La prière du scolastique – Saint Anselme
9 avril 2018

Saint Anselme de Cantorbéry est un des pères, si ce n’est le père, du mouvement scolastique qui désigne une méthode d’étude de la théologie qui s’est développée dans les écoles (scola = école). Le principe est d’étudier la théologie comme une discipline, une vraie science. Face à cette idée, beaucoup se mettent à penser que les scolastiques étaient des gens froids, dans une tour d’ivoire théologique, sans piété ni émotions.

Paradoxalement, les même personnes qui étaient scolastiques étaient aussi souvent mystiques. Il n’y avait pas d’opposition. Pour illustrer ce fait, je vous reproduit ici l’intégralité du premier chapitre du Proslogion d’Anselme, un écrit connu pour avoir présenté une des preuves rationnelles les plus convaincantes et débattues de l’existence de Dieu (l’argument ontologique). Mais étonnamment pour le lecteur moderne, cet écrit est à 90% un écrit méditatif, de prière, de confession et c’est presque au détour d’une page que cet argument puissant est présenté. Assez parlé, profitez de la lecture :

O homme ! plein de misère et de faiblesse, sors un moment de tes occupations habituelles, absorbe-toi un instant en toi-même, loin du tumulte de tes pensées ; jette loin de toi tes soucis accablants, éloigne de ton esprit tes laborieuses préoccupations. Cherche Dieu un moment, un moment repose-toi dans son sein. Entre dans le sanctuaire de ton âme, éloignes-en tout excepté Dieu et ce qui peut t’aider à l’atteindre ; cherche-le dans le silence de ta solitude. O mon cœur! dis de toutes tes forces, dis à Dieu : je cherche votre visage, je cherche votre visage, ô Seigneur. Maintenant donc ô Seigneur mon Dieu, enseigne à mon cœur où et comment il faut qu’il te cherche, où et comment il te trouvera. Si tu n’es pas ici, ô Seigneur ! absent, où te trouverai-je? Sans doute tu habites une lumière inaccessible. Mais où est cette lumière inaccessible, comment m’approcherai-je d’elle? Qui me conduira, qui m’introduira dans ce séjour de lumière? qui fera que je t’y contemple? Par quels signes ensuite, sous quelle forme te chercherai-je? Je ne t’ai jamais vu, Seigneur mon Dieu, je ne connais point ta face. Que fera, Seigneur Tout-Puissant, cet être exilé par toi, si loin de toi? Que fera ton serviteur, tourmenté de l’amour de tes perfections, et rejeté loin de ta présence? Il s’épuise en cherchant à te voir, et ta face est trop loin de lui. Il désire s’approcher de toi, et ta demeure est inaccessible. Il brûle de l’ardeur de te trouver, et il ignore quel lieu tu habites. Il ne respire qu’après toi, et il n’a jamais vu ton visage. Seigneur, tu es mon Dieu, tu es mon maître, et je ne t’ai jamais vu. Tu m’as créé et tu m’as racheté, tu m’as accordé tous les biens que je possède, et je ne te connais pas encore. Enfin, j’ai été créé pour te voir et je n’ai point encore atteint ce but de ma naissance. O sort plein de misère ! L’homme a perdu le bien pour lequel il a été créé. O dure condition! ô cruel malheur! Hélas! qu’a-t-il perdu et qu’a-t-il trouvé? que lui a-t-il été ravi? que lui est-il resté? Il a perdu le bonheur pour lequel il était né, il a trouvé le malheur auquel il n’était pas destiné ! Il a vu s’évanouir loin de lui les conditions nécessaires du bonheur, et il ne lui est resté qu’un malheur inévitable. L’homme mangeait le pain des anges, il en a faim maintenant, et il mange le pain de la douleur qu’il ne connaissait même pas alors. O deuil public de l’humanité ! gémissement universel des enfants d’Adam ! Ce père commun jouissait dans l’abondance, nous gémissons dans le besoin ; nous mendions, et il était dans la richesse. Il possédait au sein du bonheur ; il a tout perdu et vit dans les angoisses de la misère ; comme lui nous sommes dans le besoin et la douleur; nous formons des désirs empreints du caractère de nos souffrances, hélas! et ils ne sont point satisfaits. Puisqu’il le pouvait facilement, pourquoi ne nous a-t-il pas conservé un bien dont la perte devait nous être si douloureuse? pourquoi nous a-t-il fermé l’accès de la lumière, et nous a-t-il environnés de ténèbres? pourquoi nous a-t-il enlevé la vie, pour nous condamner à la mort? Malheureux! d’où avons-nous