ils soutenaient leur impiété. S’il fallait invoquer leur autorité pour trancher entre nous, la meilleure partie du combat serait en notre faveur.

Ces Pères anciens ont écrit avec sagesse des choses excellentes, mais il leur est aussi arrivé, en plusieurs endroits, de se tromper et d’errer, ce qui est humain. Nos détracteurs, selon la droiture d’esprit, de jugement et de volonté qui est la leur, adorent seulement les erreurs et les fautes des Pères, tandis que les choses qui ont été bien dites par eux, ou ils ne les voient pas, ou ils les dissimulent, ou ils les pervertissent, comme si leur seul souci était de recueillir de la fiente dans de l’or. Et, ensuite, ils nous poursuivent bruyamment comme si nous méprisions les Pères et étions leurs ennemis. Il s’en faut de beaucoup que nous les méprisions car, si c’était l’objet de notre présent propos, il me serait facile d’appuyer sur leurs témoignages la plus grande part de ce que nous affirmons aujourd’hui. Nous lisons leurs écrits et les jugeons en nous souvenant de ce que dit Paul : toutes choses sont à nous pour nous servir, non pour dominer sur nous; «et vous êtes à Christ» auquel il faut obéir toujours et entièrement (1 Corinthiens 3.21-22). Ceux qui n’observent point cela ne peuvent rien avoir de certain en matière de foi, puisque les saints Pères en question ont ignoré beaucoup de choses, sont très différents les uns des autres, et même, parfois, se contredisent.

Épitre au Roi, en préface à l’Institution.

C’est en ce sens que nous chercherons à nous appuyer sur les pères, les médiévaux, les réformateurs et tous ceux qui nous précèdent. Nous espérons donner au lecteur protestant un double antidote contre la malhonnêteté des apologètes papistes et contre l’ignorance coupable que certains évangéliques ont des pères.

Pour les intéressés :
Patristics for busy pastors – Ligon Duncan
Signalons encore cette excellente conférence :
Did the fathers know the Gospel ? – Ligon Duncan

Étudiant en médecine, passionné de théologie et marié à la meilleure femme du monde. Vous entendrez souvent dans ma bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique".

16 commentaires

  • David

    Excellent article, qui éclaire beaucoup de choses sur votre intérêt pour les pères de l’église, qui fait un double constat :
    – « Quand ils répondent aux hérétiques, ils sont géniaux; quand ils parlent du reste, soyez prudents. » Nous pouvons sûrement dire la même chose pour les apologètes actuels…
    – « Si un peu d’étude des pères fait d’un homme un papiste, beaucoup d’étude fait de lui un protestant. » Il faut donc que je me mette à lire les pères. En attendant, merci de les rendre accessibles à travers vos blogs ! Je crois que sinon, je ne m’y serai jamais intéressé (ignorance coupable, peut-être, mais par manque d’informations dirais-je 🙂

    • Maxime Georgel

      Oh, quand je parle d’ignorance coupable, je ne m’adresse pas à l’évangélique lambda. Je parle des théologiens et enseignants dans l’église qui ont défendu une certaine vision de la tradition en mode « jetons tout ce qui nous précède et réinventons l’église ».

    • Maxime Georgel

      Sinon, pour réagir à la phrase « on pourrait dire la même chose des apologètes actuels ». Oui, mais avec une nuance majeure : les auteurs du passé ont passé l’épreuve de l’histoire, ils ont été raffiné par des siècles de réflexion chrétienne et de débat et gardent malgré tout leur pertinence. Avec les auteurs modernes, on est pas sûr que leur vision ne se heurtera pas à la réalité pour finalement être rejetée. Lire des modernes, oui certes, mais les lire sans les opposer aux anciens, plutôt prendre ce qui développe et approfondi les anciens auteurs.

    • Etienne Omnès

      David à moins que tu ne t’embarques dans le trip de lire absolument tous les pères de l’église qui vont te tomber sous la main comme Maxime, moi ou Thomas Werner, voici les textes que je conseillerai à un croyant ordinaire qui veut juste découvrir les pères sans forcément se charger d’un joug intellectuel trop lourd:
      Didaché
      Epître à Diognète (TRES édifiant!)
      Martyre de Polycarpe
      Apologétique de Tertullien
      Histoire Ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée -avec son histoire des martyrs de palestine
      Après, tout dépend de tes objectifs: là ce sont surtout des ouvrages pour l’édification. Si ton intérêt c’est le développement de la pensée trinitaire, laisse tomber cette liste et va direct au contre Praxéas de Tertullien et Athanase. Si tu t’intéresse à l’histoire des charismes, rajoute Hermas et ainsi de suite. SI… bref, il y autant de listes de lectures que d’objectifs^^

    • Maxime Georgel

      J’encourage la lecture des pères, la lecture de la Bible, l’étude de la théologie, l’apprentissage du latin et des langues bibliques, l’étude de la philosophie; mais je reste convaincu que tout cela est avant tout la tâche du pasteur-enseignant. Je ne fais pas peser sur tout croyant un joug intellectuel irréaliste, au contraire, je pense que la foi chrétienne peut être comprise très simplement, d’où mon amour pour les catéchismes 🙂

  • David

    !! Je suis entièrement d’accord, merci pour ton commentaire qui m’aide à comprendre un peu mieux ta « vision ». Ton humilité t’honore, elle transparaît de toute façon dans le blog. Je ne suis ni intellectuel ni enseignant, mais ton blog m’aide beaucoup à comprendre certaines questions. Il est évident cependant que je ne pourrai aller aussi loin que toi ou Etienne, mais je vous remercie pour votre clarté et votre pédagogie !

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