été chassés? où avons-nous été relégués? d’où avons-nous été précipités? dans quel abîme avons-nous été ensevelis? Nous avons passé de la patrie dans l’exil, de la vue de Dieu dans l’aveuglement où nous sommes, de la douce immortalité dans l’amertume et l’horreur de la mort. Malheureux changement! quel mal affreux a succédé à un si grand bien! Perte malheureuse! douleur profonde! affreuse réunion de misères! Malheureux que je suis! fils infortuné d’Eve éloigné de Dieu par le crime. Qu’ai-je entrepris? qu’ai-je fait? où allais-je? où suis-je parvenu? Que voulais-je atteindre? A quel terme suis-je arrivé? Qui excite mes soupirs? J’ai cherché le bonheur; le trouble en a été la suite. Je voulais aller jusqu’à Dieu, je n’ai rencontré que moi-même. Je cherchais le repos dans le secret de ma solitude, je n’ai trouvé au fond de mon cœur que douleur et tribulation. Je voulais me réjouir de toute la joie de mon âme, je suis forcé de gémir des gémissements de mon cœur. J’espérais le bonheur, je n’ai trouvé qu’une triste occasion de redoubler mes soupirs. Et toi, Seigneur, jusques à quand nous oublieras-tu? jusques à quand détourneras-tu de nous ton visage? Quand tourneras-tu vers nous tes regards? quand nous exauceras-tu? quand éclaireras-tu nos yeux? quand nous montreras-tu ta face? quand te rendras-tu à nos vœux? Seigneur, tourne les yeux vers nous, exauce-nous, éclaire-nous, montre-toi à nous. Sans toi, il n’y a pour nous que malheur; rends-toi à nos vœux afin que le bonheur nous revienne. Aye pitié de nos travaux et des efforts que nous faisons pour arriver jusqu’à toi, sans le secours duquel nous ne pouvons rien. Tu nous invites, aide-nous. Seigneur, je t’en supplie, que le désespoir ne succède pas à mes gémissements ; que l’espérance me permette de respirer. Je t’en supplie Seigneur, mon cœur est plongé dans l’amertume de la désolation qu’il porte en lui ; adoucis sa peine par tes consolations. Seigneur! poussé par le besoin, j’ai commencé à te chercher ; ne permets pas, je t’en supplie, que je me retire sans être rassasié. Je me suis approché pour apaiser ma faim, que je ne m’en retourne pas sans avoir pu la calmer. Pauvre, j’implore ta richesse ; malheureux, ta miséricorde ; que le refus et le mépris ne soient pas l’effet de ma prière. Et si je soupire dans l’attente de cette précieuse nourriture, qu’au moins elle ne me manque pas après l’épreuve. Courbé comme je le suis, Seigneur, je ne puis regarder que la terre ; relève-moi, et mes regards se dirigeront vers les cieux. Mes iniquités se sont élevées au-dessus de ma tête, elles m’enveloppent de toutes parts et m’accablent comme un fardeau pesant. Débarrasse moi de ces décombres, décharge-moi de ce poids; qu’elles ne m’enferment pas dans leurs profondeurs comme dans un puits. Qu’il me soit permis de loin, ou du fond de mon abîme, de tourner les yeux vers ta lumière. Apprends-moi à te chercher, montre-toi à mon empressement ; car je ne puis te chercher si tu ne m’enseignes la voie. Je ne puis te trouver, si tu ne te montres pas. Je te chercherai en te désirant, je te désirerai en te cherchant; je te trouverai en t’aimant, je t’aimerai en te trouvant. Je reconnais, Seigneur, et je t’en rends grâce, que tu as créé en moi cette image, pour que je me souvienne de toi, pour que je pense à toi, pour que je t’aime. Mais cette image est tellement effacée par l’action des vices, elle est si obscurcie par la vapeur du péché, qu’elle ne peut atteindre le but qui lui avait d’abord été marqué, si tu ne prends soin de la renouveler et de la réformer. Je n’essaie pas, Seigneur, de pénétrer ta profondeur, parce que, en aucune manière, je ne lui compare mon intelligence ; mais je désire comprendre ta vérité d’une manière même imparfaite, cette vérité que mon cœur croit et chérit. Car je ne cherche point à comprendre pour croire, mais je crois pour parvenir à comprendre. Je crois, en effet, parce que, si je ne croyais pas à cet être, je ne parviendrais jamais à le comprendre.

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas d'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs deux enfants et sont moniteurs de la méthode Billings.

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